Archives par étiquette : Michel Diaz

Vendredi 10 Octobre – Vernissage à La Boite Noire. Dédicace le Samedi 11.

Affiche Expo Bouro

Vendredi 10 Octobre – 18h00

Vernissage de « Au coeur de la matière » exposition du peintre Laurent Bouro.
Avec présentation de « Sans Titre 2 (Approches du visage)» livre de Michel Diaz et Laurent Bouro.

Après-midi dédicace Samedi 11 Octobre de 16H à 18H
Lecture de Michel Diaz à 18h00.

Exposition 10 Octobre au 1er Novembre 2014
Ouvertures : du mercredi au samedi de 11h à 19h

LA BOITE NOIRE
Espace de Créations Contemporaines
59, rue du Grand Marché, 37000 TOURS

Sans Titres 2

Brigitte Guilhot – Soluble – octobre 2014

Soluble Livre

SOLUBLE –  Editions de L’Ours blanc

Roman de Brigitte Guilhot  lu par Michel Diaz

Chronique publiée dans Chemins de traverse, N° 45, décembre 2014

L’amour est-il soluble dans le désespoir ?

La dernière fois que j’ai rencontré le poète Gérard Macé, il m’a posé cette question:
« Lisez-vous des romans ? » Je lis peu de romans, aussi n’ai-je pas hésité longtemps avant de lui répondre. « Il y a trop de mots là-dedans, vous ne trouvez pas ? » a-t-il poursuivi. Ce jugement sans appel n’était pas sans nuances pourtant. En effet, ce n’est pas la longueur d’un roman qui fait qu’il y a « trop de mots ». Un texte de quelques pages peut déjà en contenir beaucoup trop; il s’agit, bien évidemment, de toute autre chose. Il s’agit de ce que l’on fait de ces mots.

En cela, le roman de Brigitte Guilhot est un objet bien singulier. Par sa brièveté sans doute (110 pages), qui lui évite de se perdre en descriptions et digressions, mais singulier aussi par son mode de narration. Composé de six chapitres aussi rapides que nerveux, correspondant à six journées, tout entier porté par une narratrice qui s’exprime à la première personne, ce roman, que l’on peut lire comme un texte arraché au silence et écrit, semble-t-il, sur le fil du rasoir, comme « en état d’urgence », est un texte qui multiplie ellipses, raccourcis narratifs, contractions, non-dits, ruptures, pointillés, sauts d’un état de l’âme à l’autre… Dégraissé de toutes choses inutiles, il se rattache moins au genre traditionnel du roman qu’au script de cinéma ou au texte théâtral monologué que l’on envisagerait de transposer sur scène, dans sa tension dramatique et sa ferveur, sans presque rien y changer.

Si je parle d’ailleurs de « texte monologué », c’est pour mieux souligner la dimension « orale » qu’il contient. Cette parole, en effet, n’est pas celle du monologue intérieur. Retranscrite après coup par la narratrice, elle est essentiellement tournée vers un destinataire auquel elle désire que ses mots parviennent, auquel elle souhaite confier sa mémoire, lui faire, avant qu’il soit trop tard, cette confession que d’autres, peut-être, qualifieraient « d’inavouable ». « C’est pour cela, Enfant, que je décide de te confier cette histoire, pour que les flots d’amour se libèrent à travers toi au lieu de te retenir dans les filets sous-marins d’une transmission avortée. »

Objet singulier aussi, que cette « confession », parole que je serais tenté de dire écrite autant que « proférée », jetée à la volée contre les murs, envahissant l’espace en éclats et brisures, singulière offrande d’amour que ces mots transmis sous la menace de la maladie et de la mort, dans la mesure où ils ne mettent aucunement l’accent sur le développement conventionnel d’une intrigue, mais misent presque essentiellement sur des états émotionnels, sur les rapports du personnage à son environnement immédiat, au chat qui l’accompagne, au silence, aux bruits, à la vie sourde des objets, à ses états physiques et psychiques, à ses vertiges vénéneux, misent sur la montée de l’intensité dramatique qui parcourt ce texte d’un bout à l’autre, nous interdisant presque d’en interrompre le fil de la lecture que l’on voudrait faire tout d’une haleine.

Cette écriture « ramassée » tient peut-être au fait que l’auteure, qui pratique aussi le genre de la nouvelle et en connaît les codes, en emprunte les éléments qui font tout l’intérêt du genre: action centrée sur un seul événement, personnages peu nombreux, raccourcis littéraires, concentration des faits et des idées, intensité dans l’émotion, plongée brève, soudaine, profonde, dans la complexité des êtres et de la vie.

Le point de départ de l’histoire qui nous est racontée ici n’a pourtant, lui, rien de singulier. Il relève d’un schéma que la littérature (romanesque, théâtrale) ou le cinéma ont déjà maintes fois exploité et qui est celui du huis clos. La quatrième de couverture nous dit l’essentiel de ce qu’il est loisible d’imaginer avant d’aborder la lecture: « Prisonnière dans sa maison bloquée sous la neige en compagnie de son chat, une femme vient d’apprendre la mort de l’homme qu’elle a aimé avec passion. »

On pressent donc déjà que ces circonstances vont introduire une sourde menace extérieure, un tourment provoqué peut-être par les lieux mêmes où le personnage est reclus, situation propre à générer la montée d’un délire d’angoisse, d’une sorte de déraison, « la grande peur de la montagne » et de la solitude, la fièvre d’un esprit condamné à tourner en rond sur lui-même, désarroi augmenté ici par la perte de l’être aimé. Narration « ramassée » ai-je dit, elliptique, et, en effet, on ne saura jamais dans quelle région de montagne cette action se déroule, ce que Rita est venue faire dans cette maison isolée, en plein hiver, à 1780 mètres d’altitude, comme on apprendra peu de choses sur les événements qui ont provoqué sa rencontre avec son amant, le poète et récidiviste taulard Astérion, coupable d’on ne sait quoi, mort dans des circonstances dont on ne saura jamais rien non plus (et dont on doutera même qu’il est vraiment mort). Mais ce texte se démarque aussi de ceux auxquels nous pouvons faire d’abord référence par le parcours particulier que le personnage de Rita, la narratrice, accomplit en elle-même et qui débouche sur ce que l’on peut appeler une « révélation ».

Mais avant d’effleurer cet aspect du roman, qui en constitue la « clé de voûte » et la finalité, il convient d’évoquer le climat dans lequel nous plonge l’auteure. Ce ne sera pas trop déflorer l’histoire que de dire qu’Astérion le poète dont Rita est éperdument amoureuse fait une soudaine et imprévisible apparition dans la maison, forteresse ou blockhaus, surgissant du néant, au moment du petit déjeuner, sous la « forme » d’une voix entendue à la radio, puis s’installe dans les lieux qu’il investit sous l’aspect d’une mouche. C’est ce dont, en tout cas, Rita semble persuadée. Et ce dont l’auteure finit par nous persuader aussi. L’anima d’Astérion, ainsi réincarnée, n’en devient pas moins cependant une présence entêtante et persécutrice. Ce ton de dérision, qui flirte avec le fantastique ou, en tout cas, avec l’irrationnel, est celui même d’un récit qui nous entraîne dans les coulisses de nos délires, dans les plis et détours d’une conscience qui semble perdre les repères du réel, s’abandonner à une forme de folie, s’aventurer dans un labyrinthe d’émotions et de réflexions où elle trouvera le fil d’Ariane qui lui permettra d’émerger au jour autre qu’elle n’y était entrée, comme régénérée, lavée de ses douleurs et libre d’elle-même. Cheminement ardu et non exempt de souffrance, de reddition et de révolte conjuguées, car il nous est permis de comprendre qu’Astérion, amant de chair, homme de mots, être complexe à l’esprit torturé, n’aura jamais été peut-être pour Rita qu’une relation essentielle et insaisissable, une présence-absence, obsédante et « persécutrice », oui, et on aurait envie d’écrire un « pervers narcissique », usant et abusant de ses pouvoirs de séduction pour mieux maintenir l’autre dans sa soumission. Le récit tout entier sera donc traversé de ce double mouvement, contradiction terrible de l’esprit, déchirement du cœur, qui consistera autant, pour Rita, à essayer de conserver ce qui persiste en elle d’amour passionnel qu’à apprendre à haïr (et peut-être à tuer) pour mieux s’en libérer. Mais « on ne revient que brisé d’un amour d’une telle puissance. » Car l’amour fou, on le sait bien, ne peut être que destructeur, qui pose sur la bouche des amants le baiser de la mort.

Je parlais plus haut de « révélation », ne trouvant pas de terme plus approprié pour désigner ce qui, au terme de l’épreuve, après qu’elle a coulé dans les fonds de soi-même, se présente à Rita au détour de sa nuit comme un recommencement de lumière. Mais il lui faudra d’abord traverser l’expérience, insoutenable de douleur, où le temps se contracte et où, dans le miroir, face à face avec elle, lui apparaîtra son visage défiguré par les affres de la vieillesse.« J’ai baissé mon regard sur mes jambes nues dont je voyais pendre la peau. Mes cuisses blêmes et couperosées s’affaissaient comme mes seins que je n’osais pas regarder et dont je sentais le poids sur mon ventre distendu. » Ce seront là les ultimes salves de la vengeance dont usera « l’esprit » possessif d’Astérion, sa présence spectrale désireuse encore de s’accaparer de la morte- vivante, décharnée, mutilée, tondue et titubante, qu’il ne peut se résoudre à abandonner au-delà de sa propre mort. Combat sauvage. Il ne reste à Rita, pour retrouver un peu de lumière et d’air pur, qu’à s’attaquer, usant de ses dernières forces, aux murs de neige qui bloquent portes et fenêtres, c’est-à-dire aux derniers remparts au-delà desquels, elle le sait, la vie existe encore. Cela suffira-t-il à mettre fin à la séquestration de son corps et de sa pensée, à ce qui s’apparente à une agonie convulsive ?… « Des images et des voix me parvenaient d’un ailleurs dont je ne percevais ni les limites ni la consistance… Je tremblais des pieds à la tête et pourtant je n’avais plus peur. Des ombres se penchaient sur moi avec une immense empathie… C’est alors que je fus transpercée par le Faisceau de la Connaissance et que me parvint l’Illumination. […] Des litres d’eau et de sang transpiraient de ma peau. »

Je ne dirai rien de la fin du roman que l’auteure, nouvelliste aussi, je l’ai dit plus haut, nous ménage sous forme de chute. Il n’en reste pas moins à dire, qu’en lisant ces derniers chapitres, on ne peut s’empêcher de penser, à propos de Rita (Sainte Rita ?), à cette série de femmes en extase qu’a dessinées Ernest Pignon-Ernest sur lequel le vers de Gérard de Nerval, les soupirs de la sainte et les cris de la fée, a eu une résonnance particulière. Y voyant une référence à Thérèse d’Avila et à la sibylle de Cumes, il a aussi relu le Cantique des cantiques et s’est lancé dans la représentation de femmes en état de « grâce mystique », frappé par le mélange qu’elles offrent, dans leurs écrits, de sensualité exacerbée et de désir de désincarnation. Ce sont ainsi, outre Sainte Thérèse, les corps de Marie-Madeleine, de Marie de l’Incarnation ou de Catherine de Sienne qu’il nous donne à contempler. Corps tordus, décharnés par les privations, le manque de sommeil, l’élan vers le divin, « suant des litres d’eau et de sang », déformés par ce qui s’entremêle de pulsion sexuelle et de douleur physique.

On imagine bien, dans cette partie du roman où le corps de Rita se déchire dans ce combat contre elle-même, Ernest Pignon-Ernest la surprenant pour en dessiner ce qui, du personnage, se dissout dans les contorsions de l’extase amoureuse et les soubresauts de la lutte.

On trouvera, dans Soluble, ce mélange de « mots d’amour et de cruauté » portés à un degré d’incandescence qui nous fait dire encore que ce texte, dans sa brièveté, sûrement même grâce à elle, contient le condensé de la passion humaine.

Michel Diaz.

Chronique publiée dans CHEMINS DE TRAVERSE N° 45 – déc. 2014

L’emplume et l’écrié – septembre 2014

Eve de Laudec. -Image

Les petites pièces rapportées – Recueil de poèmes d’Eve de Laudec lu par Michel Diaz

Je viens de refermer ce recueil de poèmes que j’ai lu d’une seule traite.
Et me vient d’abord à l’esprit ce seul mot, « poignant ».
A travers celle d’Eve de Laudec, ce qu’on entend, c’est la voix d’une petite fille, perdue dans la forêt, qui pleure, appelle, sanglote et s’émerveille en même temps de ses propres peurs, celle d’une femme solitaire, debout sur le quai, face à la mer, qui regarde le jour se lever, la nuit tomber, et attend en chantant en sourdine le retour du bateau perdu, fouillant dans les images de ses souvenirs. On aurait envie de les prendre toutes deux dans ses bras pour les consoler de leur inconsolable chagrin, n’était leur non-résignation à la douleur et la force de vivre que l’on sent au fond de ces voix, à fleur de mots, à ras de souffle.
Le dernier texte « Il faut », est une superbe déclaration d’amour à la poésie, à la salutaire, sinon salvatrice, nécessité d’écrire, déclaration bâtie aussi sur le silence, sur le « rien » ou le « presque rien », ce « balbutiement d’une image évanouie », mais qui pourtant s’applique à révéler l’essentiel.
C’est là un recueil plein de pudeur ou le « moi » pourtant se dévoile, s’offre constamment en partage, mais s’ouvre par là même, en sa sincérité, sur un « moi » universel dans lequel nous nous reconnaissons.
Les petits textes, tercets, quatrains, quintils, points de couture (on aurait envie de dire de « suture ») qui relient les poèmes plus longs, sont des condensés de poésie pure.
On ne peut qu’aimer

« Au choc du petit matin
La grive
A rendu l’âme à la vitre
Qui lui avait prêté
Son image »

ou
« La forêt de mes morts
Tisse en sous-sol
La trame d’un brouillon »

ou encore
Petite musique d’ennui
Lancinante
Brode linceul
Au point de croix »

On rencontre, semées çà et là, comme à la volée, des images fulgurantes, des incandescences.
Présence de la mort au travail; violoncelle grave de la mélancolie; flûte entêtante de la vie qui continue pourtant, insistante dans les petits riens qui en font tout le prix : la forme d’un nuage, un sourire attrapé, un rayon de soleil, la lumière du jour, le goût des mots qui vient aux lèvres et, en arrière-fond sonore, le chuchotis du monde…
Un grand silence pèse sur ce recueil qui est, d’ailleurs, de la matière du silence d’où l’auteure tire, l’oreille attentive, une petite musique, grave et nostalgique, qui semble se rire du silence même, comme on récite des comptines pour s’étourdir, mais résonne profond de sanglots avalés.
Essentiellement attaché à ce qui constitue l’essence de la langue poétique, je me refuse, d’ordinaire, à faire quelque différence entre poésie « masculine » et « féminine », mais force m’est d’avouer que tout cela me fait penser à ce qu’en poésie médiévale on appelle « chansons de toile », ces poèmes composés en cousant, dit-on, par des femmes qui, d’entre leurs doigts affairés, ont fait couler ces lentes plaintes méditatives sur le temps qui passe, l’absence de l’aimé, l’amour perdu, mais aussi la beauté diffuse du monde, toutes choses mêlées dans la trame du chant.
C’est là quelque chose qui relève aussi d’un ton que les poètes n’osent plus trop affronter, et qu’on appelait « poésie lyrique ».

« Absurde de vieillir au printemps
S’accrocher à l’air d’un rien griffant la peau quand renouveau quand renaissance   quand éclosion
Ne plus s’émerveiller des pousses nubiles quand rameaux tortueux
L’envie s’englue   l’ennui s’étend   sans autre relief que celui d’un repas frugal
Ramper au sable émouvant
Et, en effet, « La certitude se délave » quand on se découvre « seul en un monde étranger. »

Poésie qui encore, dans l’évocation de souvenirs, l’amorce de fictions sitôt abandonnées, mord sur la réalité pour, dirait-on, comme l’écrivait Giacometti à propos de son art, « se défendre, pour se nourrir, pour avancer le plus, le mieux possible, pour se défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, rendre le plus libre possible, pour courir son aventure, pour faire la guerre, pour le plaisir, pour la joie, pour le plaisir gratuit de gagner et de perdre. »
Ecriture qui peut faire penser, et en dépit de tout qui sépare leur pratique poétique, à celle de Fabienne Courtade à propos de laquelle le poète Alain Freixe dit qu’elle est une « manière d’aller qui est elle-même », comme en toute vraie poésie, « le lieu de l’expérience, la réponse apportée à un passage de vie, à ses éclats. » Un « mouvement de la main et du corps qui lève devant lui l’inconnu ». De la nuit/l’ennui, autre thème récurrent du recueil d’Eve de Laudec, naît aussi la chance du silence, celle de traduire les remuements intimes, « des sensations vivantes, faites d’assemblages » qui paraissent parfois aléatoires, « mais encore de déchirures, d’écarts », d’accélérations, de ruptures, de trous. Ainsi, ce corps à corps avec l’acte d’écrire :

« Fatigue balançoire
Ennemie
Lestée béton   adipeuse   ancestrale
Oscillante
Efface les envies adret
Ecrase les idées ubac
Plombe les interstices du cerveau
Fore des trous de mémoire     à béance
Effort incommensurable à dégager le mot la phrase »

De la poésie de Fabienne Courtade, A. Freixe écrit encore (et je le cite en concentrant ses phrases) qu’elle est « écriture rompue, comme une insurrection de la langue contre elle-même, insurrection douce, mais toujours à voix basse, à parole menue. » D’apparence parfois ludique, chez Eve de Laudec, on n’y trouve pas moins aussi, « comme un enraiement du langage », car ainsi que le dit encore A. Freixe dans son texte, « ça patine, ça s’interrompt, ça balbutie, ça piétine, ça s’enlise et on bute sur des cassures de phrases. » Labyrinthe de mots, que ces Petites pièces rapportées, d’où le sens, peu à peu, se fait jour et nous plonge dans la « poignance ».
« Ecume aux commissures
Cherche au cœur de l’âme
Le chant du reflux
Fends la liberté
Glisse
Lisse »
Ecriture en bosses, en creux, qui nous requiert et nous bouscule. Il faut tenir le cap, passer à travers champs et, si je m’en tiens à mes citations buissonnières, là aussi « suivre le fil ténu des disjonctions, des coupures, des failles. Fil qui nous relie », là devant, mais toujours au-delà des yeux, « à ce qui nous échappe. »

« Il est un hurlement venu du fonds des âges
Qui passe le mur du son
A notre propre mort »
écrit E. de Laudec, vers la fin de son recueil, tirant le fil qui nous relie à l’inconnu qu’à nous-mêmes nous sommes, à ce qui s’ouvre devant nous. Et aussi, ces mots d’un « moi » qu’on surprend désarmé, soudain nu, devant l’acte de vivre :

« Ne me jetez pas aux oiseaux
Leur raillerie m’affole
Et crispe mes cheveux
Ne leur livrez pas la béance
De mon cœur cru »

De Fabienne Courtade à Eve de Laudec, si j’emprunte encore à A. Freixe, ces dernières remarques, on retrouve ce « Je » en « bris de miroir, morceaux épars, fragments, brisures » que chacune de ces auteures « ramasse, assemble, entasse ici, disperse là, et c’est (leur) souffle qu’on entend », cassé parfois, voix rauque mais endurante, « la vie qui passe, s’en va vers l’autre », évitant par là même de se clore sur elle-même.

Michel Diaz

Article publié dans L’emplume et l’écrié – septembre 2014
Eve de Laudec – Les petites pièces rapportées – Chum Editions (2014)

Postface – Juste au-delà des yeux

Postface à Juste au-delà des yeux (Ed. La Simarre-Christian Pirot, 2013) – textes de Michel Diaz – images de Pierre Fuentes

Ce qui, en tout premier lieu, m’a séduit dans ce travail de Pierre Fuentes, c’est cette proximité amicale avec les sujets qu’il photographie, sa façon de les regarder, avec bienveillance, émotion et tendresse, qu’ils soient coings, potirons, grenades, poivrons ou tomates… Sa volonté aussi, dans le choix des angles de vue, celui des attitudes de la « pose » et le traitement de la lumière, de donner à chacun sa chance de se singulariser, de s’offrir à nos yeux en tant qu’individu unique; comme s’il s’agissait de faire le portrait de personnages humains. Et, en effet, le regard de l’artiste « humanise » ces « choses » (qui, tout autant que nous, nous rappelle-t-il, naissent, vivent et meurent, semblent souffrir aussi), en fait des êtres à part entière au sort desquels nous ne pouvons rester indifférents.

En cela, nous avons affaire ici à ce qu’il ne serait pas abusif d’appeler des « natures vivantes ».

L’intérêt, en deuxième lieu, de ces photos dont aucune d’elles ne fait redondance par rapport à celles qui redoublent le modèle ou exploitent un autre de même nature, intérêt qui participe de leur esthétique, c’est le travail de « mise en scène » opéré à partir, ou autour de la plupart de ces individus-sujets. Exercice de « dramatisation » qui fait de chacun de ces « personnages » l’acteur d’une histoire où il tient le premier (et presque toujours unique) rôle, et l’assure avec fermeté.

Que nous soyons dans le registre de la méditation, prière, voire contemplation, dans ceux du drame ou de la tragédie, ou d’une autre forme de violence, c’est toujours, en fin de compte, par le truchement de la mimesis, à une confrontation avec notre condition de vivants que nous sommes conviés, au constat des ravages du temps et au spectacle de la destruction qui, métaphoriquement, ici, en propose les actes, de l’exposition jusqu’au dénouement, où nous reconnaissons que vie et mort sont jumelles et complices indestructiblement mêlées.

Face aux sujets représentés sur ces images , en vérité face à nous-mêmes, nous ne pouvons, me semble-t-il, qu’essayer de poser des mots sur nos propres angoisses et incertitudes, nos propres interrogations, y chercher des chemins plus profonds, d’apaisement et de sérénité. Et ces images-là, soyons-en sûrs, nous aident à ouvrir ces pistes.

Michel Diaz

Michel Diaz – Amandiers sous la neige – Décembre 2012

Van Gogh amandier en fleurs

Chère Marie-Odile, merci pour tes poèmes,

chaque fois qu’il est question d’amandiers dans un poème, je pense inévitablement au recueil de Tahar Ben Jelloun, Les amandiers sont morts de leurs blessures. On y trouve ces vers :

La main

trace du soleil

arrête le mur qui avance

c’est une main

grande comme le rêve

tendre comme la forêt

elle a fait

du pain qui a le goût de la terre

et le sel du ciel

Cette main

se lève avec l’aube

fait trois pains

enfante toutes les semaines

une mémoire tissée de laine

c’est une pierre étoilée

pierre argentée

c’est la main ouverte d’une saison

à portée de nuage

fissure dans le ciel

Je ne sais pas très bien pourquoi, mais les amandiers dont tu parles me font penser à la floraison de cette main, humble besogneuse mais ouverte comme un bouquet de fleurs blanches et fragiles aux aléas des jours et des saisons. Main qui enfante, garante des fruits du présent, promesse de ceux du futur, témoin, comme tes amandiers, de naissance, de mort et de résurrection.

Belle image, en effet, de renaissance de la nature, que l’amandier dont la floraison est très printanière, que cet arbre dont la vigilance attentive aux premiers signes du printemps est toujours terriblement émouvante. Tes mots en rendent compte avec pudeur et légèreté. Se découpent eux-mêmes sur la page comme autant de rameaux fleuris. Eux aussi nous ouvrent la dimension du rêve.

L’amandier, tu l’évoques encore, est symbole de fragilité, car ses fleurs, ouvertes les premières, sur la terre lourde de gel, sont plus sensibles aux derniers frimas. La mort, alors, comme celle que tu évoques, vient côtoyer la vie, se confondre avec elle, s’y superposer, l’ensevelir en la transfigurant. Tu situes aussi, en cette période, l’événement d’une naissance. Et l’image des amandiers en fleurs se charge alors d’autant plus de sens que le personnage mythologique d’Attis (né d’une vierge qui le conçut à partir d’une amande) est peut-être à l’origine de la mise en rapport de l’amandier avec la Vierge Marie, et ici avec ces yeux de la ravie de la crècheEn filigrane encore, dans ton texte, cette métaphore de la fécondité.

L’amandier serait alors, métaphoriquement, l’image de l’immortalité, fleurs dont la mort engendrerait la vie. La blancheur immaculée dont tu parles, soudaine, surgissante, qui recouvre les arbres sous un manteau de neige, ce cocon, pourrait aussi bien évoquer une éjaculation phallique, ou/et la puissance créatrice dont sont chargées les forces naturelles. On sait que, dans nombre de mythes, la semence des dieux, tombée à terre, engendre des êtres fabuleux (hermaphrodites) ou des arbres miraculeux. L’amandier en est un, dont on tire du lait de l’amande, un lait dont certains mythes disent encore qu’il nourrit les astres du ciel, les roule dans le fleuve de sa « voie lactée », participe au mystère de la lumière céleste, au secret de l’illumination de l’univers.

Et puis dans la tradition juive, l’amandier c’est aussi luz (coïncidence! comme en espagnol, la lumière !), par la base duquel on pénètre dans la ville mystérieuse de Luz, qui est un séjour d’immortalité.

C’est à ces diverses pistes de réflexion et de rêverie que m’ont conduit testextes. La vertu de la poésie, c’est de ne dire les choses qu’à demi-mot, de poser des images comme des ferments où l’esprit vient puiser ce qui donnera sens aux choses et les éclairera.

Tahar Ben Jelloun encore:

asseyez-vous autour de l’arbre en fleurs

croisez les jambes

écoutez l’enchanteur

il vous contera l’histoire du peuple

amant de la terre

il vous dira la sagesse dans ses rides

le futur dans le nœud de ses mille pétales

l’eau qui sourd entre la pierre et l’argile

la naissance et la mort

entre le mystère de son cœur dur

et la tendre épaisseur  de sa vieille écorce

il vous dira

le voyage de l’enfant qui trouva un lit dans l’horizon

une autre voix

sans miel ni beurre rance

épèlera la violence

elle vous dira

l’exode et l’exil

le corps tassé dans le sommeil

plié dans l’ombre

qui s’enroule

                      les yeux ouverts

                              dans le burnous de la mort

elle vous montrera

la fenêtre qui donne sur l’autre douleur

qui est aussi la porte

ouverte sur le ciel

Je souhaite bonne route à ton livre.

Michel