Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Partage des eaux – Thierry Cardon

12/10/2014

Cher Michel,

je te félicite sincèrement pour ce « Partage des eaux » ! Rien n’en heurte la lecture, j’ai passé ma journée à lire ton livre, avec régal !

J’apprécie toujours autant ton réalisme, ton imagination (qui n’a nul besoin d’effets fantastiques puisés dans un genre) pour exprimer la fantaisie et l’étrangeté avec humour, gravité, et ce qui est de plus en plus fort : ton émotion. Sans effets démonstratifs, tu nous transmets, à nous lecteurs, ta vie, ton regard (tu ferais un excellent photographe !), tes exigences, tes profondeurs et tes abîmes. Je ne vois que des qualités réunies dans ce recueil. « La tête ailleurs » (toutes les nouvelles sont fortes, je n’en vois pas une meilleure que les autres) m’a pourtant particulièrement ému; c’est un texte poignant où tu résumes avec une remarquable densité un parcours de vie, dresse un portrait de Juliette qui garde tout son mystère, son mal être, sa grande fragilité, son charme et sa beauté. Cela n’a pas dû être facile, je présume, de traduire tes sentiments avec autant de densité, de véracité, de sensibilité, et grâce à ton Art, tu sublimes ce personnage.

Ce que tu laisses désormais, qui s’installe dans la durée, fait partie maintenant de l’éternité, comme une gemme accomplie.

Un admirateur… inconditionnel.

Thierry.

Si cela n’est pas une démonstration d’amitié, je consens à être foudroyé à l’instant ! Tes mots m’embarrassent un peu, à vrai dire, ce sont de beaux cadeaux que je doute de mériter. Mais je veux bien de l’accolade affectueuse, généreuse et sincère, de cette chaleur d’amitié qui ne s’économise pas (et la tienne, mon cher Thierry, quand tu aimes ne cherche jamais à s’économiser), qui vous enveloppe le cœur et vous fait exister un peu plus parce qu’elle est une onde positive et revalorisante. A eux seuls, ces mots valent pour ceux jamais dits et jamais écrits, les compliments insignifiants, les retours en vain attendus, les amitiés suspectes, les silences, l’indifférence, tout ce désert de solitude dans lequel s’avancent la plupart de ceux qui écrivent, qui créent, et auxquels on ne porte qu’un intérêt distant parce qu’ils ne sont pas dans la pleine lumière. Alors, oui, camarade, je veux bien l’accolade d’un frère en création pour oublier, l’espace d’un instant, le temps d’une rencontre (et nos rencontres sont trop rares), pour oublier, disais-je, le froid ordinaire du monde incrusté dans les yeux des autres, et dont tu souffres aussi, sans t’en plaindre jamais, sachant que ce qui compte c’est la route qu’on trace, que l’essentiel est dans ce que l’on se doit à soi-même et dans l’authentique partage dont l’amitié se fait devoir.

Michel

Autour de quelques tableaux de Thierry Dussac – Sept 2014

Thierry Dussac affiche

A propos de l’exposition de Thierry Dussac à La Guerche en septembre-octobre 2014

[Les mots qui suivent, fruit de ma lecture personnelle de ces œuvres, qui n’engage par conséquent que moi seul et ma propre subjectivité, ne concernent essentiellement que les tableaux si percutants/bouleversants qui représentent des fœtus humains.]

 

petit être

non advenu
promis au n’être-pas
tas de viscères en bataille

apparu un instant
sur le théâtre de la toile
émergé du néant informe où il est déjà retourné

ces coulisses de l’avant-monde
qui toujours prétendra l’ignorer

le voici

entre cri de détresse et rire d’infortune,
comme un éclair sans suite dans la nuit
avant de disparaître du décor

petit être non-né

sans visage ni nom

à peine yeux et bouche
et corps et membres à peine

si peu, et insuffisamment
pour craindre et espérer

le voici, petit être

exposé dans sa mort encore fraîche, fruit d’une étreinte hâtive de cellules (qu’on imagine commandée par des doigts de latex )
yeux clos, scellés sur son retrait, sans visage ni nom, regard cristallisé sous la peau diaphane de ses paupières,
qu’on devine s’ouvrant là-bas sur un ici qui n’est rien qu’un ailleurs sans date ni mémoire et ne répondant à rien d’autre qu’à l’appel insondable du vide

le voici

dérivant dans sa mort immortelle, béatitude indifférente, corps aboli privé de sens, éclairé d’un jour minéral

trois gouttes de lumière froide et impalpable – clarté taillée à pic environnée d’immense solitude

mais visage donné à voir,
qui vient du fond des temps contre le mien
le voici suspendu dans sa halte terrible, l’excès inattendu de sa présence, son inaccessible proximité, surnageant dans les eaux primordiales et dans sa configuration inaccomplie,
naufragé au cœur de ses limbes (habitant ce foyer de silence comme un rêve au bord des paupières, un mot juste posé sur le bout de la langue, blanc d’une phrase inachevée )

marée d’effroi,

sollicitude étrange
que je psalmodie seul
le temps l’héberge maintenant dans sa trouée obscure, rature désolée d’une douleur sans nom,
prisonnier des lacets de fer de la profanation qui tenaillent toute parole d’hommage feint
ou de pitié
mon injonction absurde est de baisser les yeux
comme on veut ramper sur le sable

mais un rideau se lève comme fait la pensée rêveuse, sur une terre aride, à la marge du puits
(grincement dans les gonds du langage qui tenterait de dire comment l’Homme se lave les mains dans la cendre froide de toute passion

celle d’abord de les salir aux entrailles sanglantes du monde et au noir incendie de sa destruction, sacrifiant à la loi du nombre et aux yeux grand ouverts de la foule sur ses désirs )

maintenant le rideau se lève sur les tremblements du corps et de l’âme, sur cette angoisse acide et trouble

ces heurts indescriptibles de l’esprit où s’avance l’Homme à tâtons, écoutant craquer tous ses os, comme pris dans les nœuds de ses propres ténèbres, seulement éclairé de l’éclat du malheur

les yeux noirs de l’obscurité qui y règne
au plus fort de la nuit comme du jour

entendez-vous
comme moi je l’entends
quand la guerre étrangle le monde ?
le choc des armes arrache encore des éclairs à la peur, des étincelles tristes à la nuit, une plainte, un gémissement aux bouches meurtries
mais le futur est une ville en ruines aux pierres consumées, rien qu’une Babylone aux terrasses détruites, aux jardins dévastés

te voilà exposé disais-je, parade de nos épouvantes, syllabe sans consonne ni voyelle, dans l’insoutenable énoncé de tout nom
comme tas de matière première, corvéable à merci et vendue aux marchands d’éternelle jeunesse,
viande promise d’animal humain aux épiciers d’organes toujours neufs, aux boutiquiers de l’immortalité,
aux étals de tous nos caprices, aux banquets foisonnants de la faim, au jet de sang de toutes les révoltes,
à la multitude féroce des yeux immenses mais somnolents qui ne voient pas venir la fin d’un monde qui trébuche en bordure d’abîme et vacille dans sa folie

à travers tes paupières mi-closes, tu regardes à perte de ciel, comme un devin le scrute, comme éclat de roche céleste qui cingle aveugle vers le cri, morceau d’étoile qui scintille dans le trou béant du cratère, son lac de bave pétrifiée
blessure clignotante et pareille à un astre de glace, tu me contemples au fond des yeux de ton premier regard

et ton regard se prend au mien, maintenant suspendu comme à la lune qui suspend la voûte de la mer et avec moi tout l’univers que tu prends à témoin

dans ton œil maintenant grand ouvert,
l’écume des questions chante le chant de la nuit qui va toujours s’épaississant et qui sans doute aura raison de nous

tu es
je suis
voilà

la vie passe et repasse là où il n’y avait rien,
et moi-même comment me garder de la mort ?

dors, petit être,
dans le si lent amour, dans la grâce des choses qui si bien se complètent
je t’imagine vivre de la vie des feuilles, des herbes familières, des grands trains dans la brume, des couleurs éclatantes, du bonheur subtil de l’oiseau ou du chuchotis d’un ruisseau,
parmi les formes balsamiques de l’illusion, les cailloux d’ambre et de silex,
toujours dans le mystère étonnamment

peut-on rêver plus belle sépulture ?
car il se peut que ce qui semble ne pas exister soit la seule véritable existence,
il se peut qu’ici rien ne soit réel

rien ne subsistera sans doute que la Terre, mère éternellement vierge

les fleuves incessants, vie et mort en maraude parmi les arbres et les herbes où les oiseaux sauvages déposeront leur œufs, et dans l’air dards et ailes bourdonnantes à la lumière intacte du soleil

la lumière obscure du sens
que tu pourras fixer, yeux dans les yeux,
sans cligner un instant des paupières

dors, petit être,

le vent le sait qui passe,
et le chemin aussi qui tourne et fuit
rien ne subsistera,
dans les siècles des siècles,
que ton absence et sa transparence d’agate pure

au midi recueilli de l’oubli

et la paix du temps sans limite

12-17 Septembre 2014

Thierry Dussac portrait-Photo-Thierry Borredon

 

L’emplume et l’écrié – septembre 2014

Eve de Laudec. -Image

Les petites pièces rapportées – Recueil de poèmes d’Eve de Laudec lu par Michel Diaz

Je viens de refermer ce recueil de poèmes que j’ai lu d’une seule traite.
Et me vient d’abord à l’esprit ce seul mot, « poignant ».
A travers celle d’Eve de Laudec, ce qu’on entend, c’est la voix d’une petite fille, perdue dans la forêt, qui pleure, appelle, sanglote et s’émerveille en même temps de ses propres peurs, celle d’une femme solitaire, debout sur le quai, face à la mer, qui regarde le jour se lever, la nuit tomber, et attend en chantant en sourdine le retour du bateau perdu, fouillant dans les images de ses souvenirs. On aurait envie de les prendre toutes deux dans ses bras pour les consoler de leur inconsolable chagrin, n’était leur non-résignation à la douleur et la force de vivre que l’on sent au fond de ces voix, à fleur de mots, à ras de souffle.
Le dernier texte « Il faut », est une superbe déclaration d’amour à la poésie, à la salutaire, sinon salvatrice, nécessité d’écrire, déclaration bâtie aussi sur le silence, sur le « rien » ou le « presque rien », ce « balbutiement d’une image évanouie », mais qui pourtant s’applique à révéler l’essentiel.
C’est là un recueil plein de pudeur ou le « moi » pourtant se dévoile, s’offre constamment en partage, mais s’ouvre par là même, en sa sincérité, sur un « moi » universel dans lequel nous nous reconnaissons.
Les petits textes, tercets, quatrains, quintils, points de couture (on aurait envie de dire de « suture ») qui relient les poèmes plus longs, sont des condensés de poésie pure.
On ne peut qu’aimer

« Au choc du petit matin
La grive
A rendu l’âme à la vitre
Qui lui avait prêté
Son image »

ou
« La forêt de mes morts
Tisse en sous-sol
La trame d’un brouillon »

ou encore
Petite musique d’ennui
Lancinante
Brode linceul
Au point de croix »

On rencontre, semées çà et là, comme à la volée, des images fulgurantes, des incandescences.
Présence de la mort au travail; violoncelle grave de la mélancolie; flûte entêtante de la vie qui continue pourtant, insistante dans les petits riens qui en font tout le prix : la forme d’un nuage, un sourire attrapé, un rayon de soleil, la lumière du jour, le goût des mots qui vient aux lèvres et, en arrière-fond sonore, le chuchotis du monde…
Un grand silence pèse sur ce recueil qui est, d’ailleurs, de la matière du silence d’où l’auteure tire, l’oreille attentive, une petite musique, grave et nostalgique, qui semble se rire du silence même, comme on récite des comptines pour s’étourdir, mais résonne profond de sanglots avalés.
Essentiellement attaché à ce qui constitue l’essence de la langue poétique, je me refuse, d’ordinaire, à faire quelque différence entre poésie « masculine » et « féminine », mais force m’est d’avouer que tout cela me fait penser à ce qu’en poésie médiévale on appelle « chansons de toile », ces poèmes composés en cousant, dit-on, par des femmes qui, d’entre leurs doigts affairés, ont fait couler ces lentes plaintes méditatives sur le temps qui passe, l’absence de l’aimé, l’amour perdu, mais aussi la beauté diffuse du monde, toutes choses mêlées dans la trame du chant.
C’est là quelque chose qui relève aussi d’un ton que les poètes n’osent plus trop affronter, et qu’on appelait « poésie lyrique ».

« Absurde de vieillir au printemps
S’accrocher à l’air d’un rien griffant la peau quand renouveau quand renaissance   quand éclosion
Ne plus s’émerveiller des pousses nubiles quand rameaux tortueux
L’envie s’englue   l’ennui s’étend   sans autre relief que celui d’un repas frugal
Ramper au sable émouvant
Et, en effet, « La certitude se délave » quand on se découvre « seul en un monde étranger. »

Poésie qui encore, dans l’évocation de souvenirs, l’amorce de fictions sitôt abandonnées, mord sur la réalité pour, dirait-on, comme l’écrivait Giacometti à propos de son art, « se défendre, pour se nourrir, pour avancer le plus, le mieux possible, pour se défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, rendre le plus libre possible, pour courir son aventure, pour faire la guerre, pour le plaisir, pour la joie, pour le plaisir gratuit de gagner et de perdre. »
Ecriture qui peut faire penser, et en dépit de tout qui sépare leur pratique poétique, à celle de Fabienne Courtade à propos de laquelle le poète Alain Freixe dit qu’elle est une « manière d’aller qui est elle-même », comme en toute vraie poésie, « le lieu de l’expérience, la réponse apportée à un passage de vie, à ses éclats. » Un « mouvement de la main et du corps qui lève devant lui l’inconnu ». De la nuit/l’ennui, autre thème récurrent du recueil d’Eve de Laudec, naît aussi la chance du silence, celle de traduire les remuements intimes, « des sensations vivantes, faites d’assemblages » qui paraissent parfois aléatoires, « mais encore de déchirures, d’écarts », d’accélérations, de ruptures, de trous. Ainsi, ce corps à corps avec l’acte d’écrire :

« Fatigue balançoire
Ennemie
Lestée béton   adipeuse   ancestrale
Oscillante
Efface les envies adret
Ecrase les idées ubac
Plombe les interstices du cerveau
Fore des trous de mémoire     à béance
Effort incommensurable à dégager le mot la phrase »

De la poésie de Fabienne Courtade, A. Freixe écrit encore (et je le cite en concentrant ses phrases) qu’elle est « écriture rompue, comme une insurrection de la langue contre elle-même, insurrection douce, mais toujours à voix basse, à parole menue. » D’apparence parfois ludique, chez Eve de Laudec, on n’y trouve pas moins aussi, « comme un enraiement du langage », car ainsi que le dit encore A. Freixe dans son texte, « ça patine, ça s’interrompt, ça balbutie, ça piétine, ça s’enlise et on bute sur des cassures de phrases. » Labyrinthe de mots, que ces Petites pièces rapportées, d’où le sens, peu à peu, se fait jour et nous plonge dans la « poignance ».
« Ecume aux commissures
Cherche au cœur de l’âme
Le chant du reflux
Fends la liberté
Glisse
Lisse »
Ecriture en bosses, en creux, qui nous requiert et nous bouscule. Il faut tenir le cap, passer à travers champs et, si je m’en tiens à mes citations buissonnières, là aussi « suivre le fil ténu des disjonctions, des coupures, des failles. Fil qui nous relie », là devant, mais toujours au-delà des yeux, « à ce qui nous échappe. »

« Il est un hurlement venu du fonds des âges
Qui passe le mur du son
A notre propre mort »
écrit E. de Laudec, vers la fin de son recueil, tirant le fil qui nous relie à l’inconnu qu’à nous-mêmes nous sommes, à ce qui s’ouvre devant nous. Et aussi, ces mots d’un « moi » qu’on surprend désarmé, soudain nu, devant l’acte de vivre :

« Ne me jetez pas aux oiseaux
Leur raillerie m’affole
Et crispe mes cheveux
Ne leur livrez pas la béance
De mon cœur cru »

De Fabienne Courtade à Eve de Laudec, si j’emprunte encore à A. Freixe, ces dernières remarques, on retrouve ce « Je » en « bris de miroir, morceaux épars, fragments, brisures » que chacune de ces auteures « ramasse, assemble, entasse ici, disperse là, et c’est (leur) souffle qu’on entend », cassé parfois, voix rauque mais endurante, « la vie qui passe, s’en va vers l’autre », évitant par là même de se clore sur elle-même.

Michel Diaz

Article publié dans L’emplume et l’écrié – septembre 2014
Eve de Laudec – Les petites pièces rapportées – Chum Editions (2014)

Note d’introduction – Le Gardien du silence

Note d’introduction au recueil de nouvelles Le Gardien du silence (éd. L’Amourier, avril 2014)

Il y a des silences fermés sur leur secret. Et d’autres, par lesquels un secret se révèle.

Et il y a les mots de la parole qui, parfois, ne font qu’ajouter au silence un silence plus grand encore. Ou, au contraire, le déchirent dans le frémissement inespéré de ce dont ils parviennent à le délivrer.

Ce qui est sûr encore, c’est que le monde dans lequel nous évoluons, qui nous entoure et que nous percevons, croyons pouvoir interpréter, échappe en grande partie à nos sens. Comme certaines fréquences de couleurs échappent à notre rétine, ou certaines fréquences de sons à notre ouïe. Si la splendeur de la palette que composent les couleurs ultra-violettes demeure invisible à nos yeux, et le demeurera toujours, la richesse des ultrasons, pour ne parler que d’eux, échappe aussi à nos oreilles. Quant à notre odorat, notre toucher et notre goût, ce ne sont, eux encore, que les instruments imparfaits de ces tâtonnements d’infirmes qui nous ouvrent ces routes étroites sur lesquelles nous avançons.

De même, l’autre, celui-là, que nous essayons de comprendre pour l’approcher au plus près de lui-même, reste ce monde auquel, réduits à nos limites, intelligentes, affectives et sensorielles, nous n’avons que très partiellement accès et que, pour tenter de le mieux connaître, nous sommes en grande partie contraints d’imaginer.

Aussi, ce que nous ne pouvons comprendre tout à fait, ou ce dont la réalité exacte nous échappe, ou ce qui semble encore s’avancer vers nous derrière sa muraille de brumes et qui, tout naturellement, se charge de lourdes menaces, nous pouvons toujours essayer de le traduire en mots, pour en prendre un peu plus connaissance ou seulement l’exorciser, mais nous ne pouvons le transmettre vraiment que par le silence ou, plus exactement, par les obliques et tortueux chemins d’une parole qui ne bruit que pour éclairer, en son centre, d’un faisceau de lumière incertaine, l’espace opaque de ce qui se tait.

Michel Diaz

Postface – Juste au-delà des yeux

Postface à Juste au-delà des yeux (Ed. La Simarre-Christian Pirot, 2013) – textes de Michel Diaz – images de Pierre Fuentes

Ce qui, en tout premier lieu, m’a séduit dans ce travail de Pierre Fuentes, c’est cette proximité amicale avec les sujets qu’il photographie, sa façon de les regarder, avec bienveillance, émotion et tendresse, qu’ils soient coings, potirons, grenades, poivrons ou tomates… Sa volonté aussi, dans le choix des angles de vue, celui des attitudes de la « pose » et le traitement de la lumière, de donner à chacun sa chance de se singulariser, de s’offrir à nos yeux en tant qu’individu unique; comme s’il s’agissait de faire le portrait de personnages humains. Et, en effet, le regard de l’artiste « humanise » ces « choses » (qui, tout autant que nous, nous rappelle-t-il, naissent, vivent et meurent, semblent souffrir aussi), en fait des êtres à part entière au sort desquels nous ne pouvons rester indifférents.

En cela, nous avons affaire ici à ce qu’il ne serait pas abusif d’appeler des « natures vivantes ».

L’intérêt, en deuxième lieu, de ces photos dont aucune d’elles ne fait redondance par rapport à celles qui redoublent le modèle ou exploitent un autre de même nature, intérêt qui participe de leur esthétique, c’est le travail de « mise en scène » opéré à partir, ou autour de la plupart de ces individus-sujets. Exercice de « dramatisation » qui fait de chacun de ces « personnages » l’acteur d’une histoire où il tient le premier (et presque toujours unique) rôle, et l’assure avec fermeté.

Que nous soyons dans le registre de la méditation, prière, voire contemplation, dans ceux du drame ou de la tragédie, ou d’une autre forme de violence, c’est toujours, en fin de compte, par le truchement de la mimesis, à une confrontation avec notre condition de vivants que nous sommes conviés, au constat des ravages du temps et au spectacle de la destruction qui, métaphoriquement, ici, en propose les actes, de l’exposition jusqu’au dénouement, où nous reconnaissons que vie et mort sont jumelles et complices indestructiblement mêlées.

Face aux sujets représentés sur ces images , en vérité face à nous-mêmes, nous ne pouvons, me semble-t-il, qu’essayer de poser des mots sur nos propres angoisses et incertitudes, nos propres interrogations, y chercher des chemins plus profonds, d’apaisement et de sérénité. Et ces images-là, soyons-en sûrs, nous aident à ouvrir ces pistes.

Michel Diaz