Archives de catégorie : Revue de Presse

La Nouvelle République – 02 déc. 2015 – Expo/dédicaces

expo Alain Plouvier - 2

Michel Diaz et Alain Plouvier – Photo : NR.

Alain Plouvier privilégie souvent, dans ses œuvres, la ligne, le trait. Qu’il soit droit ou sinueux, libre sur la toile, ou enfermé dans un cadre, il le décline à l’envi. Ses dernières toiles révèlent, une fois de plus, son talent dans la recherche des archétypes, des lettres d’un alphabet universel. On pourra le (re) découvrir à l’occasion d’une nouvelle exposition. Ou de l’ouvrage que vient de lui consacrer Michel Diaz (« Archéologie d’un imaginaire un peintre : Alain Plouvier ») et que ce dernier dédicacera ce week-end dans l’atelier d’Alain Plouvier à Chédigny.

« J’ai travaillé sur l’esprit de ses œuvres en essayant de comprendre ce qu’elles voulaient nous dire », explique Michel Diaz. Auteur de pièces de théâtre, de poésie, d’études sur des artistes, photographes ou peintres  (Thierry Cardon, Laurent Dubois, Pierres Fuentes, Rieja Van Aart, Laurent Bouro), il a découvert la peinture d’Alain Plouvier, il y a quelques années et, attiré par sa minutie, les formes, l’imaginaire déployé dans ses tableaux, a décidé de consacrer son dernier ouvrage à l’artiste de Chédigny (*). « C’est un monde riche de symboles. Ce symbolisme universel peut permettre de comprendre le monde, en tout cas de nous y inscrire en réveillant en nous les signes d’une mémoire millénaire. Ces signes sont ceux de toutes les cultures, de tous les temps. » L’écrivain précise que dans son livre il se « place dans la situation de quelqu’un qui aborderait cette peinture sans la connaître et qui trouverait peu à peu, l’explorant, des chemins d’interprétation ».

(*) « Archéologie d’un imaginaire un peintre : Alain Plouvier » éditions La Simarre & Christian Pirat. 132 pages, 40 €

Atelier Alain Plouvier, 13, rue du Lavoir à Chédigny.
Samedi 5 et 6 décembre de 11 h à 19 h : exposition et dédicace de Michel Diaz.
Dimanche 6 décembre, à 16 h concert Jean-Luc Cappozzo.
12 et 13 décembre exposition et dédicace 15 à 19 h,
à la galerie Sanaga, 99, rue de la Scellerie à Tours.

La Nouvelle République – 26 mars 2015 : Le Printemps des poètes à Mosny

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Article publié dans « La Nouvelle République », jeudi 26 mars 2015.

« ARBRE, VIEIL ARBRE » EN TEXTES ET DESSINS

Au château de Mosny, à Saint-Martin-le-Beau, une exposition peu ordinaire est encore visible jusqu’au 28 mars: un livre d’artiste écrit par Michel Diaz et illustré  par Setsuko Uno.

L’écrivain, sollicité par l’éditeur-poète Alain Freixe pour créer ce livre d’artiste à série limitée, a écrit un texte sur un arbre, « Arbre, vieil arbre ». Connaissant le talent de Setsuko, il lui a demandé de l’illustrer. Ce livre devait être édité en 21 exemplaires. Setsuko a illustré 21 fois ce même texte par des dessins différents, créant ainsi chaque livre de manière unique. Ce sont 14 de ces 21 variations qui sont exposées à Mosny, dans le cadre du Printemps des poètes.

Mais l’exposition ne s’arrête pas là: les Saisons d’ars Mosny présentent, avec ces variations, un volume d’art qui réunit tous les exemplaires des dessins de Setsuko pour lesquels Michel Diaz a récrit 21 textes. Auteur et dessinatrice se renvoient ainsi l’un à l’autre. Ils ont fait appel au talent de photographe de Pierre Fuentes qui a conçu la maquette de l’ouvrage.

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Vieil arbre tourmenté

Michel Diaz est subjugué par les œuvres de Setsuko exécutées à la pierre noire: « Ses arbres semblent hantés, ils sont présences fantomatiques, refuges inquiétants pour on ne sait quels esprits invisibles. Setsuko a fait sien le thème du vieil arbre: troncs contournées, branches noueuses, racines tourmentées, apparitions venues de quelque forêt maléfique. Elle nous en montre l’aspect pathétique, nous replongeant aussi par là dans l’atmosphère étrange et menaçante des forêts et des bois qui peuplent les vieux contes, rejoignant une symbolique aussi vieille que la mémoire. Ce travail nous renvoie à nos vieilles hantises, mais nous interroge aussi sur notre rapport à la nature et au temps, sur notre rapport au monde, éphémère pour ce qui concerne notre condition mais défiant le temps pour ce qui concerne les forces profondes de la nature. » 

Dessinatrice et écrivain étaient présents, dimanche, pour commenter leurs œuvres. Setsuko a fait une démonstration du travail à la pierre noire et expliqué sa façon de procéder avec pierre, gomme et chiffon pour estomper et créer des ombres.

Michel Diaz a lu des extraits de ses textes et commenté le travail qu’ils ont fait en commun devant un public invité par Martine Le Gal, propriétaire du château. L’auteur a expliqué que les livres d’artistes, numérotés et en série limitée, n’auraient pas permis de faire partager leur oeuvre commune puisque un certain nombre d’entre eux sont déjà partis dans des collections privées. Le volume regroupant dessins et textes peut, lui, courir et être édité en de multiples exemplaires. Les invités se sont empressés de l’acquérir et de le faire dédicacer.

 

Né de la déchirure

Texte d’introduction de Raphaël Monticelli au livre Né de la déchirure, cyanotypes de Laurent Dubois, textes de Michel Diaz, publié aux éditons Cénomane en mai 2015.

Oraison des suaires

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?

Quelle ancienne complicité avons-nous avec les arbres ? Depuis quand savons-nous qu’ils sont sensibles ? Depuis quand sommes-nous fascinés par les danses qui les animent dans leur apparente immobilité ? Et depuis quand avons-nous appris à les craindre, les chérir, les écouter, et nous confier à eux ?
Nous savons aussi combien ils peuvent être indifférents -majestueux, disons-nous. Ils sont remparts, citadelles, labyrinthes, gouffres, cathédrales. Nous les savons tenaces et résistants au temps, capables de traverser années et millénaires.
Nous connaissons leur pudeur, leur réserve; la façon dont ils s’enfouissent dans la terre; leur manière de boire les eaux, qu’elles soient profondes ou aériennes, de rameuter autour d’eux les grandes nations des eaux, dans le remuement des airs et le vacarme des peuples oiseaux.
Et, si nous savons, parfois, nous incliner devant eux, nous savons aussi les abattre.

Ce livre nous parle d’arbres abattus. Deux voix en dialogue : celle du photographe, Laurent Dubois, et celle du poète, Michel Diaz. Laurent Dubois a approché leurs restes: corps meurtris, déchirés, démembrés, morcelés, veines à vif. Il n’a usé d’aucun artifice, n’a pas sacrifié au goût de l’instantané et de la surprise. Sans mise en scène, il a fait, lentement, le portrait des arbres désolés.
Au fur et à mesure, patiemment, Michel Diaz a regardé ces portraits, a écouté des voix que l’on croyait éteintes. Des silences de pierre pure et des gisements de braise assoupie. Il confie qu’il a écrit ses textes en marchant (…) sur les sentiers des bords de Loire, à travers bois, en communion avec l’espace, le ciel, dans la confidence et la complicité du fleuve et des arbres.

*

Et ce sera bleu. La profondeur dont parle Bachelard ? Voire ! Le bleu de Laurent Dubois est celui de l’ancienne photographie, celui que les architectes utilisaient, il y a peu encore, pour dupliquer leurs plans.
Ce bleu-là est aussi celui qui garde traces de la vie, de la souffrance et de la mort des arbres, le bleu des ecchymoses, la mémoire des coups reçus.
La technique de l’artiste m’importe: elle se plie au respect dont il entoure son sujet, elle donne du temps à la photographie, elle impose une nécessaire lenteur. J’imagine Laurent Dubois posant, directement sur la feuille enduite de solution photosensible, son négatif mis aux dimensions de l’image finale. Nous ne sommes pas dans le laboratoire du tirage argentique. Ni devant l’écran de l’image numérique… C’est la seule lumière du soleil qui marque la feuille, pendant que l’artiste passe tout le temps de l’insolation au-dessus de l’image à faire danser (s)es mains, pour éclaircir ou renforcer le bleu, obtenir des blancs purs, en un mot, modeler l’image. Après l’insolation, c’est l’eau qui révèle et fixe l’image bleue. Elle restitue fidèlement le tracé des veines et des fibres, la morsure des outils, les éclats et les pertes.
Le bleu s’est fait suaire des arbres; l’artiste nous le présente:  Voici l’arbre vaincu et couché dans le cercueil de ses propres branches, avec pour épitaphe, la plaie béante à fleur de souche.

Dans les suaires de Laurent Dubois, Michel Diaz découvre non seulement le corps meurtri des arbres, mais tout ce dont ce corps est porteur: la terre où il s’ancre, l’eau qu’il aspire depuis les gouttes, flaques ou mares jusqu’aux mers et aux océans, et le ciel que vont habiter ses branches. On entre dans le bleu, dit-il, comme on confie sa voix au vent. Dans l’image de l’arbre livré au fer de l’abattage, dans les œuvres de Laurent Dubois, il reconnaît cet espace où s’exorbite la pensée, vers l’infini du bleu où elle s’enfonce en nageant, un édifice mouvant bâti sur un abîme, (…) qui nous lave de l’effroi risible du silence, et où se joue l’énigme insondable de notre propre vie.

*

Images et textes sont ici liés comme on le voit rarement, dans la lenteur, la précaution ou la suspension.
Ils proposent une double méditation sur notre présence au monde: éphémère dans sa réalité physique, défiant ou méprisant le temps quand montent le bleu et le chant. C’est ce mépris du temps que je dis « lenteur ».
Lenteur végétale, lenteur dans l’arbre, lenteur du photographe, lenteur de l’écrivain dans sa marche; le monde est à son premier jour. Chacun d’eux sait lire l’arbre en son suaire: le temps accumulé dans ses veines, ses stries, l’alternance des années, la ponctuation des saisons, les coups de sécheresse, et les montées de l’eau. Cette lenteur musicale qui se fait langue, comme un défroissé de silence. Les tremblements du bleu nous donnent à voir ce qui nous avait d’abord échappé.
Le duo est harmonique, organique, nécessaire. Et de cet arbre corps, rendu par l’artiste dans sa douleur de corps, le poète fait voix du corps sentant et souffrant, corps humain qui dans le bleu cherche l’apaisement. Sous ce double regard, l’arbre connaît métamorphoses et renaissances, d’où l’on en tire grands secrets, d’épiphaniques rumeurs de nuages.
L’arbre-homme devient poète et musicien, et si l’on tend l’oreille, comme le font l’artiste et le poète, on discerne le furtif staccato de son pouls, l’adagio ample de son souffle, dans l’air bleu comme l’eau d’un lac de montagne où passe l’ombre d’un oiseau et l’on renonce à sa pesanteur comme on entre dans la prière adressée non à un dieu mais à l’esprit végétal qui désormais palpite au cœur du bleu, l’arbre transfiguré.

*

Aussitôt que l’idée de déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc en ciel à travers la toile de l’araignée.

Pourquoi ce début des Illuminations m’accompagne-t-il chaque fois que j’ouvre ce livre ? Souvenir des enluminures, tant images et textes s’enluminent mutuellement. Pour cette impression de lumière qui en émane… Ça pourrait n’être que désolation de forêt saccagée et c’est Parole. Dialogue de vivants. Parole par delà la douleur et la mort. Prière d’après le déluge, « née de la déchirure » qui nous installe dans l’indolore d’un instant sans fêlure qui ne doit jamais s’achever.

Raphaël Monticelli

Né à Nice en 1948, Raphaêl Monticelli est écrivain et critique d’art. Son travail littéraire, construit autour de la notion de « bribes », s’est constamment nourri de ses relations avec les artistes. Critique d’art, il a défendu le travail des avant-gardes des années 60, avant de développer « une critique en sympathie » qui l’a conduit à faire œuvres communes avec de nombreux artistes.

R. Monticelli a publié de nombreux textes, chez plusieurs éditeurs, dont ses Bribes et des textes poétiques aux éditions L’Amourier et d’autres à La Passe du vent.

Entretien avec Jean-Yves Casteldrouin

Michel Diaz ciel bleu

Entretien publié sur le site des éditions N & B (Noir et Blanc), février 2015.

Jean-Yves Casteldrouin : Dites-nous quelques mots, pour commencer et mieux vous situer, sur les débuts de votre parcours d’homme.

Michel DIAZ : Né en Algérie, je viens d’un modeste milieu d’ouvriers agricoles et de petits employés d’origine espagnole. Tous ne maîtrisaient pas très bien la langue française (ils n’avaient d’ailleurs aucun diplôme), mais avaient un profond respect pour l’école et la culture. C’est dans ce terreau familial, monde de braves et honnêtes petites gens, que j’ai puisé un certain nombre de valeurs. Des valeurs essentielles à mes yeux, mais qui sont, il faut bien le dire, même ironiquement, de bien mauvaises armes pour se défendre dans la vie. Malgré des années de bouleversements familiaux assez éprouvants liés à la guerre d’Algérie (mais je n’entrerai pas dans ces détails), mes parents m’ont permis de suivre des études. En 1964, j’entrais en seconde, comme pensionnaire, au lycée Corneille, à Rouen, le lycée de « l’élite », fréquenté par les fils des notables locaux. Des ados arrogants et nantis, qui ne manquaient de rien, qui ne connaissaient rien des violences de la guerre qui venait de s’achever, des déchirements et des drames qu’elle avait pu occasionner, et parmi lesquels je me sentais assez peu à mon aise. De petits révolutionnaires en herbe (en conflit adolescent surtout avec leur éducation familiale « bourgeoise »), qui refaisaient le monde à coups de citations de Marx, Lénine ou Trotski, citations balancées comme des versets d’un nouveau catéchisme et qui leur épargnait de vraiment réfléchir. Comme je parlais peu et ne me livrais pas (les plaies étaient très vives encore), ils ignoraient tout de l’histoire communiste de ma famille et du prix lourd de ces engagements. Mais en tant que « pied noir », suspect par conséquent d’appartenir au camp des « colonisateurs », c’est-à-dire des « oppresseurs » et des ennemis politiques qu’ils s’étaient fabriqués, j’étais ostracisé, en butte à leur mépris, à leurs violences verbales, à la provocation délibérée parfois au coup de poing. J’ai dû parfois me battre, moi qui, pourtant, n’aime pas beaucoup la bagarre.

J.-Y. C. : Michel Diaz, essayiste, homme de théâtre, écrivain protéiforme, professeur, vous avez eu une existence très riche. Pouvez-vous nous dire comment se sont passées ces années de « formation » dans un pays que vous découvriez ?

M. D. : Après le bac, en 1967, je me suis « embarqué » dans des études de lettres, à Rouen d’abord, puis à Orléans. Par intérêt pour la littérature, évidemment, mais en toute innocence, sans me rendre compte d’abord que c’était l’antichambre de l’enseignement, une filière pauvre en avenir, une sorte d’impasse, piège sournois dont les diplômes ne laissent pas vraiment d’autres choix que celui de virer au « prof ». Mais j’ai beaucoup aimé l’enseignement à l’université, les portes qu’il ouvrait à mon esprit et les outils qu’il fournissait pour mieux appréhender la chose littéraire, comprendre les auteurs et entrer dans la chair des œuvres. J’ai eu la chance d’avoir quelques bons professeurs à l’université parmi pas mal d’autres bien ternes, des « assis » comme aurait dit Rimbaud, qui ânonnaient leurs cours de vieux français ou de littérature médiévale, sans feu ni enthousiasme, à vous dégoûter de Chrétien de Troyes ou de François Villon. Parmi les plus intéressants, il y avait Marie-Claire Bancquart (que j’ai retrouvée comme auteure aux éditions L’Amourier). Et aussi René Marill Albéres, essayiste et critique, qui arrivait toujours à demi-soûl, chemise mal rentrée dans la ceinture et pantalon parfois déboutonné, mais qui fréquentait Butor, Sarraute, Robbe-Grillet, Duras, Jabès, B. Noël, et faisait des cours formidables de vie et d’intelligence. Il a failli mourir, pendant un cours, sous les yeux rigolards des autres étudiants, en s’accrochant avec sa cravate à la poignée de la fenêtre pour nous montrer comment Nerval s’était donné la mort, rue de la Vieille lanterne. Les étudiant le méprisaient et le chahutaient sans vergogne sans se rendre compte qu’ils avaient affaire à un enseignant de haut vol. J’ai adoré ce type qui m’a souvent reçu chez lui et à qui j’ai confié mes premières pièces – qu’il lisait très soigneusement et prenait au sérieux.

J.-Y. C. : Comment et pourquoi avez-vous choisi d’entrer dans la carrière d’enseignant ?

M. D. : Dès la seconde année de faculté, j’avais juste vingt ans, je me suis « engagé » dans l’enseignement, comme maître auxiliaire. Moins par intérêt pour la profession (je voulais entrer dans le journalisme) que parce que j’avais déserté le foyer parental, que j’étais « soutien de famille », jeune marié qui allait très bientôt devenir papa. Il fallait payer le loyer et assurer le quotidien. Nommé au lycée de Pithiviers, et sans avoir reçu aucune formation, on m’a collé devant des classes terminales et d’autres qui formaient des sténodactylos au métier du secrétariat ! Je devais jongler, pendant près de trente heures par semaine, entre un cours sur Gide, Proust ou le surréalisme et des cours sur le droit du travail auquel je ne connaissais rien. Inutile de dire qu’à partir de ce moment-là je n’ai plus fréquenté la fac que par intermittences, quelques heures par ci, par là, quand j’en avais le temps. Le piège s’était refermé pour de bon… Il n’empêche que ces premières années d’enseignement ont été des années de folie parce que, je crois, je ne puis faire les choses qu’avec cœur. Privé de toute formation, sans consignes pédagogiques précises, me riant des programmes, je prenais la liberté de rejouer, à moi tout seul, « la bataille d’Hernani », debout sur mon bureau et hurlant des vers de Victor Hugo. Je lisais aussi, en vociférant, des poèmes d’Henri Michaux ou des textes d’Artaud, ou je m’amusais à interpréter tous les personnages de La Cantatrice chauve ou de La leçon de Ionesco sous le regard parfois dubitatif mais bienveillant et amusé de mes élèves. J’étais dans une sorte de chaos pédagogique. En tout cas, je faisais passer quelque chose, de la curiosité, du savoir et de l’émotion. Aujourd’hui, le dixième de ces excentricités nous vaudraient une immédiate mise à pied et le passage en commission de discipline.
Cela dit, j’ai aimé enseigner, en dépit des difficultés liées à l’exercice d’un métier devenu, au fil des années, de plus en plus ingrat. Mais je me suis toujours senti très peu à l’aise au sein de l’Education nationale. L’esprit de l’Ecole, qui devrait d’abord consister à éveiller l’intelligence, à élever l’individu en suscitant en lui l’attrait de la curiosité et le goût du savoir, a été peu à peu ruiné au cours des presque cinquante dernières années. A coups de réformes successives, ambitieuses dans les discours, mais toujours aussi creuses que vaines. Cette machinerie considérable, mais qui tourne toujours à vide et en grinçant de plus en plus, est devenue une « fabrique de crétins », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Brighelli. Mais à qui la faute ?… Il est clair, à mes yeux, que nos ministres de l’Education, de quelque bord qu’ils soient, n’aiment ni les élèves, ni les professeurs, ni les chercheurs, ni les artistes. La plupart de ceux qui se tirent de ce « foutoir », sans y laisser leur peau, sont des enfants issus de familles « favorisées », qui naissent et grandissent entourés de livres et de « grande » musique, et boivent dès le biberon le lait de la culture. Le système éducatif dans lequel j’ai travaillé, et dont j’ai été aussi le complice, m’a mené à la dépression. J’aurais pu en mourir – sans me payer de mots – ou finir bourré d’anxiolytiques et de psychotropes. C’est Arthur Adamov, un type un peu plus tordu que moi, qui a contribué à me sauver.
Cela dit, encore, le travail de professeur (épuisant si on le fait correctement) et celui d’écriture sont des activités hautement chronophages et énergivores. J’ai tenu le cap de l’écriture, pendant toutes ces années, en prenant sur mes temps de sommeil, de repos, de loisirs… mais je suis quelquefois resté de longs mois sans écrire, et j’ai peu publié pendant tout ce temps parce que mes travaux d’écriture souffraient cruellement de mon manque de disponibilité.

J.-Y. C. : Vous venez d’évoquer le dramaturge Arthur Adamov auquel vous avez consacré une thèse de doctorat. Comment est né en vous le goût pour le théâtre et vers quoi vous a -t-il conduit ? Et pouvez-vous nous résumer votre parcours de professionnel et d’écrivain ?

M. D. : J’avais lu, avec grand intérêt, pendant mon adolescence, les pièces de Shakespeare et celles du répertoire de l’Antiquité (celles surtout d’Eschyle et de Sophocle). Mais c’est en assistant, lycéen de terminale, à une représentation du Diable et le bon Dieu, de Sartre, au T.N.P. (avec Georges Wilson et François Périer), que j’ai été violemment saisi par le virus du théâtre. Je n’y étais presque jamais allé, mais j’étais littéralement envoûté par l’espèce de force magique qu’exerçait, à mes yeux, la présence du comédien, de son corps sur la scène. En fait, ce que racontait la pièce de Sartre (qui m’est en grande partie passé au-dessus de la tête) m’intéressait moins que l’affrontement physique des comédiens, le jeu de leurs intonations, le débit de leurs voix, la musique des phrases. Ils étaient tout petits, là-bas, au loin, sur la scène immense de l’ancien T.N.P., mais ils semblaient doués d’un pouvoir magnifique, presque surhumain : celui de porter la parole à travers l’espace et de représenter la force des passions humaines. Cette expérience a vraiment été, pour moi, de l’ordre de la « révélation ».
La fréquentation, à peine plus tard, des œuvres d’Henri Pichette, Samuel Beckett, Eugène Ionesco, Fernando Arrabal, Jean Genêt, Bertold Brecht, mais aussi celles de Claudel (Tête d’or en premier), Schéhadé, Audiberti, Pinter, Arden, Bond, Vinaver, Gatti, tout comme la lecture des textes théoriques d’Artaud, d’Adamov et les propositions avant-gardiste du Living Theatre (les mises en scène aussi de Peter Broock, de Jerzy Grotowski ou de Bob Wilson), me conforteront dans ma démarche d’écriture dramatique à laquelle j’ai consacré presque vingt-cinq ans de ma vie. Ecriture poétique, que je voulais exploratrice de nouvelles formes dramaturgiques et nourrie aussi pour les rythmes et les structures par les pistes ouvertes par les compositeurs de musique contemporaine (E. Varèse, P. Henry, P. Boulez, L. Nono, Cage, Ohana, Xénakis, Parmegiani ou les Percussions de Strasbourg). Certains de ces textes seront lus dans des festivals de théâtre, une fois par Michel Vitold au festival d’automne de Paris, ou lus dans les théâtres respectifs de J.-L. Barrault et L. Terzieff, ou portés à la scène, ou diffusés à la radio, sur France-Culture. Mais mon théâtre, trop ingrat peut-être, insuffisamment maîtrisé sans doute, ou pas assez en phase avec l’époque, allez savoir, n’a finalement pas convaincu grand monde et pas mal de mes pièces sont restées dans mes tiroirs, à l’état de manuscrits. Essayer de les publier ne m’intéressait d’ailleurs pas vraiment. J’écrivais pour être joué, dans les meilleures conditions possibles, et dans de vrais théâtres. J’ai toujours préféré ne pas être joué que l’être dans des conditions approximatives et peu satisfaisantes, avec des moyens de fortune. Appelez ça « péché d’orgueil » si vous voulez… En tout cas, l’un des points forts de cette aventure théâtrale a été la rencontre avec Georges Vitaly, en 1989, le « découvreur » d’Audiberti, entre autres, mais qui avait aussi monté Henri Pichette, avec Gérard Philipe. Pour monter Le Dépôt des locomotives, il avait proposé le rôle féminin à Maria Casarès, rôle épuisant parce que très physique et qu’elle a magnifiquement servi.
J’ai mené, parallèlement, sans projet éditorial aucun, là encore, une exploration de l’écriture poétique inspirée par les œuvres d’Henri Michaux, Jacques Roubaud, Lionel Ray, Louis Calaferte, Jean Cayrol, Jacques Réda, Bernard Noêl, celle surtout d’Edmond Jabès que j’ai fréquenté pendant quelques mois… Ces travaux d’écriture, toujours conduits par le désir de trouver cette « part d’inconnu » qui s’ouvre devant soi, d’explorer l’être humain au plus intime de lui-même, de ses fantasmes ou délires, ou de ses aspects les plus ténébreux, tout en gardant les yeux ouverts, largement, sur le monde, ne s’embarrasseront pas de s’enfoncer, parfois, dans des impasses, le but étant toujours, interrogeant aussi l’acte même d’écrire, de poursuivre ce qui, du réel, constamment nous échappe et qu’il faut tenter d’exprimer…
En abordant le genre de la nouvelle, à partir de 2007, j’ai fermé les anciennes, plus douloureuses, et ouvert de nouvelles pistes à mon cheminement en écriture dans lequel la poésie, sans que je m’y attende, est revenue en force.

J.-Y. C. : Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur votre travail d’écrivain ?

« Solitude » et « partage »… Ce sont, me semble-t-il, les deux mots qui conduisent (ou devraient conduire) toute démarche d’écriture. La solitude est celle, indispensable, de l’auteur. Le partage est ce qui justifie cette dernière, lui donne tout son sens, en établit le prix… Il n’y a d’écriture  que dans la solitude. Il n’y a d’écriture, non plus, que dans le partage avec l’autre, sans lequel elle n’est qu’une source qui meurt avant d’avoir trouvé le chemin de son lit.

Les mots sortent toujours d’une longue nuit, dans un tempo intime qui cherche à prendre voix. Avancer dans la solitude de l’écriture, c’est avancer dans notre vie par degrés successifs et souvent par degrés de questions non résolues, de mystères qui sont des marches dans l’obscur. Et ces questions sont des brèches dans notre avancée vers plus de lumière, vers plus de sens aussi dans notre propre généalogie comme dans notre rapport au monde en même temps qu’à l’autre.

Par ailleurs, je reste obstinément attaché à des choses qui sont en train de disparaître (ou sont très sérieusement ébranlées aujourd’hui) : l’authentique littérature et le livre-papier qu’on travaille aujourd’hui à « dématérialiser ». Dans la solitude de mon travail d’écrivain, je me sens généralement comme un pommier dans un verger abandonné, qui continue obscurément, absurdement, à produire ses pommes, pour personne, ou pour pas grand monde, sauf pour les quelques pillards qui viennent s’y aventurer. Sentiment heureusement tempéré et adouci par le travail de pas mal de petites maisons d’édition (dont L’Amourier ou Noir & Blanc) qui restent attachées aussi à ces mêmes valeurs. La seule raison de poursuivre cette tâche, c’est l’amour de l’art et de la belle chose écrite, c’est-à-dire de l’esthétique, et les quelques pépites qu’on arrache à soi-même, et ce qui nous permet d’éclairer un peu notre chemin d’homme. Par ailleurs, même si je lui accorde le meilleur de moi-même, je ne crois pas à l’ importance de mon œuvre, encore moins à sa postérité. J’en mesure et relativise la valeur et la portée, tout comme celle de la notoriété après laquelle courent beaucoup d’auteurs. Je crois juste être sur un chemin d’existence où je vais de l’avant, toujours vers l’inconnu, et dans l’accord le plus exact avec moi-même. J’écris juste pour être et me sentir vivant… J’aime ces mots d’Edmond Jabès : « Je suis. Je deviens. J’écris. Je n’écris que pour devenir. » Le reste, les publications, les quelques lecteurs qui me lisent et apprécient ce que je fais, c’est un supplément de bonheur que je goûte à sa juste valeur, car on écrit aussi pour partager, sinon cela n’a pas vraiment de sens. Mais ce qui importe avant tout, c’est le cheminement. De soi même à soi même. En passant par les autres.

J.-Y. C. : Votre intérêt pour le genre de la nouvelle ne se dément pas puisque Partage des Eaux est votre 4ème recueil et que vous dirigez la « collection nouvelles » aux éditions de L’Ours blanc. Pourquoi un tel intérêt à une époque où le roman tend à envahir tout l’espace ?

M.D. : Je lis peu de romans d’auteurs contemporains dont la production me paraît, dans l’ensemble, assez peu attrayante. Mais c’est vrai, le roman tend à envahir tout l’espace, en France en tout cas, où il impose ses diktats et exerce une véritable domination sur tout le champ littéraire. Je dirais même qu’il exerce sa dictature sur toute autre forme de création. Il est devenu un genre impérialiste, dans le pire sens de ce terme, qui tend à étouffer tout ce qui pousse autour de lui. Et même dans les rares émissions littéraires qui nous restent, à la radio, à la télévision, souvent bien ennuyeuses, il est toujours le seul et l’unique invité. Entendons-nous pourtant : je n’ai rien contre le roman, en tant que genre littéraire, il y a encore aujourd’hui d’excellents romanciers, mais ce que je déplore c’est qu’il soit devenu un produit commercial, au même titre que n’importe quel autre objet de consommation. Il est, dans la plupart des cas, sans saveur, sans odeur, formaté selon des critères qui en font un produit périssable, qu’on achète, qu’on lit et qu’on jette, un « produit de confort » qui fait passer le temps. En prenant quelques raccourcis, je dirais que nous ne sommes plus dans la vraie création littéraire, repoussée aujourd’hui dans des marges où elle est devenue quasiment invisible au yeux du grand public, presque clandestine, dans la mi-pénombre des petites maisons d’édition. Mais nous sommes là dans un processus qui relève presque de la production industrielle et procède de l’uniformisation générale de la pensée. C’est un triste constat, mais c’est aussi une situation dont tout le monde s’est rendu complice : les éditeurs, en premier lieu, à l’affût des prix littéraires qui feront vendre du papier et travaillent à racoler le plus grand nombre de lecteurs, les auteurs, « écriveurs » plus souvent qu’écrivains, qui se prêtent complaisamment à ce jeu, les diffuseurs et les distributeurs qui ne sont attentifs aussi qu’à leurs chiffres d’affaires.
Faire publier des nouvelles, aujourd’hui, en France, relève du parcours du combattant, et quand on parvient à les publier, les « marchands » de livres qui règlent le marché de la distribution, et même les (rares) libraires qui restent fidèles à leur métier, hésitent à les commander auprès de l’éditeur, car ils savent qu’ils auront du mal à les vendre. D’ailleurs, aux yeux de nombre d’éditeurs, même des plus importants sur la place, un auteur ne peut véritablement gagner ses galons d’écrivain que s’il est capable d’écrire un roman, la nouvelle n’est qu’un genre mineur destiné à « se faire les griffes » avant de s’attaquer à des choses plus sérieuses.
Ce phénomène (pour des raisons qui concernent aussi notre histoire littéraire) est singulièrement important en France. En Belgique, et dans les pays anglo-saxons, la nouvelle est un genre honorable et prisé, reconnu à sa juste valeur. Si le nom d’Alice Munro, Canadienne, est un peu connu, en France, depuis deux ans, c’est grâce au prix Nobel qui a récompensé un genre qui, avant elle, ne l’avait jamais été. Si celui d’Annie Proulx l’est un peu aussi, c’est grâce à l’adaptation de l’une de ses nouvelles au cinéma, Brodeback Moutain, qui a eu pas mal de succès.
Pourtant, tous les grands auteurs ont écrit des nouvelles, Balzac, Mérimée, Flaubert, Maupassant, M. Aymé, A. Camus, D. Boulanger, A. Chédid, J.-M. G. Le Clézio, si je prends au hasard quelques auteurs français… mais encore Cervantès, Gogol, Tchékhov, Poe, Melville, Kafka, Sweig, Mann, Faulkner, Dos Passos, Fante, Buzzati, Cheever, Carver, Cortazar, Findley, J. C. Aoste, et tant d’autres, on pourrait allonger la liste de dizaine de noms, mais ce serait très fastidieux… Mon intérêt pour la nouvelle tient au fait que, selon moi, son écriture s’apparente à celle de la poésie. Ecriture « ramassée » qui fait tout l’intérêt du genre: action centrée sur un seul événement, personnages peu nombreux, raccourcis littéraires, concentration des faits et des idées, intensité dans l’émotion, plongée brève, soudaine, profonde, dans la complexité des êtres et de la vie. Une nouvelle réussie est un concentré de tension dramatique, un cocktail d’émotions qui vous explosent à la figure… S’attaquer à cela, réussir à y parvenir, réclame une maîtrise de l’art littéraire qui, quand on la voit à l’œuvre chez ceux que j’ai cités plus haut, n’est pas le fait d’auteurs novices mais celui de maîtres en littérature. Essayer de marcher sur leurs traces relève du défi qu’on se lance à soi-même…

J.-Y. C. : L’art occupe une place importante dans votre bibliographie. Partage des Eaux traduit une perception très forte de la nature. Comment vit-on cette tension entre l’art et la nature ?

M. D.: Je ne vis pas le rapport à la nature et à l’art comme une dualité, une opposition, une tension, mais comme une riche complémentarité. L’art s’est toujours nourri de la nature (il suffit de parcourir l’Histoire de l’art depuis ses origines et celle de la littérature depuis l’Antiquité), et le travail de la nature (même dans ses manifestations les plus inquiétantes et ses phénomènes les plus violents), relève d’une nécessité intrinsèque qui parfois nous échappe et revêt souvent à nos yeux des aspects d’œuvres d’art. Cela dit, je suis un citadin, mais ne suis pas un écrivain de cabinet (que je réserve à la mise en forme des textes, au travail d’horloger de la réécriture, ce qui peut prendre beaucoup de temps). Aujourd’hui que j’en ai le temps, le plus vif de mon travail se fait en marchant plusieurs heures par jour sur les chemins, au bord du fleuve, à travers bois, par tous les temps, dans le vent, sous la pluie ou la neige… Je rêvasse, je réfléchis, je prends des notes, j’écris des bouts de phrases, je cherche le mot juste, le bon rythme du texte, la musique du sens… A ceux qui me croisent, je donne l’impression de ne rien faire, mais en vérité je travaille… Je ne cesse vraiment jamais d’écrire, même quand je reviens sans avoir écrit un seul mot. Revenir avec des idées, des projets d’émotions à transmettre, des images à exploiter, c’est ne pas revenir bredouille.
Mon attention à l’art tient au fait qu’il est le medium le plus efficace et le plus pertinent pour exprimer et explorer l’âme humaine dans ses aspects les plus complexes et ses replis les plus obscurs. L’art, il est vrai, est assez impuissant à réduire le Mal sur la Terre et à lutter contre les perversions, profondes et indéracinables, de la nature humaine. Mais il reste le moyen de grandir et de cultiver les ferments de la spiritualité, c’est-à-dire de s’élever au-dessus de soi-même et des contingences qui nous astreignent à n’être que sujets de nos propres désirs et, aujourd’hui, d’un individualisme galopant qui étouffe le monde. Travailler avec des artistes, photographes ou peintres, m’aide à apprendre beaucoup sur moi-même, car en interrogeant l’œuvre des autres, c’est moi-même que j’interroge et en moi que j’approfondis ce vers quoi, peut-être, je ne serais pas allé de moi-même. Cela dit, encore, marcher à travers champs, à travers bois ou en suivant le cours du fleuve, c’est aller sous le ciel, dans l’espace du monde offert, n’être pas prisonnier de ses seules pensées, mais être aussi en empathie avec les choses, dans la complicité de l’eau, des arbres, de la présence d’animaux furtifs… Patauger dans la boue des chemins, entrer dans l’amitié d’un arbre, dans les confidences du fleuve, voir pousser les premiers perce-neige et observer des pies qui bâtissent leur nid, c’est s’inscrire dans le temps même, le cycle des saisons, et se sentir d’ici et maintenant, dans le cours ininterrompu de vie et de mort qui règle toute chose.

J.-Y. C.: Comment nous présenteriez-vous votre recueil « Partage des eaux » ?

M.D.: C’est un recueil de six textes, bâti comme les précédents autour d’une thématique qui assure sa cohérence. La « ligne de partage des eaux », c’est aussi, en randonnée dans la montagne ardéchoise, le chemin de crête qui sépare deux bassins versants, l’un qui descend vers l’Atlantique, l’autre vers la Méditerranée. Métaphoriquement, c’est le chemin des jours semé des aléas, ou des accidents de la vie qui peuvent nous faire basculer sur des versants imprévisibles de nos existences. Je m’applique, dans ces nouvelles, à décrire des situations de passage qui, en quelques heures ou en quelques minutes, quelquefois en un court instant, peuvent changer le cours de nos existences, en bouleverser la trajectoire pour le meilleur ou pour le pire. C’est toujours la même chose qui me requiert, d’une nouvelle à l’autre, d’un recueil à un autre, mais j’essaie chaque fois d’en varier l’angle d’approche. Encore une fois, il me semble que c’est la nouvelle, dans la brièveté de sa forme, sa fulgurance narrative, qui est à même de mieux rendre ces à-coups du destin.

J.-Y. C. : Certaines de ces six nouvelles évoquent des expériences ou des drames très intimes. Peut-on ainsi scruter l’intime sans y mettre beaucoup de soi ? Le lecteur est très tenté de faire beaucoup de projections sur l’auteur lui-même…

M.D. : On ne peut scruter l’intime des êtres qu’en y mettant nécessairement beaucoup de soi. Et de ceux qu’on connaît ou qu’on croise. C’est inévitable et indispensable, me semble-t-il, car la première matière de l’écriture, c’est d’abord soi-même, et les humains, autour de soi, qui font partie de notre paysage et sans lesquels, il faut le dire, nous ne saurions vivre. Mais écrire, pour ce qui me concerne (et au demeurant pour la plupart des auteurs), ce n’est pas faire un « copier-coller » de la réalité. Entre l’œil du photographe, celui du peintre, et la réalité du monde qu’ils cherchent à traduire, il y a la distance de la technique et tout l’artifice de l’art. Les tournesols de Van Gogh et les pommes de Cézanne, ou le bœuf écorché de Rembrandt et les natures mortes de Chardin, ne sont que les effets de l’art, le produit d’une création, ou d’une re-création. Le résultat, toujours, d’une « transposition ». Certains lecteurs, souvent parmi les proches, croient voir entre les lignes l’image exacte de l’auteur, une projection de son être le plus intime, ce qui ne va pas, quelquefois, sans créer de malaise, car ils ont l’impression de pénétrer, comme des voyeurs, dans quelque chose qui, dénué de pudeur, leur révèle ce qui, normalement, devait rester caché. Mais la page est l’écran sur lequel on projette des ombres, les images fixes et déformées d’une réalité mouvante que l’on a saisi un instant (ou cru saisir) , à un moment donné, avant qu’elle s’échappe encore dans le paysage incertain du psychisme et de la mémoire. Mais pour être plus explicite encore, je dirais que dans le processus d’écriture des personnages réels apparaissent en premier, puis le travail de l’écriture les triture, les déforme, les transforme, les modifie, pour en faire des personnages de littérature. J’oublie qui les a inspirés (même quand il s’agit de moi-même), ils deviennent des êtres autonomes qui ont leur propre existence, des personnages à part entière qui vivent leur vie en dehors de la mienne. Ils ne sont qu’objets de pure écriture.

J.-Y. C. : Vous semblez déborder d’activités, vers quels univers, vers quelles pentes allez-vous maintenant cheminer, pour reprendre la métaphore de Partage des Eaux ?

M.D. : Le cheminement, pour l’instant, consiste à travailler à la publication de cinq ou six ouvrages (poésie, nouvelles, livres d’art et peut-être théâtre) achevés au cours de ces derniers mois. Qui mettront sans doute deux ou trois ans à apparaître – s’ils apparaissent.
Vers quelle pente mes pas me conduisent ?… Je ne saurais le dire exactement, mais cela dépendra aussi de la surprise des rencontres et de la santé de mon inspiration. Mais surtout, sûrement, du désir de poursuivre la route et de croire en ce que je fais. Ce fil ténu que guettent, à chaque instant, le silence et l’indifférence, le doute et la désespérance. Mais ce sont là les pierres du chemin. Celles sur lesquelles je passe, sur lesquelles parfois je butte. Pour le reste, je ne puis avancer que vers l’incertain, l’inconnu et l’inattendu, dans ce qui n’est que perpétuelle remise en question et trouée dans le noir.

Février 2015

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