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Opera Ligeris

Bois levé-Thierry Cardon

A propos des photos de la série « Bois levés » de Thierry Cardon.

Texte publié dans le recueil Cristaux de nuit, éd. de L’Ours Blanc, mai 2013.

Pendant près de vingt ans, Thierry Cardon a exploré méticuleusement les plages de la Loire (entre Blois et Tours, essentiellement), vouant sa quête solitaire au repérage de ces bois flottés que l’on rencontre si souvent, échoués sur le sable des berges, pour les photographier dans la lumière, le décor, et la « forme dramaturgique » qu’il rêvait de leur accorder.
Entreprise têtue qui s’apparente à la composition et à la représentation d’un énigmatique opéra. L’opéra de la Loire, tel que le photographe l’a conçu, organisé, dont il a composé la partition, distribué les rôles, réglé les mouvements. Opéra somptueux, inquiétant et cruel où se joue sa vision personnelle du monde, son intime mythologie.

Loire, ciel, lumière, arbres.
Ou les quatre éléments : l’eau, l’air, le feu, la terre.
Paysages « élémentaires » qui rendent compte d’un état du monde, ici et maintenant. Paysages offerts à nous, immuables, fragiles. Eternellement éphémères. Paysages à pénétrer. A déchiffrer…
Le fleuve en la magie de ses lumières. De ces douceurs-couleurs bouleversantes. En la magie des arbres de ses berges, leur frondaison au fil de l’eau. Mais arbres échoués aussi, charriés par le courant, écorcés, dépecés, torturés, rongés par l’eau et par les sables, squelettes nus et lisses déposés à ciel ouvert dans le grand cimetière du fleuve, au hasard de ses plages. Vestige taciturnes d’on ne sait quel déluge… A demi engloutis dans les vases ou les flaques stagnantes des eaux mortes du fleuve.
Ossements surprenants. Inquiétants d’austère souffrance. Majesté dérisoire des formes tourmentées qui révèlent leur long supplice, chemin de cette extase silencieuse qui, pour eux, est le vin de la croix.
… Mais s’infiltrant en cette part obscure et sommeillante de nous-mêmes, voici les mêmes devenus serpents glissant parmi les herbes, les ronces et les sables. Reptiles assoupis, cuirassés d’écorce en lambeaux et d’écailles déchiquetées. Sauriens estropiés, loqueteux, décharnés. Monstres momifiés pitoyables, mais robustes aussi, menaçants et terribles. Lézards géants, iguanes colossaux, créatures antédiluviennes qui dressées sur des pattes informes, des moignons de membres atrophiés, lancent leurs griffes vers le ciel, tendent leur cou vers le soleil pour mordre les nuages et dévorer l’azur.
Vestiges rescapés d’on ne sait quel déluge… ? De quelle catastrophe des temps originels… ? Cataclysme marqué du signe de la germination et de la régénération. Car un déluge ne détruit que parce que les formes de la vie en sont venues à leur dernier degré d’épuisement. Et dans les eaux s’enfouit la trace de ce qui a été, s’est effondré, s’est résorbé, a disparu. Mais resurgit plus tard en ses formes fantomatiques. Golems encore inertes où sommeille la vie consumée de ce qui demande à renaître.

Les bois flottés, en vérité, poussent devant nos yeux les portes de l’imaginaire.
Et dans l’imaginaire, chacun de ces quatre éléments est destiné à nous conduire vers une autre réalité que lui-même. C’est ce que Gaston Bachelard appelait l’imagination matérielle, « cet étonnant besoin de pénétration qui, par-delà les séductions de l’imagination des formes, va penser la matière ou bien – ce qui revient au même – matérialiser l’imaginaire ». Et les quatre éléments, écrit-il encore, sont « comme les hormones de l’imagination. Ils mettent en action des groupes d’images. Ils aident à l’assimilation du réel dispersé dans ses formes. » Si nous cherchons à mieux comprendre comment, dans ses photographies, Thierry Cardon a travaillé à « matérialiser l’imaginaire » pour solliciter notre imagination, on ne peut l’accorder qu’à la foi que nous nourrissons dans la permanence du monde. Cette éternité incertaine où se perpétue la présence des choses simples qui contiennent et sont la mémoire du monde. L’en-deçà de nos origines. Car le but de la création c’est aussi d’inscrire le temps dans l’éternité, qui n’est, après tout, qu’un désir de la permanence du monde. Une éternité seulement possible s’il y a recommencement. Et l’acte créateur a aussi pour fonction de saisir la présence des choses dans leur réalité profonde. De remonter le plus avant possible. Pour mieux saisir et comprendre l’instant présent.

Il est encore assez frappant de constater combien, dans ces images, voisine presque constamment la présence d’arbres vivants, enracinés, feuillus, avec celle des arbres morts, ombres funèbres de leurs frères habités de lumière et de chants. Avatars dérisoires de bêtes disparues que l’on imagine emportées par les eaux furieuses des crues, mais aussi bien frappées de foudre, mordues des flammes, les membres battant l’air dans les convulsions moribondes de leurs organes.
Or nous savons que l’arbre met en communication les trois étages du cosmos. Le souterrain, puisque par ses racines il fouille dans les profondeurs où elles plongent; la surface du sol où s’élancent son tronc et ses premières branches; la lumière du ciel où se déploient ses branches supérieures. Comme il réunit aussi les quatre éléments, puisque buvant l’eau de la terre, lumière et air nourrissent son feuillage, et le feu jaillit de son frottement. Mais les troncs gisant sur le sable offrent, dans ces photos, comme une manière de court-circuit saisissant entre monde chtonien et monde ouranien. Comme si, dans un raccourci d’éclair, ciel et terre mis en contact, les flux d’énergie qui circulent entre ces deux mondes avaient carbonisé les fusibles du Temps, fait imploser les éléments, brûlant en un instant la sève vive dans les arbres pour n’en laisser que ces dépouilles d’animaux fossilisés. Arbres des origines et de la fin du monde, bas et haut abolis, vie et mort confondues en une image spasmodique, ils nous signifient avec évidence que nous vivons dans les parenthèses du Temps, et baignés dans le sang du monde, parmi les pulsations convulsives de l’univers. Dont nous sommes ici les témoins. Stupéfaits de cette réalité qui nous brûlait les yeux. Dans l’absolue présence de l’instant, en bordure d’abîme. Mais qu’il relie pourtant, d’un bord à l’autre.

Interrogeant les bois flottés de Loire, nous voici invités à explorer le monde qu’un regard nous livre. A traverser le monde du sensible pour entrer, au-delà de ses apparences, dans celui de l’intelligible, de la vérité de l’être et des choses, que Platon appelait le monde des Idées. En cela, ces images contiennent, en latence, une puissance démiurgique puisqu’elles nous convient à cette connaissance, qui est re-connaissance. La reconnaissance d’un monde perdu, oublié, celui enfoui dans la mémoire millénaire des ères, dans la mémoire indéfinie des temps non advenus. Des temps où nous ne sommes pas encore, de ceux où nous ne serons plus, n’aurons jamais été. Dans le monde tel que jamais nous ne l’avons vu, et tel que nous ne le verrons jamais. Ou bien encore dans l’étrangeté de ce qui est, dans son mystère que nous ne savons plus voir. Car le mystère du vivant n’est peut-être ni au-delà, ni dans le cœur des apparences. Il est sans doute même la nature des choses. Secret qui fait la force du visible, et de la réalité de la chair qui le constitue. Fulgurante évidence dont soudain s’éclaire le monde.
Brèche dans laquelle l’imaginaire peut se glisser pour contempler le monde en son état le plus élémentaire, c’est-à-dire le plus essentiel.
On est alors chez soi, dans le plein, l’intense et le pur. Dans l’éblouissement profus de l’Etre, et le sentiment d’exister avec tout qui est réveille au plus profond de notre conscience de vivre le dard aigu de sa douceur.
J. M. G. Le Clézio écrit dans son essai, L’Extase matérielle : « L’artiste est celui qui nous montre du doigt une parcelle du monde. Il nous invite à suivre son regard, à participer à son aventure. Et c’est uniquement lorsque nos yeux se portent vers l’objet que nous sommes soulagés d’une partie de notre nuit (…) : qu’importe si l’artiste se trompe en nous montrant ce qu’il croit voir. L’important c’est son cheminement, son illusion. L’art est sans doute la seule forme de progrès qui utilise aussi bien les voies de la vérité que celles du mensonge. »
C’est pourquoi regarder et s’interroger sur les images de cet opéra où sont mis en scène ces bois flottés qui jonchent les berges du fleuve nous autorise, pour un temps, à échapper à la douleur et à la tragédie de vivre. A entrer harmonieusement, pour un temps, dans la réalité à laquelle l’imaginaire nous permet d’accéder. A nous rassasier, pour un temps, de ce qui est là, devant nous. A jouir, pour un temps, de la réalité rejointe comme un rêve intact, au centre même de l’énigme où vie et mort s’unissent dans le même effort. A admettre leurs forces égales et impitoyables.
A nous réconcilier avec le temps des mondes.
Juste avec ce qui est. Sous nos yeux.

Indestructiblement.

Michel Diaz – Amandiers sous la neige – Décembre 2012

Van Gogh amandier en fleurs

Chère Marie-Odile, merci pour tes poèmes,

chaque fois qu’il est question d’amandiers dans un poème, je pense inévitablement au recueil de Tahar Ben Jelloun, Les amandiers sont morts de leurs blessures. On y trouve ces vers :

La main

trace du soleil

arrête le mur qui avance

c’est une main

grande comme le rêve

tendre comme la forêt

elle a fait

du pain qui a le goût de la terre

et le sel du ciel

Cette main

se lève avec l’aube

fait trois pains

enfante toutes les semaines

une mémoire tissée de laine

c’est une pierre étoilée

pierre argentée

c’est la main ouverte d’une saison

à portée de nuage

fissure dans le ciel

Je ne sais pas très bien pourquoi, mais les amandiers dont tu parles me font penser à la floraison de cette main, humble besogneuse mais ouverte comme un bouquet de fleurs blanches et fragiles aux aléas des jours et des saisons. Main qui enfante, garante des fruits du présent, promesse de ceux du futur, témoin, comme tes amandiers, de naissance, de mort et de résurrection.

Belle image, en effet, de renaissance de la nature, que l’amandier dont la floraison est très printanière, que cet arbre dont la vigilance attentive aux premiers signes du printemps est toujours terriblement émouvante. Tes mots en rendent compte avec pudeur et légèreté. Se découpent eux-mêmes sur la page comme autant de rameaux fleuris. Eux aussi nous ouvrent la dimension du rêve.

L’amandier, tu l’évoques encore, est symbole de fragilité, car ses fleurs, ouvertes les premières, sur la terre lourde de gel, sont plus sensibles aux derniers frimas. La mort, alors, comme celle que tu évoques, vient côtoyer la vie, se confondre avec elle, s’y superposer, l’ensevelir en la transfigurant. Tu situes aussi, en cette période, l’événement d’une naissance. Et l’image des amandiers en fleurs se charge alors d’autant plus de sens que le personnage mythologique d’Attis (né d’une vierge qui le conçut à partir d’une amande) est peut-être à l’origine de la mise en rapport de l’amandier avec la Vierge Marie, et ici avec ces yeux de la ravie de la crècheEn filigrane encore, dans ton texte, cette métaphore de la fécondité.

L’amandier serait alors, métaphoriquement, l’image de l’immortalité, fleurs dont la mort engendrerait la vie. La blancheur immaculée dont tu parles, soudaine, surgissante, qui recouvre les arbres sous un manteau de neige, ce cocon, pourrait aussi bien évoquer une éjaculation phallique, ou/et la puissance créatrice dont sont chargées les forces naturelles. On sait que, dans nombre de mythes, la semence des dieux, tombée à terre, engendre des êtres fabuleux (hermaphrodites) ou des arbres miraculeux. L’amandier en est un, dont on tire du lait de l’amande, un lait dont certains mythes disent encore qu’il nourrit les astres du ciel, les roule dans le fleuve de sa « voie lactée », participe au mystère de la lumière céleste, au secret de l’illumination de l’univers.

Et puis dans la tradition juive, l’amandier c’est aussi luz (coïncidence! comme en espagnol, la lumière !), par la base duquel on pénètre dans la ville mystérieuse de Luz, qui est un séjour d’immortalité.

C’est à ces diverses pistes de réflexion et de rêverie que m’ont conduit testextes. La vertu de la poésie, c’est de ne dire les choses qu’à demi-mot, de poser des images comme des ferments où l’esprit vient puiser ce qui donnera sens aux choses et les éclairera.

Tahar Ben Jelloun encore:

asseyez-vous autour de l’arbre en fleurs

croisez les jambes

écoutez l’enchanteur

il vous contera l’histoire du peuple

amant de la terre

il vous dira la sagesse dans ses rides

le futur dans le nœud de ses mille pétales

l’eau qui sourd entre la pierre et l’argile

la naissance et la mort

entre le mystère de son cœur dur

et la tendre épaisseur  de sa vieille écorce

il vous dira

le voyage de l’enfant qui trouva un lit dans l’horizon

une autre voix

sans miel ni beurre rance

épèlera la violence

elle vous dira

l’exode et l’exil

le corps tassé dans le sommeil

plié dans l’ombre

qui s’enroule

                      les yeux ouverts

                              dans le burnous de la mort

elle vous montrera

la fenêtre qui donne sur l’autre douleur

qui est aussi la porte

ouverte sur le ciel

Je souhaite bonne route à ton livre.

Michel

La Nouvelle Came – Audrey Terrisse

La nouvelle came

LA NOUVELLE CAME – Audrey Terrisse – Editions BoD
84 pages

« Ma tête est pleine de trous. Tant d’abus. De maltraitances. Pas facile de mettre tout bout à bout. Les sensations demeurent. Instinctives. Longtemps je les ai fuies. Je les accepte désormais. Attraction répulsion. Une seule âme. Deux êtres en perdition. Deux corps en oubli. Sans reddition. J’ai soldé mes terreurs. J’ai liquidé leurs dettes. L’errance était insupportable. Cheminement vers la destruction. Puis un regard, une délivrance. »

C’est ainsi que commence le livre d’Audrey Terrisse. Par ce télégramme aux formules qui se bousculent dans un bref effort de bilan, et adressé d’abord à elle-même.
Chaque livre propose ses lois. En voilà un qui ne saurait se satisfaire, pour être lu, du silence des yeux, mais réclame d’emblée à être mastiqué, phrase après phrase, dans la cavité de la bouche, remué sur la langue, proféré à voix sourde entre des dents à peine décoincées, et trituré au bord des lèvres, avec le mouvement que l’on fait quelquefois quand on les débarrasse d’une trace de nourriture ou d’un brin de tabac, ou qu’on se prépare à l’injure.
Phrases lâchées par pulsations, comme le sang jaillit de l’artère tranchée, mots qui imposent leurs saccades, souffle court, cœur battant son tempo déréglé, percussion haletante d’une parole qui a ouvert ses vannes pour se libérer de son poids de souffrance, ou du vomi de sa mémoire.
Car ce livre n’est que l’évocation d’une intime souffrance et exercice d’exorcisme pour finir de s’en détacher, la tenir à distance d’un esprit et d’un corps qui en portent les cicatrices, marques indélébiles d’un ravage dont on ne revient que comme on a, au bout du compte, survécu à ce et ceux qui ont manqué de vous détruire.

Ne connaissant pas l’auteure de ce livre, j’ignore si ce qu’elle y raconte est authentiquement vrai (aucun pacte avec le lecteur ne nous le garantit), ou quelle y est la part de réinterprétation de la réalité, voire celle de l’invention et de la pure fiction littéraire. Mais acceptons-le comme un témoignage de vie.
Par bribes, quelquefois très brèves, dont il nous faut reconstituer la chronologie (un peu labyrinthique et quelquefois confuse) et identifier les protagonistes (il arrive que l’on s’y perde), nous est livré en vrac, à l’état brut, sous forme d’un texte en puzzle, à l’écriture hachée, le parcours d’une vie qui commence dans le confort d’une famille riche, installée dans les beaux quartiers du XVIème, à Paris. « Je suis née sous le signe du mensonge », écrit l’auteure, « je n’ai jamais réussi à démêler les nœuds des histoires qu’on m’a racontées ». Nous avons là, au grand complet, ou presque, les ingrédients de ce qui va conduire cette enfant « mal née » (?) à s’enfoncer dans le mal être de la solitude et la détresse d’une enfance « gâtée » par les carences d’une éducation que l’argent ne peut remplacer, puis dans la délinquance d’une adolescence « dorée ». « Les gosses de riches sont protégés. Mais pas des drames intimes. Tortures psychologiques, coups de ceinture, viols, abandons affectifs, nuits de défonce. » Ici, c’est un autre angle du même paysage : famille mal recomposée, père flambeur, coureur de femmes et collectionneur d’aventures, séducteur jamais rassasié, paternellement déficient ; mère belle, coquette et frivole (« on dit alcoolique mondaine ou dépressive dans le beau monde »), amatrice de jolies robes et de jeunes amants, qui ne se résigne pas à vieillir, veut faire de sa fille (dont elle s’occupe des toilettes mais jamais de l’état de son âme), l’image d’elle-même, c’est-à-dire quelqu’un de vain et de superficiel.
Après une enfance privée de vrais repères et dans un demi-abandon affectif, à peine compensé par les attentions de braves nounous, l’adolescence sombre vite dans les remous de la désespérance et de la dépression, avec les conséquences que l’on imagine : les bouées de sauvetage des premières amours, les relations au sexe compliquées, sans désir véritable et souvent nauséeuses, la déscolarisation, les médicaments, l’alcool, la drogue et les addictions à tout ce qui peut sauver de la réalité. « Addictions, alcoolisme, toxicomanie », écrit encore Audrey Terrisse, « je suis accro. A la clope, à la coke, aux médocs, au sexe, au coca light, au boulot. Je cultive mes addictions sans préférence. […] Manque permanent. Cruel. Nausées. Tremblements. » On n’échappe pas non plus, dans cet inventaire, à l’anorexie, aux images d’un corps qui s’abandonne au dépérissement, voit saillir en lui le squelette. « Géométrie à squelette variable. Je compte les os. Cheveux qui tombent. Aménorrhée. Cerveau qui pompe. Endorphines… Dysmorphophobie… »
Quelqu’un se noie ici, que l’on voit se débattre sans pouvoir lui porter secours, et ce petit livre nous ouvre, en quelques brèves pages, sur ce qui se passe dans l’intimité de ces familles qui, malgré leur appartenance à ce « beau monde », à ce que l’on appelle aussi « milieu favorisé », n’échappent pas aux catastrophes affectives ni à la misère relationnelle, ni au délit de maltraitance, et moins encore à l’hypocrisie des apparences que l’on se doit de cultiver, ni aux mensonges des adultères pratiqués comme « une manière de vivre ». Familles qui ne sont qu’un tissu de fautes morales, ces fautes dont André Breton disait qu’elles tachent l’esprit « d’un sang indélébile ».
Cet ouvrage contient, en ce qu’il nous raconte, qui n’est en rien pourtant de l’ordre de la « révélation », quelque chose qui nous touche, et souvent nous bouleverse. Ce parcours de vie que l’auteure nous livre, en salves spasmodiques, vient s’ajouter à la liste déjà longue d’autres terribles témoignages.

Il ne semble pourtant pas aller jusqu’au bout de son propos et a des airs d’inabouti. Ou, peut-être, est inaboutie la démarche de son auteure dans ses relations avec ses parents. Père et mère sont tels, décrits dans leurs travers et leurs insuffisances, et avec tout ce qui, à nos yeux, les condamne à être désignés comme pleinement responsables d’une lourde faute morale. Mais si l’auteure reconnaît cela, elle demeure cependant à leur égard dans une sorte d’acquittement (pour circonstances atténuantes ?) que l’on hésite à partager. Indulgence (ou faiblesse ?) qui semble même inacceptable au regard des ravages dont elle a été la victime. Des griefs, des reproches, certes, l’auteure nous en fait part, comme elle brosse aussi de ses parents des portraits peu avantageux et taillés au couteau, mais nulle vraie révolte en tout cela. Ni colère ni haine. Ni mouvement profond d’indignation. Ni véritable règlement de comptes. Tout cela dont on comprendrait la légitimité et qui remettrait en question notre attachement culturel à la sacro-sainte « cellule familiale », comme au « devoir d’amour » envers ses géniteurs. Ce récit apparaît plutôt comme un gémissement de douleur qui revêt quelquefois les aspects d’une plainte apitoyée sur elle-même. De plus, la victime semble, au fond d’elle-même, nourrir pour ses parents une manière d’indulgence que l’on peut, nous lecteurs, trouver loin de tout compte : « Mon père je l’aime. Loin. » Va pour le « loin », mais c’est bien peu payé pour ces années d’errance dans le vide où la vie s’engloutit. Quant à la mère, on devine qu’il reste envers elle, chez la narratrice, comme un zeste d’admiration, une sorte de compassion ironique à l’égard d’une enfant capricieuse qui n’a pas su grandir. Le cordon de l’amour filial ne semble pas vraiment coupé, quand on voudrait qu’il soit tranché d’un geste de scalpel. Et il en demeure un malaise, car notre empathie pour la narratrice se tisse au cours des pages.
Ce livre pourrait être, devrait être un coup de poing, un coup de pied rageur dans la fourmilière de ce « beau monde », et une assignation à comparaître devant les tribunaux de la morale, de l’attention et du respect que l’on se doit de cultiver pour l’Autre. Il ne lève jamais pourtant le poing de la colère ou de la révolte auxquelles on pourrait s’attendre, ne glisse vers aucun procès, sinon vers le portrait qui tourne en ridicule deux individus et se contente de se gausser d’eux en ricanant de leurs travers. L’indulgence, ou même le pardon, cela peut s’accorder, mais il faut tout d’abord aller au bout de sa colère. On veut bien croire de ce texte qu’il a servi à son auteure à se purger de ce qui demeurait en elle de souffrance, mais il n’ouvre pas une réflexion qui pourrait nous conduire à examiner le schéma de ce que l’on appelle aujourd’hui la « famille moderne », et à poser certains problèmes sociétaux dont il faudrait nous emparer. Car s’il se veut un « cri », il lui faudrait être plus efficace et sûrement plus radical. S’il ne se veut que « confession », il demeure trop sage à mon goût et il lui manque alors une dimension essentielle, celle de la contestation de ce qui n’apparaît ici, et dans un tel milieu, que dans l’ordre, scandaleux certes, mais presque trop banal des choses. Ces insuffisances, voire ces incohérences, peuvent aussi s’expliquer par le fait qu’il semble s’agir là d’un récit de vie largement fictionnel dont l’auteure n’a pas tout maîtrisé.
C’est dans cette perspective que, revenant sur son style, ce choix d’écriture qui d’abord nous saisit au cœur, on en vient à penser, dans les dernières pages, qu’il est une technique narrative dont les procédés, que l’on peut juger littérairement un peu trop faciles, finissent par s’user parce qu’ils ne trouvent pas tout à fait les moyens de servir avec plus de force la violence du récit.
Ces réserves faites, il n’en reste pas moins que ce premier texte publié ne manque pas de qualités et signale là une auteure qui ne manque pas non plus d’intérêt.

Michel Diaz.
Tours, le 24/10/2015