Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

Treize – Indociles – Alain Borne

TreizeTREIZE, suivi de INDOCILES – Alain Borne.
Editions Fondencre (2008)
Lecture par Philippe Biget

Alain Borne (1915-1962) est un poète à la trajectoire singulière. Distingué dès la publication de son premier recueil, Cicatrices des songes (1939), sa notoriété prit de l’essor pendant la guerre au cours de laquelle il lia des relations d’amitié avec L. Aragon, P. Seghers et R. Tavernier en participant à des revues impliquées dans la Résistance. Après la Libération, il s’affirma comme poète, adoubé par des pairs comme R. Char, J. Rousselot, Ph. Jaccottet, G.-E. Clancier, R. Sabatier ou J. Paulhan. Puis, après une quinzaine d’ouvrages, les publications se firent plus rares et il vit sa renommée décliner. Après sa mort accidentelle, en 1962, et la découverte d’un grand nombre de textes inédits, son œuvre suscita un regain d’intérêt suivi, après la réédition des Œuvres Poétiques Complètes (1980-81), d’une nouvelle période de silence.
Le poète-traducteur-éditeur Philippe Biget travaille, depuis une quinzaine d’années, à redonner à ce poète sa légitime place dans le paysage poétique du XXème siècle. C’est aux éditions Fondencre, qu’il dirige, qu’il a republié, en les réunissant au sein du même ouvrage, les deux recueils Treize et Indociles auxquels il a consacré une Postface,.
Je me contenterai, dans cette chronique, de reproduire la presque intégralité de son texte.

* * *

« […] Faut-il accorder au titre Treize un sens cabalistique ? Je ne le pense pas. Tout au plus un clin d’œil : ce mince recueil, publié en 1955 chez Pierre-André Benoît, ne comporte que douze poèmes ! Cette dénomination numérique traduit le désir de l’auteur de repérer certains titres de façon chronologique comme il l’avait fait avec Opus 10 en 1951. Une coquetterie qui exprime néanmoins, chez l’homme de 40 ans, l’intention de construire une œuvre. Attitude qui devait singulièrement évoluer au cours des dix années suivantes si l’on en juge par la découverte, après la mort accidentelle de l’auteur, d’un immense chantier désordonné.
Mais revenons au contenu de Treize. Borne y exalte la passion amoureuse jusqu’à son paroxysme. Postromantisme dans lequel l’amour s’auréole d’un halo mystique, substitut d’un dieu absent. Eve se voit dresser au autel autour duquel le poète déroule ses litanies de prières. On pense à Tristan mais aussi à la façon dont les surréalistes (de la génération qui précède celle de Borne) ont renoué avec la sacralisation de l’amour.
L’amour, exclusif recours :
… toi seule panse
la blessure de vivre.
Toute frontière s’abolit entre érotisme et spiritualité :
… puisqu’il y a dans ton corps
cette douce place infime
qui rétablit le monde dans son équilibre
dans ton corps de lèvres et de seins
cette place
sur ta plage
ce point pour m’ancrer.

On retrouve l’invocation de cette fusion salvatrice dans bien d’autres recueils de Borne mais Treize présente la particularité d’y être entièrement consacré et touche par la cohérence et l’homogénéité du discours.

Indociles fait partie du corpus posthume de l’œuvre. Publié en 1971, presque dix ans après la mort du poète, par les bons soins de son ami Paul Vincensini, ce recueil suscita interrogations et commentaires.
Avait-il été composé par Borne ou reconstitué à partir d’archives au classement incertain ? Le poète le destinait-il réellement à la publication ? Questions légitimes que se posent tous ceux qui « héritent » d’œuvres littéraires inédites après la disparition de l’auteur. D’autant plus légitimes avec Borne que l’œuvre posthume est au moins aussi importante en volume (et en qualité me semble-t-il) que la quinzaine de titres publiés sous son contrôle. Interrogations auxquelles nous pouvons néanmoins répondre positivement […].
Voilà pour ces interrogations. Quant aux réactions de certains commentateurs, elles touchent au cœur même de l’œuvre qui exige que le lecteur sache regarder en face sa mort et surtout celle de l’être aimé, plus précisément l’inéluctable décomposition des corps. […]
J’avoue m’être longuement interrogé sur le choix du titre Indociles. Autrement plus énigmatique que Treize. Quel sens l’auteur a-t-il voulu donner à cet adjectif androgyne et pluriel ? […] Un jour, alors que je parcourais les brouillons qui constituent une partie du fonds Alain Borne conservé à la Médiathèque de Montélimar, j’ai découvert, sous l’écriture reconnaissable du poète, cette locution : « poèmes indociles ». Ainsi, les poèmes eux-mêmes seraient indociles ! Rebelles à une pensée dominante ? Indociles à l’intention du poète ? Des poèmes qui le conduiraient malgré lui sur des pistes qui lui répugnent, un peu à la manière d’une auto-analyse qui parviendrait à déjouer interdits et refoulements que le sujet avait lui-même soigneusement mis en place pour se protéger ? […]

Il n’y avait rien dans ce pays
j’y menai mon cheval

Ainsi débute le scénario précédemment évoqué. Un pays vide, pour tout dire une sorte d’Erèbe car l’influence de la mythologie est présente dans l’œuvre de Borne même si les références explicites en sont absentes. C’est là qu’il rencontre un Eros plutôt janséniste. Passe une fille avide avec laquelle il forme un aveugle poulpe. Le ton est donné. De meurtre rituel en étreinte vénale, l’amour humain est décliné sous ses formes les plus tourmentées, les plus inconsolables, les plus tragiques. Le poète hurle son incapacité à assumer l’animalité et la finitude de sa compagne, ce qui le conduit à de terribles imprécations :

Ne pleure plus dis-je à la morte
je te donnerai toutes les caresses
voici déjà notre premier baiser

Mais de la plaie
pleurait le sang amer de l’amour
inconsolable et noir.

jusqu’à dénoncer :

cette caricature du corps féminin
qui t’impose sa boucherie.

On pense bien sûr à Une charogne de Charles Baudelaire :

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout aussi sordide dans sa description, Borne ne distancie pas le sujet en décrivant une charogne anonyme. C’est de la femme allongée à ses côtés et de lui-même qu’il s’agit, et s’il fustige le corps de la femme en le caricaturant de manière grotesque et morbide, c’est à la condition humaine qu’il s’en prend. Le désespoir le pousse à s’éprendre de la mort, ma grande amie qui n’a point de sexe. Une mort refuge qui résoudra peut-être l’infernal conflit entre donjuanisme et pulsion de castration, qui mettra un terme à la parodie de l’accouplement.
On le voit, nous sommes aux antipodes des effusions mystiques de Treize. La noirceur accablante du tableau est quelque peu tempérée par un rêve messianique. Le poète invoque un autre Dieu, un Dieu beau d’innocence qui pourrait donner naissance à une autre création.

[…]

De l’interrogation naïve et fiévreuse de Treize :

Ma main d’avoir touché ton corps
saura-t-elle mieux écrire

à l’affirmation véhémentes de Indociles :

J’écris un poème pour mourir plus doucement
pour laisser après moi une sorte de feuillage
pour que les yeux voyant mon petit automne
se demandent s’il reste un peu de sève dans l’arbre.

Alain Borne renoue sans cesse avec la pulsion existentielle de l’écriture. »

Philippe Biget

Cette roue qui nous emporte… – Jean-Pierre Schamber

Cette roue qui nous emporteCETTE ROUE QUI NOUS EMPORTE…  Jean-Pierre Schamber
Editions Fondencre (2008)

Contrairement à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons, les lecteurs français n’aiment pas les nouvelles, ou en tout cas les boudent. Les libraires aussi, qui hésitent à les exposer sur leurs présentoirs, voire les refusent à leurs diffuseurs. Se donnant pour priorité, sans doute, de satisfaire l’engouement du lectorat pour le roman (genre dont l’impérialisme lamine sans ménagement presque tout le reste de la production littéraire).
La publication d’un recueil de nouvelles est donc suffisamment rare sous nos climats pour ne pas signaler à ceux qui s’intéressent à ce genre (dont l’exercice est pourtant difficile et réclame beaucoup de maîtrise) celui de Jean-Pierre Schamber, Cette roue qui nous emporte…, paru en 2008 aux éditions Fondencre.
Ce n’est que sept ans après sa publication que ce court ouvrage m’est parvenu entre les mains, en octobre dernier, pour mon plus grand plaisir, à l’occasion de la rencontre avec son éditeur au « salon de la poésie, de la nouvelle et du roman » de Vendôme.

« Albert, le patron du restaurant où nous avions nos habitudes, s’est approché de nous, rougeaud, boudiné dans son long tablier d’un blanc immaculé, sa haute toque bien droite sur la tête. Avec son accent épais, il nous a demandé « si ces messieurs dames étaient contents et si tout allaient comme ils voulaient ? » Ainsi commence le recueil, par la nouvelle Tournedos Rossini, et par cet incipit qui plante aussitôt le décor. Quelques lignes plus loin, après l’apparition d’un nouveau serveur, « un grand brun efflanqué », voilà l’action lancée. Nous sommes à l’époque de l’occupation. En 1942. Les convives sont deux collabos, le serveur, un juif employé par le patron du restaurant et, dehors, se prépare en silence la rafle du Vel d’hiv. En quelques pages, nous sommes plongés dans toute une époque, et dans l’intimité de personnages que presse le destin. Dans les coulisses d’une tragédie.
Je dirai pourtant, avant de poursuivre, que mes goûts personnels, appétits de curiosité, intérêt pour la découverte et passion plus particulière pour le théâtre contemporain, la poésie dite « moderne », en un mot pour les « défricheurs » littéraires, m’ont longtemps fait préférer les auteurs qui se situaient dans les espaces d’une création résolument nouvelle (souvent assez marginale, il faut bien le dire) et, sinon « d’avant-garde »  et expérimentale, du moins plus aventureuse, d’un abord plus ingrat et plus audacieuse dans ses recherches et propositions que celle qui fait le bonheur d’un plus large public, de nombre d’éditeurs, alimente les prix des « rentrées littéraires » et les succès de librairies. Pour ce qui concerne les nouvelles, mes préférences vont (sans distinction d’époque) à des auteurs russes comme Tchékhov ou Gogol, germanophones comme Kafka ou Zweig, ou anglo-saxons, comme Faulkner, Cheever, Carver ou d’Ambrosio, mais encore Annie Proulx et Alice Munro, ou à quelques auteurs publiés par les excellentes éditions belges Quadrature. Force m’est d’avouer (donnant par là quelque peu raison aux libraires et aux lecteurs) que les auteurs français de nouvelles ne me paraissent pas toujours à la hauteur de ces derniers et des exigences qu’impose ce genre.
Les textes de Jean-Pierre Schamber pouvaient-ils relever ce défi ? C’est là que j’en voulais venir, après ce détour qui avait pour but d’éclairer mon approche du livre. On peut lire, dans l’Avant-propos de son recueil, que la collection Récits et fictions où il est publié a « l’ambition d’illustrer certains traits permanents de l’humanité dans une perspective résolument contemporaine. » Et l’éditeur poursuit ainsi la présentation de ces textes : « L’action des cinq nouvelles ici réunies se déroule de 1942 à… 2025. Un regard qui parcourt et déborde la seconde moitié du XXème siècle. […] Qu’il s’agisse de la collaboration ou de mai 68, de la technique de Jackson Pollock ou de l’exégèse d’un poème de Valéry, de telles références n’ont pas pour simple objet de planter un décor mais font battre le cœur même de la composition. » Cela se vérifie à la lecture.

Je laissais cependant entendre, plus haut, que c’est avec quelque réserve, une manière de prudence fondée sur mes attentes exigeantes, que je suis entré dans ces pages. Et j’en ai aussi donné la raison.
Tout obéit ici aux règles « canoniques » du genre : incipit accrocheur, resserrement de l’action dans des lieux presque uniques autour de personnages peu nombreux, portraits dessinés avec acuité ou délicatesse, plongée soudaine dans l’intimité des êtres et leur complexité, progressive montée de l’intensité dramatique, chute souvent brutale. De « la belle ouvrage » de nouvelliste… Mais l’écriture, à sa première approche, m’a semblé d’abord un peu « sage », sans marques de rudesse dans le rythme des phrases, pas assez bousculée à mon goût, manquant peut-être un peu « d’aspérité », s’autorisant aussi bien peu d’audaces stylistiques, en dépit d’une belle facture. Tout cela restant assez proche, dans son « classicisme », du système narratif d’un Maupassant ou d’un Huysmans (excusez quand même du peu !), mais système de narration que l’on aimerait voir un peu renouvelé. Impressions purement subjectives, bien entendu, que je me garderai de faire passer pour un jugement esthétique ayant valeur d’autorité. D’autant que, passés les premiers textes, et installé dans l’univers de cet auteur, il est bien difficile, je crois, de ne pas se laisser emporter par ces pages où tout ne peut que retenir l’attention du lecteur, le tenir en haleine et provoquer son émotion.
Et il y a aussi des moments forts, non plus coulisses mais scène même de la tragédie, comme celui, lors du débarquement sur les plages de Normandie, en 1944, où le jeune peintre Ronald Wilkinson voit son ami William mourir, à côté de lui. Mort qui l’obsèdera et dont il cherchera, sa vie durant, à exorciser la vision terrible en inventant la technique picturale du dripping, technique dont J. Pollock se fera l’héritier : « … Soudain, il ne fut plus là. Ou, plus exactement, il fut cisaillé en deux, le haut de son corps disparu dans un éclaboussement de gerbes rouges dessinant de grandes arabesques vermillon, tandis que le bas s’affaissait sur la plage, à vingt centimètres de Ronald. Le sang continuait à gicler de cette béance en jets qui creusaient dans le sable de minuscules cratères dont la couleur variait avec la profondeur en des camaïeux de rouges et de bruns qui étaient ensuite recouverts par d’autres giclées qui teignaient l’alentour d’un rose moins soutenu. »  L’auteur a trouvé là un sujet magnifique dont il sait tirer le meilleur parti – même si la chute est, peut-être, un peu attendue.
Mais la guerre, dans cet ouvrage, est aussi ailleurs et partout, tout autour de nous, dans les rapports entre les individus que les exigences économiques de performance et de rentabilité, devenues nos normes sociales, transforment en « tueurs ». Le règne de l’argent, devenu souverain, reléguant l’humain à sa seule valeur marchande, est dénoncé dans la nouvelle Le nécessaire à sushis comme la plus grande offensive jamais menée depuis que l’homme est Homme contre l’Homme lui-même. Guerre sociale, et conduite aussi de manière feutrée, dans les coulisses des grands groupes industriels ou financiers par les soldats fanatisés du capital : « Avec ses homologues, la perpétuelle lutte fratricide pour l’accession au sommet de la pyramide justifiait tour à tour, le tutoiement, l’usage du prénom, les remarques fielleuses et les peaux de bananes dont sont jonchés les couloirs des grandes entreprises. »
Après le beau texte Cette roue qui nous emporte, dont la construction, fragmentée en archipel, m’a beaucoup séduit, l’ouvrage se termine par un texte qui se situe en 2025, après l’adoption par l’Assemblée Nationale de l’I.V.V., l’Interruption Volontaire de Vie. L’auteur y plante le décor de l’établissement dans lequel se rend Marianne, accompagné de son époux, afin d’y achever sa vie. C’est, nous confie le narrateur, sur le premier mouvement du concerto pour violon de Berg, A la mémoire d’un ange, que « sans un spasme, sans une contraction, sa main relâcha doucement son étreinte et s’ouvrit, paume vers le ciel. J’attendis l’ultime murmure de la dernière note tenue du violon, posai mes lèvres sur sa bouche encore tiède, arrangeai, une dernière fois, une mèche de ses cheveux, et sortis, sans rencontrer personne. »

Nous pouvons lire encore, dans l’Avant-propos du recueil, qu' »outre leur intérêt documentaire, les récits émaillés de ruptures tiendront le lecteur en haleine. » En cela, le recueil de Jean-Pierre Schamber tient parfaitement ses promesses. On sort de la lecture de cet ouvrage (inscrit dans son époque et capable d’en rendre les vibrations sismiques) en même temps troublé et un peu étourdi, avec aussi le sentiment que son auteur a joué, et tout à fait utilement, son devoir d’écrivain.

Michel Diaz (11 nov. 2015)

Sonates crétoises – Frédérique Kerbellec

Sonates crétoisesSONATES CRETOISES – Frédérique Kerbellec
Editions Fondencre (2014)

Chronique publiée dans le N° 36 de L’Iresuthe, hiver 2016

« La récurrence de situations et de personnages emblématiques confère à cette suite de treize récits une véritable dimension romanesque. Les principaux thèmes qui s’y entrecroisent sont l’amour, hélas souvent bafoué par la domination masculine, l’héritage spirituel d’un artiste, et surtout, ultime refuge aux vicissitudes humaines, une symbiose avec cette nature à la fois rocailleuse, maritime, solaire, végétale, odorante, un cosmos revivifiant au sein même duquel la mort peut sembler fréquentable ». (4ème de couverture)

« Je ne sais plus sentir la terre ici, m’ouvrir aux parfums de la fleur. Le village m’a comme pétrifiée. Le seul moment de délivrance me vient la nuit. Je reste sur la terrasse quand tous me croient couchée. Je colle mon corps contre le ciment froid, ma tête bascule vers le ciel noir. L’air caresse la pierre de mon âme. J’écoute le bruit des vagues qui roulent en bas sur les galets. Elles se cassent, elles s’écrasent, leur rythme lent me masse, j’oublie… Parfois la course lumineuse d’une étoile secoue mon rêve. Le frisson du départ me prend entière. La terrasse dure devient un bateau sur la mer, le ciment froid, la vague ondulante de l’été. » (Extrait de Stella)

Je sais gré à l’éditeur de ne pas avoir, dans la présentation de ces textes, utilisé le terme de « nouvelles », mais celui de « récits ».
En effet, le genre de la nouvelle suppose un certain nombre de procédés narratifs, bien spécifiques, que Frédérique Kerbellec ne cherche pas à employer ici. Nous sommes bien dans de courts récits qui ne débutent pas toujours par un incipit incisif, ne cultivent pas nécessairement la montée de l’intensité dramatique, ne plongent pas en raccourci dans la complexité d’un être ou de la vie, ne nous ménagent pas non plus une chute brutale ou inattendue.
Mais nous sommes dans autre chose que j’appellerai des « tessons » d’histoire ou des « fragments » de vie, des « éclats » de questionnements, et dont les uns accolés aux autres, reliés par des récurrences de personnages ou de lieux, composent une mosaïque dont les « figures » nous maintiennent sous le charme (au sens « d’envoûtement magique »). Un charme dû aussi à l’utilisation d’une écriture lumineuse et désencombrée de tout artifice inutile.
Je parle de « fragments » et de « figures », comme on pourrait parler encore de tableaux, au sens dramatique du terme, mais aussi au sens pictural, tableaux où leur auteure met en scène et raconte une histoire qui ne réclame ni début ni fin ou, en tout cas, s’autorise à s’en dispenser.

Ces textes, inspirés par l’amour de la Crête, nous en restituent, sans jamais céder cependant au moindre souci d’exotisme, la couleur immobile du ciel, la pierraille des paysages, les odeurs des fruits et des fleurs, et le bruit, jamais loin, de la mer. Mais ils captent aussi le parfum et la lumière noire de la tragédie de vivre et de mourir qui, sur ces terres grecques, pèse toujours, plus qu’ailleurs on veut bien le croire, et ne s’exprime, pour nous soulager de notre condition, qu’aux accents de la poésie.
Et la poésie est présente partout dans ces pages, incrustée dans la chair de la phrase, portée par une langue fluide au lyrisme limpide, précis et toujours retenu. « Au loin, les montagnes s’étaient immobilisées dans leur tragique tranquillité », écrit l’auteure, et on pourrait dire encore de cette écriture qu’elle est l’expression d’une « tragique tranquillité » dans laquelle ce qui se dit ne prend que plus de force.
Ce qui se dit, ce sont les mouvements de l’intime de l’être, les émotions cachées, les sentiments enfouis, les désirs interdits, les frustrations qui rongent, et les élans inaccomplis, ce qui circule en profondeur dans les veines de la tristesse ou réveille d’un coup des bonheurs et des espérances dont tout le corps frissonne alors.
Dans cette écriture, attentive dans les détails à la vie et aux êtres, se révèle l’art du secret et du silence. Les mots y ont présence d’os et d’âme quand c’est le cœur qu’ils visent et atteignent, et que la poésie qui s’en dégage rend un discret hommage à tous les vents du vivant, à ses énergies, ses vertiges, ses surgissements de printemps. Ainsi, « Chloé se laissait pénétrer, écrit l’auteure, par les offrandes du monde, disparaissait peu à peu au sein du mouvement. […] Plus rien ne résistait à son regard. La terre s’abandonnait. Chloé revenait neuve vers sa maison. »

Personnages principaux, de second ou d’arrière-plan, les femmes occupent une place importante dans cet ouvrage, la première sans doute. Figures féminines souvent victimes, par le fait de la « domination masculine » et les contraintes de la tradition, de mauvais traitements, des injures et de l’humiliation, réduites à la rébellion silencieuse ou à la fuite salvatrice.
Il y a pourtant celle(s) que sauvent le regard d’un artiste, la transmission de son « héritage spirituel » et, dans la plupart des histoires, comme le dit encore la quatrième de couverture, la « symbiose avec cette nature à la fois rocailleuse, maritime, solaire, végétale, odorante ».

Malgré la violence et quelquefois la cruauté qui font le poids de ces histoires, il y a quelque chose d’irréductiblement énergique et vitalisant dans ces textes forgés au feu obscur des sentiments, et sous ce que les paysages méditerranéens peuvent aussi abriter de sombre, cette part noire d’une mer réputée calme.
Dans ce livre, on tutoie la détresse et les rêves de liberté, inondés de cette lumière solaire sous laquelle on comprend que la mort qui rôde et passe dans l’angle obtus du ciel n’est là que pour entretenir la vie.

Michel Diaz
05/11/2015

A un jour de la source – Françoise Oriot

A un jour de la source

A UN JOUR DE LA SOURCE  –  Françoise Oriot  –  Editions L’Amourier – 2015

Chronique publiée sur le site des éditions L’Amourier, sur le sites Terres de femmes, TalentPaper blog, et dans le N° 36 de L’Iresuthe.

C’est sous forme d’hommage discret à René Char (auquel sont empruntés les mots de son titre) que se présente cet ouvrage divisé en quatre chants, Guetter les signes, Bien sûr les pierres dressées, J’ai jeté ma pierre et Perdue choisie.

« A un jour de la source », mais combien de pas pour l’atteindre ?… Impossible distance à combler pour qui marche les pieds meurtris et l’âme fatiguée, vers un là-bas qui est ce que nous y faisons advenir, impossible distance, mais la seule à franchir pour qui veut étancher la soif de son désir et y goûter, du bout des lèvres, « la fragile raison de la vie ».
Car la vie est ici, maintenant, en deçà de toute illusion d’un monde transcendant, puisque « aucun mystère/ni d’ici ni là-bas ne (nous) requiert », et l’on peut se risquer à entendre ainsi (comme on jette une pierre à l’éternel silence du Très-Haut), cet « oasis là-bas/vous ne l’atteindrez pas », puisque encore en dépit de tous nos mensonges, de nos mythes et paraboles, cette oasis « n’existe pas ».
Nous voici en tout cas dans la contingence, dans un monde sans dieux, responsables uniques de nos caprices, livrés à notre seule solitude humaine et aux entreprises de sa folie, sous l’œil indifférent des astres, n’ayant sous le soleil des jours que la flamme de l’espérance à toujours inventer pour obstinément témoigner de l’infinité du réel, en approcher la source, et « pour retenir le rythme du chant ».
C’est bien la vie, et sa multiple profusion, dans ce qui se murmure à notre oreille du lourd secret des choses et que masquent nos mots sur nos lèvres, que le poète invite dans ses pages et exalte à voix retenue, même métaphoriquement, sous la forme du végétal, de l’animal, du minéral, comme dans ses aspects les plus élémentaires – ceux de l’eau et du feu, de la terre et du vent, l’arbre, la lune, la pie ou l’araignée. Ces textes, habités des diverses présences du monde, nous en proposent une approche sensible, une re-connaissance qui nous le restitue intense mais fiévreux, où s’exerce l’enjeu le plus grave qui soit, celui d’appartenir en bonne intelligence à la communauté des êtres et des choses dont nous ne sommes que les douloureux, fragiles, mais indispensables maillons de la chaîne.
Car vivre est, en effet, expérience mortelle, épreuve de douleur qui « jette la tête contre les murs », mais ne nous laisse d’autre choix, souvent, puisque « souffrir c’est vivre encore », c’est-à-dire essayer de persévérer dans notre être. Etre au monde, c’est être du monde, mais otages non consentants de la finitude de notre temps terrestre qui ne nous nourrit de lui-même que pour autant qu’il nous dévore. Etre du monde fait de nous des « êtres-pour-la-mort », figurants d’une pièce où s’imposent « la pluie cinglante/la montagne qui crache ses laves/le froid mortel/l’océan qui engloutit ».
Françoise Oriot sait que le drame de l’espèce humaine et son désordre permanent, insulte à l’ordre impermanent des choses, ont aussi pour décor la mise à feu et sang des espérances, et la violence du monde, les crimes et massacres organisés, « le mépris/la délation« , et ce qui fait de nous des égarés sans boussole ni horizon. Et l’on peut se permettre de penser à Shakespeare qui estimait que le « malheur du temps (était) que les fous guident les aveugles ». Sommes-nous devenus plus sages ?
Ces textes ne font pas silence sur ce qui fonde le tragique de notre présence au temps et au monde, un monde où « il faudrait, nous dit l’auteure, réveiller la moitié de l’humanité/et consoler l’autre moitié ». La voix est souvent douce, mais surtout ferme et grave, et cela lui suffit, comme on chante dans la pénombre ou qu’on prie à voix basse, à se faire l’écho de ces cris dont l’horizon rougeoie et qu’ils peuplent, là-bas, tout autour, de « colonnes de cendres ».
Dans ces pages, c’est l’aujourd’hui du monde qu’elle invite, et dont elle nous demande d’en « guetter les signes » avec elle. Et contre le silence de l’indifférence ou la peur, avouée ou masquée, qui nous jette toujours à la gorge de l’Autre, elle se fait devoir humain et fraternel de n’avoir pas, sous les bourrasques, « hurlé avec les loups ».

Et c’est dans ce compagnonnage fraternel que nous avançons à travers ces chants qui interrogent le mystère d’être de ce monde, l’énigme que nous sommes à nous-mêmes « entre deux gouffres d’inconnu », ayant toujours à faire avec ce qui nous hante et au plus profond nous tourmente, et qui sont nos propres démons.
Vivre, c’est cheminer sur l’étroite ligne de crête qui relie ces deux bords de nous-mêmes qui ne se rejoignent qu’à l’horizon, à l’endroit même où nous ne sommes plus qu’un nom, vide de toute présence, mais qui à lui seul nous résume pour l’infini des temps. Vivre, nous dit Françoise Oriot, c’est s’avancer, face offerte au soleil, essayer de capter cette « intelligible lumière » dont nos yeux aveuglés ne peuvent rien saisir, sinon cette brûlure où se consume toute vérité. Mais malgré l’inquiétude qui traversent ces pages, ces mots de désenchantement face à ce monde dont nous sommes de très mauvais gérants et de bien ingrats locataires, et face au Mal dont nous ne sommes que les seuls artisans, l’auteure nous confie encore que, parfois, lui « revient sans colère », et aux heures de grâce, le sentiment « que le tragique avive au plus vif/l’humain dans l’humain ».
C’est bien cette notion « d’humanité », mais éclairée de grave bienveillance et de lucide compassion qui constitue la trame de ce livre, car demeure toujours ce qui, en toute poésie, mot contre mot comme font pierre contre pierre, embrase la parole et lui donne son sens : atteindre le bord de la source, « atteindre le rivage » pour « s’agenouiller sur la plage/sauve ».
Le dernier chant de cet ouvrage, qui en fait son point d’orgue, le prolongeant dans ce qu’il a d’intime et de plus personnel, évoque l’entrelacs dans lequel, s’exaltant, se fortifient d’eux-mêmes et s’abîment les rapports amoureux. Succédant aux ivresses des sentiments et aux « rires d’après le plaisir », cette ascension, à l’empyrée du cœur et des corps confondus dans l’étreinte, de cette « étoile double/au centre de gravité commun », surviennent, comme en tout amour qui s’achève, le déclin et la solitude, la perte et ce que l’on devine de la mort quand ne demeure plus en nous que « le fantôme de la fuyante jouissance ». Mais là aussi, comme en toutes les pages qui précèdent, l’auteure se rassemble pour ne pas céder aux mots de la douleur, et pour que ne vienne plus l’entamer la souffrance, fait des cris retenus la parole qui la libère. Ainsi, « la pierre devient socle » sur lequel elle assoit la « force assoiffée des mots qui consolent des cris ».

« L’eau est lourde à un jour de la source » écrivait René Char. Françoise Oriot nous montre ici que marcher vers la source, en usant de persévérance et de force d’insoumission, peut nous aider, qui la lisons, à la rendre un peu plus légère. Contre l’infortune des temps et le questionnement anxieux sur ce qu’à nous-mêmes nous sommes, comme contre les voix discordantes du cœur, il lui reste, tenace, ce qui reste au « chèvrefeuille harassé/contre le mur de la cour », la volonté fervente de rester en éveil et de traduire en mots ce que nous conservons en nous, vivant, de la beauté du monde, qui se traduit ici, dans le partage, par « le grand bonheur de savoir donner/au printemps/des fleurs blanches et parfumées ».

Michel Diaz – [Tours – 01.10.15]

La côte sauvage

Huguenin

LA COTE SAUVAGE – Jean-René Huguenin
(Points-Seuil, P119)

Chronique publiée dans la revue Les Cahiers de la rue Ventura, N° 30, décembre 2015

« Les souffrances du jeune Olivier »

« Jean-René Huguenin est né en 1936 à Paris. A l’âge de vingt ans, il fait ses débuts dans l’écriture en publiant des article dans la revue La Table ronde. Peu de temps après, il prépare sa licence en philosophie et son diplôme en politique qu’il obtient en 1957. Il publie son premier roman, La Côte sauvage, qui connaît un succès exceptionnel. Jean-René Huguenin trouve la mort dans un accident de voiture le 22 septembre 1962 alors qu’il est à peine âgé de vingt-six ans. » (Note Folio Points-Seuil)

Ce roman, le seul écrit par Jean-René Huguenin, a été publié en 1960, aux éditions du Seuil, à la juste charnière de deux décennies qui ont littéralement bouleversé, mis sens dessus dessous, tout autant la littérature que les sciences humaines et les exercices de la critique. Mais essayons, ne serait-ce qu’en quelques mots, d’évoquer le contexte culturel de cette époque, pour situer ce livre dans un paysage qui entrera bientôt en totale révolution. En effet, dans ces années d’après-conflit mondial, nous sommes dans une France en plein bouleversement politique, social, intellectuel, artistique et, dans tous les domaines de l’expression, sur fond de guerre d’Algérie, dans une période de prospère et active modernité. Une modernité encombrée déjà, il faut le dire, harnachée même de besogneuses théories, et alourdie d’un arsenal souvent bien nébuleux de notions et concepts élaborés dans des « laboratoires » de pensée par des « techniciens » de la langue, toutes choses qui ne tarderont pas à retourner pour la plupart (le temps d’une génération à peine) au néant de l’oubli et de l’indifférence.
Au cours de ces années cinquante, cependant, le sang neuf et le plus précieux nous est alors donné par des poètes comme Bonnefoy, Du Bouchet, Jaccottet ou Dupin, tandis que dans le domaine dramatique le théâtre dit de « l’Absurde » finit de s’imposer sous la plume d’Adamov, Ionesco et Beckett. Ce que l’on appelle « Nouveau Roman » a fait aussi son apparition sur la scène littéraire, et en mars 1960 est publié le premier numéro de la revue Tel Quel dont, avec Sollers (qui a publié Une curieuse solitude en 1957), Jean-Edern Hallier et Renaud Matignon, Huguenin est le co-fondateur, même si leurs routes vont vite diverger. Déjà, la linguistique, la sémiologie ou le structuralisme proposent de nouvelles approches de la langue, d’autres modèles de pensée, et R. Barthes, dès 1964, s’attachera à définir « la nouvelle critique ». Tout cela est assez pour dire que La Côte sauvage, ce roman d’un jeune homme de vingt-quatre ans, et publié en 1960, nous l’avons dit plus haut, s’inscrit dans un contexte où innovations, avant-gardes diverses, explosion des recherches en sciences humaines, nous laissent, avec le recul, comme une impression de vertige.

Mais, d’abord, de quoi s’agit-il ?… Nous sommes au cœur de l’été, en Bretagne, éternel été de vacances qui ne devrait jamais finir, près de la plage de Portsaint où s’agite une bande de jeunes gens. Denis Gombert, dans une chronique de 2012, résume ainsi l’ouvrage : « Quand de retour de son service militaire (rappelons qu’à l’époque la chose durait 2 ans) Olivier pénètre dans la maison familiale, il apprend que sa jeune sœur Anne compte se marier avec Pierre. Et qu’ils iront s’installer dans la foulée à Beyrouth, là où Pierre vient d’être nommé. Pierre est le meilleur ami d’Olivier. (…) Tout est bien qui commence bien, n’était le caractère étrange d’Olivier. Le jeune homme à la sempiternelle mèche débordant du front, aux yeux félins et au triste et sinueux sourire est une âme blessée. Quelle en est la cause ? On ne le saura jamais. Le roman tourne autour de ce mystère. D’où Olivier tient-il son caractère ? » Quoi qu’il en soit, l’auteur prend soin d’évacuer toute analyse psychologique qui réduirait son personnage à quelques traits de caractère où il perdrait la densité de son énigme, ou en ferait au pire un cas « pathologique ». Le narrateur s’en tient à détailler ses attitudes et ses gestes, à rapporter ses phrases, souvent lapidaires et cyniques. Ce qui nous apparaît assez rapidement, dans ce récit, c’est qu’Olivier nourrit envers sa sœur des relations suspectes, une espèce d’amour convulsif et morbide, au-delà de ce que tolèrent d’ordinaire les liens fraternels. « Et même, ajoute D. Gombert, au-delà du sensuel. Inceste ? Terre du tabou. Il est peu d’auteurs qui ont su exprimer si fortement la rage des amants. » Il y a, en effet, çà et là, qui jalonnent ces pages, des échanges de gestes entre frère et sœur, des caresses furtives, des baisers qui se veulent chastes, une nuit partagée dans un hôtel désert, autant de scènes qui s’avancent sur le fil de l’interdit et dégagent toujours un étrange malaise. Au fil des pages, où ne se passe rien, si peu de choses, des séances de plage, des excursions en bord de mer, des soirées désœuvrées passées, comme on dit aujourd’hui, à « faire la fête » entre jeunes, Olivier, en diabolique manipulateur et chef de bande « naturel », qui divise « négligemment » pour mieux régner sur tous, en séducteur qui ne veut pas se laisser prendre aux pièges de la séduction, mettra tout en œuvre, et sans avoir l’air d’y toucher, pour empêcher l’union de sa sœur avec Pierre, même s’il doit pour cela se fâcher à mort avec lui. De quoi souffre Olivier, qui tenaille ses chairs, laboure son esprit ? Jalousie maladive à l’égard de Pierre, son « meilleur ami », amour coupable envers sa sœur, désirs inavoués qu’il s’efforce de réprimer, désir aussi peut-être de détruire en l’autre l’objet de ses souffrances et désir, qu’on devine, de s’oublier lui-même dans la mort… ? Le récit entretient ce mystère sans jamais y répondre de manière définitive. Même les derniers mots du livre ne nous livrent rien de certain, on ne voit qu’Olivier marcher vers le bord de la falaise : « En bas la marée montante recouvre à chaque vague les rochers. Se peut-il que cette mer si pure, si lissée, lassée de soleil – cette mer tant aimée… ? »
Il y a sans nul doute quelque chose de Jean-René dans le personnage d’Olivier. Julien Gracq, dont il fut l’élève, nous décrit ainsi ce jeune homme aux allures un peu ténébreuses, quelque peu différent de ses autres disciples : « … il avait une physionomie, je me rappelle très bien qu’il tranchait sur les autres – d’abord par une espèce d’aisance physique, et puis un certain détachement coupant. C’était une personnalité, qui devait en imposer à ce groupe. » Jean-Edern Hallier, l’un de ses camarades de classe, débarquant dans la cour du lycée Claude-Bernard où Huguenin régnait sur ces adolescents d’Auteuil, fils de bonnes familles, l’évoque aussi dans ces termes : « Tout de suite, je remarquai Jean-René, plus grand que les autres, et aussi le plus entouré. Il émanait de lui une autorité indéfinissable, surnaturelle. C’était le chef, ou plutôt le jeune maître de vie. » Et Jérôme Michel, dans son ouvrage Un jeune mort d’autrefois, complète ainsi le portrait : « Jean-René distribuait ses faveurs selon son bon plaisir, recevait les hommages qu’il n’avait pas demandés. Beau, élancé, à l’aise en tout, il était l’archange blond font tous étaient inconsciemment amoureux, le petit prince que tous voulaient servir. » Comme Jean-René aussi, qui pratiquait la boxe, parce que le combat de la vie exige que l’on donne des coups et que l’on sache en recevoir, Olivier est sportif et nage mieux, plus loin que tous les autres. Et comme lui encore, il mène la danse dans ce groupe d’amis auxquels il dicte la plupart des décisions et dont il règle le tempo en imposant, même dans ces jours de farniente, des « plans d’action » qui obéissent à on ne sait quelle urgence. Aller plus vite que le temps qui passe et coiffer la mort au poteau ? Enfin, presque comme Jean-René, qui avec sa sœur Jacqueline entretenait une relation privilégiée, Olivier voue à la sienne, Anne, un amour exclusif…
Evidents parallèles, nous nous en tiendrons là, entre l’auteur (qui, on l’a vu, adolescent « se la jouait » James Dean des beaux quartiers) et la créature qu’il tire de sa propre substance, et qui ne doivent pas nous étonner puisqu’on sait que l’auteur est toujours dans son œuvre qu’il nourrit de lui-même. Ainsi, nous le voyons chez Huguenin, l’auteur, dans ce mélange de panache et de mélancolie, comment s’ébauche le portrait d’un personnage romantique, un jeune homme qui pressentait que l’entrée de l’Occident dans l’âge du nihilisme signait « la fin d’un monde », et ne semblait pourtant pas prêt, dans ce qu’il éprouvait de révolte contre la trahison du temps, à renoncer à l’idéal, ni à l’amour, ni à l’enfance, et n’était nullement prédisposé au consensus. « Intransigeance, colère, impatience, nostalgie de la grandeur et soif d’absolu propres à la jeunesse » écrit Bruno de Cessole en avril 2013( in Valeurs actuelles), posture de jeune premier romantique certes, mais marquée du sceau de l’urgence, du sentiment tragique de la précarité et animée du sentiment bernanosien de ne pas se dérober à son « devoir d’insurrection ». Voilà qui explique en partie pourquoi Jean-René Huguenin, habité par la mélancolie brûlante des enfants privés d’histoire, était plus proche dans ses positions morales, esthétiques et romanesques, de Bernanos, Mauriac (qui l’a adoubé) et Nimier que du sillon intellectuel qu’allaient tracer Tel Quel , les défenseurs de « la nouvelle gauche » et les tenants d’une avant-garde dans laquelle il ne pouvait ni se situer, ni se reconnaître. Et il écrit dans son Journal qu’il voulait être « la Force, la Résolution et la Foi », ou encore « Il est clair que je n’ai pas ma place dans ce monde, parmi ma génération, au sein de cette civilisation. Je vais écrire quelques romans, et puis j’éclaterai comme un feu d’artifice et j’irai et j’irai chercher la mort quelque part ». Mais il y pousse aussi ce cri d’une âme blessée par l’image d’un monde qui ne peut être que désespérance mais qui nous est la seule planche de salut : « Je mourrai en croyant que tout pouvait être sauvé ». C’est Jean-Paul Enthoven (Le Point, mai 2013) qui résume le mieux, non sans quelque ironie pourtant, ces positions et la fulgurance de ce parcours : « Huguenin, bourgeois antibourgeois, est sympathique et séduisant; il veut se cambrer comme Bernanos dans une France gouvernée par René Pleven; se fabrique une bande de copains (dont Jean-Edern Hallier, son double malfaisant); participe à la création de Tel Quel (mauvaises relations, d’emblée, avec Sollers); s’énerve devant l’avachissement national et la guerre d’Algérie; étoile filante, il possède sur le champ la panoplie complète d’un Grand Meaulnes en colère et vaguement hussard. « 

Cette approche, un peu trop sommaire que nous avons faite de l’auteur et de l’œuvre, nous invite à lire cette dernière avec un regard autre que celui de la seule lecture romanesque. Au-delà de l’histoire concernant le trio Olivier, Anne, Pierre, par superposition, et métaphoriquement, une vision morale s’impose, celle d’une humanité en perte de repères et d’un monde qui se défait, un monde où la valeur des sentiments ne peut que sonner faux et où l’amour n’a plus sa place, sinon celui de la Chevalerie qui interdit aux corps de se toucher, fait de la chasteté l’Idéal absolu où se reconnaissent les âmes pures, les êtres délestées du poids de toute hypocrisie sociale.
Roman de facture « traditionnelle » (malgré le choix d’une structure narrative qui joue avec talent des raccourcis et des ellipses pour créer des effets de « fondus enchaînés », mais aussi des effets de rythme, accélérations, ralentissements ou « arrêts sur image »), La Côte sauvage n’est peut-être pas une œuvre majeure, mais s’inscrivant dans l’héritage de Mauriac, elle privilégie le style sur la technique, sait capter l’essentiel, ces secrets qui nous constituent, distille un charme vénéneux qui en fait une œuvre attachante, même plus, importante.

Michel Diaz