Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

La Morasse – Jean Forestier

La MorasseLA MORASSE, Le quotidien d’un appelé en Algérie (1957-1959)
Jean Forestier – Editions Edilivre (2016)

Dans l’énigme du titre, se dissimule un terme du lexique de l’imprimerie que l’auteur, ancien ouvrier typographe, utilise comme métaphore pour annoncer son expérience d’appelé du contingent pendant la guerre d’Algérie, soit 27 mois, de 1957 à 1959. Métaphore qui concerne bien sûr la forme de l’ouvrage. La « morasse », nous explique-t-il, est « une épreuve, pas belle, pas nette, avec ses manques et ses imperfections », mais qui « permet cependant d’avoir une vue d’ensemble de la mise en page. et d’y relever tous les détails ». Une « image brouillée, unique, mais parfaitement lisible. » En fait, les pages d’une vie que l’on peut ressortir des archives de sa mémoire et relire sans rien pouvoir y corriger. « Des morasses, écrit Jean forestier, il y en a eu des centaines, des milliers durant la guerre d’Algérie. »
Certes, nos expériences de vie sont toujours aussi les brouillons de nos existences, et leurs « épreuves » sont toujours des tirages uniques que nous ne pourrons jamais plus corriger. Il n’en reste pas moins que certains, parce que la vie y a imprimé de plus profondes violences, ne sont ni « beaux », ni « nets », et que leurs « manques et imperfections » sont comme des caillots de sang figé dans le paysage de la mémoire. Et les livres sont là (fussent-ils publiés dans l’ombre) pour s’en approcher au plus près.

Morasse1-DrapeauLe livre de J. Forestier, auteur comme il le dit, dès le début, « sans aucune culture, sans diplôme, sans éducation, sans nègre, sans correcteur, va dérouler une longue page qui a pour cadre l’Algérie et pour thème la guerre. » Une page que l’ancien typographe va nous restituer un peu « brouillée », mais « parfaitement lisible ».
Disons-le pourtant dès l’entrée : soucieux de vérité, ce livre est à la fois modeste dans ses prétentions et humble dans sa forme, mais non dénué d’ambitions. En effet, il ne prétend pas moins que nous restituer, le plus fidèlement possible, « le quotidien d’un appelé en Algérie » (c’est-à-dire le bruit et l’odeur de la guerre !), mais c’est l’humilité et l’authenticité du témoignage qui en font toute la valeur. « Ce que j’ai vu, précise son auteur, vécu, ressenti, au même titre que des milliers d’appelés, je voudrais bien le partager avec d’autres Français intéressés par l’Histoire de leur pays. » A ce titre, cet ouvrage qui relève donc du témoignage de première main, se revendique aussi comme un nécessaire devoir de mémoire. D’autant plus nécessaire que J. Forestier déplore amèrement « l’omerta généralisée que l’on constate encore sur cette guerre d’Algérie », et dénonce cette « chape de plomb (qui) s’est abattue sur ce conflit comme si on en avait honte. » On pourrait, certes, lui objecter que certains historiens (peu nombreux il est vrai) ont mis tous leurs efforts à nous expliquer cette guerre et nous en éclairer les pages mais, sur le fond, J. Forestier a bien raison : la guerre d’Algérie reste une page honteuse de notre Histoire nationale, une guerre que l’on a longtemps camouflée sous le terme « d’événements » et sur laquelle la plupart de nos contemporains sont presque tout à fait ignorants.
Dans ce contexte de presque général oubli, on comprend qu’un participant de la guerre (qui l’a terminée, pour sa part, comme « grand blessé ») se sente autorisé à apporter sa pierre au rétablissement de la mémoire collective et s’y emploie, s’aidant de ses faibles moyens, dans ce qui sans doute sera l’unique ouvrage de sa vie. Récit d’un homme sans ressentiment ni haine envers ceux qu’il a combattus, mais seulement et légitimement meurtri par l’indifférence de ses contemporains et l’attitude de tous ceux qui l’ont tiré de son adolescence (pour des motifs dont il ignorait tout et des raisons qui n’étaient pas les siennes) pour le convertir en tueur. Car, dit-il, « on ne naît pas tueur sur ordre, et si la malchance nous contraint de tuer, c’est avec l’instinct de survie. » Et il écrit, plus loin, dénonçant leur hypocrisie, « nos hommes politiques n’en démordent pas. Il s’agit toujours de pacification en Algérie, de maintien de l’ordre. »

Morasse-Soldats cotesRécit écrit sans haine, je disais plus haut, à l’égard de l’ancien ennemi, le « Fel », dont au détour des pages on voit que leur auteur a compris les raisons de la lutte qui consistait, tout simplement, à conquérir la liberté et à rétablir la justice. Raisons qu’il justifie aussi, sans cependant s’y attarder, par l’état de misère et le dénuement dans lesquels survivaient la plupart des Arabes qu’il a pu rencontrer sur le territoire de guerre, paysans gratouillant la terre « avec des engins d’un autre âge. » Bien qu’il fût dans le camp, loi de la guerre oblige, de ceux qui, sous prétexte de « pacifier », ajoutaient à cette misère en dévastant les douars, en en déplaçant les populations et (tout autant que les rebelles le faisaient d’ailleurs) à se payer sur l’habitant en volant ses quelques poulets ou en tuant sa chèvre, son mouton, son âne.

Morasse5Sur cela, comme sur rien d’ailleurs, J. Forestier ne triche pas. Cependant comment rendre compte d’une telle expérience de vie, quand la mémoire, vive encore, brûle de raconter, mais que l’on se heurte au mur du silence et que la parole est réduite à n’être qu’un mince murmure dans l’ombre ? C’est comme hésitant qu’il s’avance, dans les premières pages de son récit, et nous le voyons tâtonner, chercher le mode d’expression qui lui sera le plus efficace.
Après l’introduction, La Morasse commence, au chapitre I, comme une autobiographie (évocation du milieu familial et social, de l’éducation, enfance menacée de délinquance, placement en orphelinat, en familles d’accueil, obtention du diplôme de typographe), l’auteur oblique bientôt, pour adopter un rythme de narration plus proche du « journal de bord » : « Ayant griffonné quelques pages de papier relatant des faits journaliers, je décide qu’à compter de ce jour, je noterai les événements saillants de ma vie militaire. » Mais si son matériau de base est le journal qu’il a tenu pendant plus de deux ans, il va, plutôt que de nous le livrer tel quel, y puiser de quoi rédiger ce que l’on désigne sous le terme de « mémoires ».

Morasse4-Soldat rougeCes mémoires vont donc être rédigés selon un point de vue interne mais, dans son refus de céder à quelque sensibilité, J. Forestier reste au plus près de ce qu’exige le récit de guerre quand la banalisation de la violence et la présence quotidienne de la mort anesthésient dans la conscience ses sentiments d’humanité et interdisent tout apitoiement trop long sur soi-même et sur l’autre.

Morasse2-SoldatsEt cette narration, un jour poussant un autre, c’est tambour battant qu’il la mène, respectant à la lettre le sous-titre de son ouvrage. « Le quotidien d’un appelé », c’est d’abord cette lancinante énumération de lieux (Nouader, Arris, Batna, La Meskiana, Khenchela, Biskra, et tant d’autres) où les troupes installent leur cantonnement, pour quelques heures, quelques jours, montent et démontent les guitounes, aménagent le camp, installent des systèmes de défense et des postes de guet, se livrent aux corvées traditionnelles, avant de repartir ailleurs, n’importe quand, le sommeil à peine entamé, souvent vers l’inconnu, dans l’improbable des montagnes. Ce sont les chefs hurlant les ordres, traitant souvent leurs hommes sans ménagement, les envoyant au feu sans état d’âme et provoquant chez eux des élans de révolte. C’est aussi, et surtout, le boulot du soldat et ses incessantes missions, de jour comme de nuit, reconnaissances de terrain, opérations de ratissage, coups de main sur les douars, fouilles des villageois et arrestations des suspects, embuscades nocturnes, ouvertures des routes, escortes des convois, soutiens portés, opérations de secteur, quadrillages de zones, nettoyages de nids de rebelles, accrochages, crapahutages harassants à travers le djébel, bivouacs improvisés dans des paysages hostiles, marches nocturnes éprouvantes et engagements meurtriers… Mais c’est encore le climat, presque aussi redoutable que l’ennemi lui-même, qui met les corps à rude épreuve, la chaleur épuisante sous un soleil impitoyable qui fait des marches un calvaire où les hommes titubent et défaillent de fatigue et de soif, la pluie, la boue, les nuits glacées, les vents coupants, la neige qui ensevelit les abris de fortune. C’est une guerre (où l’ennemi, invisible, mobile, présent où ne l’attend pas et disparu où on le cherche) se déroule dans des montagnes dont la beauté, nous dit l’auteur, est à couper le souffle : pitons rocheux dressés à flanc de ciel, véritables nids d’aigles où les rebelles se confondent avec la couleur de la pierre, ravin abrupts, oueds encaissés au fond des gorges, pentes de la montagne plantées de cèdres et de forêts impénétrables, paysages de roches à nu et d’éboulements de pierrailles, abritant d’innombrables grottes, caches de munitions et d’armes qu’on ne peut investir qu’après y avoir balancé des grenades, les avoir nettoyé à coups de lance-flammes, maquis touffus d’où peut, à chaque instant, jaillir une rafale de fusil automatique ou le couteau imprévisible qui vous tranchera la gorge… Car c’est aussi cela, ce harcèlement de la guérilla qui épuise les nerfs des soldats, ce ratissage des montagnes où la peur ne dit pas son nom, parce que la nommer, c’est se mettre en état de faiblesse, mais qui fait de l’homme ce chasseur qui se sait lui-même la proie de celui qu’il essaie de traquer. S’avancer en terrain ennemi, c’est d’abord, s’oubliant soi-même, « alerte de tous les instants, fouille systématique des coins suspects, l’esprit toujours en éveil, repérage des signes de présence humaine. »

Jean Forestier n’est pas un historien. Il ne se mêle pas d’analyser les causes du conflit ou d’en commenter les étapes, encore moins d’en ausculter les raisons politiques ou d’en étudier les protagonistes. Son récit est celui d’un homme de terrain, occupé à remplir son devoir. Il n’est pas écrivain non plus, et le sait (ne cherche pas à l’être), mais il a la plume efficace, la mémoire précise et, surtout, le désir de rester au plus près de ce qu’il a vécu et cherche à nous restituer le plus honnêtement possible. Le récit de sa guerre est un récit à fleur de peau, à ras de faits, mais constamment à hauteur d’homme et d’une dignité totale. Si l’on veut mettre de la chair, de la sueur, du sang sur ce que les historiens nous racontent de cette histoire, avec la hauteur et le nécessaire recul que leur impose leur fonction, il faut lire le livre de Jean Forestier. Il est, à sa mesure, un indispensable maillon de la chaîne de nos mémoires.

Michel Diaz.

Il n’est plus d’étrangers – Catherine Leblanc

LeblancIL N’EST PLUS D’ETRANGERS – Catherine Leblanc, Editions L’Amourier (2015)

Chronique publiée sur le site des éditions L’Amourier, sur le blog de Catherine Leblanc, et dans le N° 37 de la revue L’Iresuthe.

« Elle est vieille et pliée, elle marche sur la route. Elle avance à petits pas, sur les lignes blanches, au milieu du tremblement des phares. Elle va vers le trottoir. Elle tient son sac, elle suit les lignes, ne ralentit pas, ne lève pas la tête, va vers le trottoir. Elle est noire. Elle traverse avec attention la minute qui passe. »

Ces quelques lignes, texte complet presque pris au hasard dans le petit ouvrage de Catherine Leblanc, Il n’est plus d’étrangers, suffisent à donner le ton et le style d’une écriture qui semble fonctionner « a minima », mais nous maintient toujours au bord de quelque chose qui provoque chez le lecteur comme un sentiment de léger vertige ou, pour reprendre un mot du texte précédemment cité, suscite en lui un « tremblement » de l’âme. Celui qui nous saisit quand, passant d’abord sans nous reconnaître dans l’angle d’un miroir, nous interrogeons une image que nous savons pourtant nous être familière.

Il y a quelques mois, sur une chaîne de radio, îlot sauvegardé de la parole « culturelle », dans une émission consacrée aux livres, j’entendais que l’on demandait à l’auteur invité (cela ne passait pas pour un reproche) pourquoi il ignorait les « grands problème sociétaux » et semblait délaisser les questions qui agitent le monde, puisque la fonction d’écrivain était aussi de rendre compte de l’état des consciences contemporaines, d’en enregistrer les secousses et d’en répertorier les maux. L’écrivain (peu importe son nom) se contenta de dire qu’il ne se sentait pas taillé pour assurer ce rôle dévolu aussi à la littérature, certes, et légitimement, depuis toujours, mais que son registre était autre et qu’il fallait laisser aux écrivains le soin d’aller creuser dans l’intime des êtres. Car, disait-il, la littérature était, selon lui, l’ultime espace de conscience où l’on pouvait aller au plus profond, au plus à-vif de nos interrogations sur nous-mêmes et au plus secret de nos sentiments. Qui peut faire cela, demandait-il à son intervieweur, mieux que les écrivains, artisans de « l’introspection » ? Savoir que dans le monde, il demeure un espace de subjectivité où l’homme peut se retrouver tout seul avec lui-même, confronté aux questions essentielles sur ce qui fonde notre condition, nos relations à l’Autre, c’est bien cela aussi qui pouvait justifier qu’on écrive des livres et que l’on défende la poésie. Car c’est là, disait-il encore en substance, que le langage, en touchant ces limites, se chargeait d’une effervescence qui proposait de la réalité du monde d’autres voies de lecture et d’autres pistes d’interprétation. Puisque aussi bien, comme l’écrit Catherine Leblanc, le « charme » du langage (dans le sens « magique » du terme) tient encore dans le « pouvoir des répétitions, des mélopées, du bercement de la langue. Tout le chant se révèle dans d’infinies variations de la voix ».

Les textes du recueil Il n’est plus d’étrangers, qui se saisissent de fragments de la réalité du monde, sont comme des croquis de notre immédiat quotidien, des éclats de conscience ou des tessons d’histoires, n’auraient pu être, sous une autre plume, que des photographies où l’anodin aurait fini par l’emporter. Mais la littérature est aussi cela, ce qui s’empare de l’intraduisible, ou de nos plus fragiles impressions, pour en faire matière d’écrit. « Les mots écrits expriment des choses qu’on n’aurait pas le temps de dire, pas la force de dire, des choses qui se forment lentement et qui se murmurent. Ce sont les paroles vraies qu’on va chercher dans l’ignorance. » L’auteure par là, rejoint « la parole première » (titre qu’elle donne d’ailleurs à l’une des parties de son recueil) grâce à laquelle elle nous restitue ce que nous avions oublié de l’imaginaire de notre enfance.
En exploratrice avisée des formes littéraires, Catherine Leblanc se tient justement sur ces marges de la parole où les mots cessent d’être les outils de la communication sociale « efficace » (dans le sens technique du terme) et s’avancent dans l’embrasure de ce qui ouvre sur une autre lumière, sur un chemin de sens où c’est le cœur qui prend sur lui d’assumer les risques d’une parole dépouillée de tout artifice, et de tout appareil « critique ». Le risque, en premier lieu, d’une « nudité » stylistique où se joue cependant quelque chose de l’essentiel de notre relation au monde. Relation, ici, qui privilégie les êtres, humains ou animaux, et qui les donne à voir comme dans la nuit la lumière soudaine d’un flash surprend un geste ou un regard que dans « l’évidence » du jour on n’avait pas su voir. Que l’on voit pourtant, par exemple, dans le « ramassé » de ces lignes : « Il va seul, les mâchoires serrées. Il porte sa vie. Il la porte sur les pavés, le long des murs. Il la porte au fond des rues. Il la porte clandestinement, comme une grenade. » Ou dans celles-ci, où un « très vieux », à bout de vie, puise encore sa joie dans la contemplation d’un cerisier en fleurs : « Le vent léger emporte des poignées de pétales qu’il disperse. On dirait un lancer de confettis pour fêter de jeunes mariés. Un envol de fleurs blanches ou de plumes, une fraîche écume. Cela lui suffit. »
Catherine Leblanc se tient ainsi, sur la lisière du regard. Nous livre des « instantanés » de vie, des éclairs de mémoire, passages d’impressions fugaces « parfois trop ténues pour être retenues ». Elle n’écrit que dans les interstices du silence, que dans l’amitié de ces « presque riens », que sur ces fulgurances qui jaillissent dans les rencontres (dont beaucoup avec des enfants au psychisme abîmé), instants que l’on croyait perdus sous le battement des paupières ou les gravats du souvenir, ou refoulés à tout jamais dans les coulisses du non-dit. Et de ces intervalles de pénombre, moments de « clair-obscur » de la mémoire, elle fait émerger ce qui soudain se « révèle » comme un pan de l’infinité du réel, et où rien ne peut plus nous paraître ni purement anecdotique ni étrange, où en effet, non plus, quand nous considérons les autres sous l’angle de la seule « humanité, « il n’est plus d’étrangers ».

Je n’ai pu m’empêcher, pendant la lecture de cet ouvrage, de penser à Charles Baudelaire. Non à cause du style, mais à cause de la morphologie de certains textes et de certains aspects de la démarche littéraire et poétique de ces deux auteurs. L’admiration du poète pour Constantin Guys, peintre de la « modernité », croqueur de scènes de la vie, nous en apprend beaucoup sur ce qu’il voulait faire entrer dans le champ de la poésie. Et les textes qui composent Le Spleen de Paris sont de brèves nouvelles, inspirées d’un fait divers ou de choses vues, saynètes ou portraits dispersés dans une œuvre qui se voulait éclatée, disparate, et où chaque texte se suffirait à lui-même. On y voit Baudelaire déambuler dans l’espace urbain, en témoin curieux, perdu dans la foule et fasciné par le spectacle insolite de la rue qui s’insinue dans le quotidien familier, pour peu que l’on ouvre les yeux et sache regarder au-delà de la banalité des choses. Le pont jeté ainsi vers les textes de Catherine Leblanc ne semblera pas abusif si l’on se prend à les lire comme Baudelaire voyait les siens : une « prose musicale sans rythme et sans rime, assez simple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience. »
C’est ainsi qu’il faut lire, je crois, les textes qui composent le recueil Il n’est plus d’étrangers. Pas seulement comme des miroirs où chacun de nous peut se reconnaître, mais comme autant de poèmes en prose qui s’inscrivent dans l’héritage d’une démarche littéraire que l’auteure prolonge de manière aussi personnelle que convaincante.

Michel Diaz – 23.12.15

Comme une corde prête à rompre – Bernard Giusti

Comme une cordeCOMME UNE CORDE PRETE A ROMPRE

Bernard Giusti
Editions de L’Ours Blanc (2007)

Chronique publiée dans le N° 47 de la revue Chemins de traverse

« Porté par son histoire, l’enfance à fleur de peau, le poète s’installe en nous, son bagage à la main. Loin d’être un fardeau, c’est son humanité qu’il transporte, issue des violences anciennes, de la communion des regards ou de la beauté fugace. Lucide, il fuit l’enfer des certitudes et croit en ce qui lui échappe. Il a dans ses souliers la difficulté d’être au monde. Ce monde qui le transforme et qu’il bouscule en infléchissant son propre destin. Chacun de ses pas est un instant multiple tourné vers l’avenir. Un pied dans l’inconnu et l’autre douloureux, il marche sur un fil entre les ciel et les étoiles… » (M.-A. Roch, 4ème de couverture)

L’amour était
peut-être
dans la lumière du soleil
par une journée fraîche de la fin de l’hiver :

[…]

et je pensais à la lumière franche
des après-midi de l’enfance,
quand le monde se découpait
dans la pureté de l’immédiat.

Ainsi commence le recueil dont il sera question ici. Et on lit, dès la page suivante :

D’étranges arabesques ont façonné ma vie
et je n’en finis pas d’être

étonné

par les entrelacements
qui sans cesse redessinent mon passé.

Cette figure toujours recomposée,
peut-être en ai-je parfois l’intuition
lorsque je ne fais plus qu’un,

l’espace d’un instant,

avec les choses et les êtres,
ou dans la communion d’un regard.

Tout, ou presque, est posé dans ces quelques mots : l’énigme indéchiffrable que nous sommes à nous-mêmes, la nostalgie de la lumière pure dont s’éclaire l’enfance, la fragilité des repères dans laquelle s’avancent nos vies, notre difficulté à être au monde mais où l’amour et le regard de l’autre peuvent installer leur étoile.
Et, plus loin, on peut lire :
Nous ne pouvons affirmer
sans que le doute et l’incertitude ne s’installent
Phrase qui pose le principe d’une démarche poétique et intellectuelle qui ne saurait s’accommoder du confort de nos certitudes. Oui,
Qui peut être sûr de ce qu’il est
sans se nier lui-même
et sans renier le monde ?

Comme... DétailChaque livre devrait se placer sous le signe de la rencontre, parfois inopinée, qui joue l’inattendu de la surprise, mais peut être, tout aussi bien, le fruit du cheminement qu’on a fait, sans hâte ni impatience, vers cela même qui nous attendait.
Comme une corde prête à rompre, recueil poétique de Bernard Giusti, a été publié en décembre 2007 aux éditions de L’Ours Blanc. Je connaissais l’existence de cet ouvrage mais ne l’avais pas lu encore, me réservant, pour le faire, de trouver « le moment favorable ». Il faut croire que ce moment est finalement advenu et que j’avais fait pour cela le bout de chemin nécessaire.
Connaître l’auteur des textes qu’on s’apprête à lire, ou qu’on a déjà lus et, de plus, quand l’homme s’inscrit dans le cadre des relations d’amitié, n’est pas, a priori, une chose facile à gérer. L’affectif prend parfois le pas sur l’objectivité que réclame le sens critique. Mais il peut être aussi ce qui affûte davantage la lecture, la rend plus attentive encore. Car, en effet, l’auteur n’est pas exactement l’homme que l’on connaît, généralement circonscrit dans l’espace du langage social. Il est celui qui œuvre, surtout s’il est poète, dans l’espace d’une autre langue, travaille au plus secret de lui, dans la chambre obscure où se forge, en silence, le matériau énigmatique dont est faite la poésie.
Celui qui se révèle dans les textes de Comme une corde prête à rompre est d’abord un poète attentif à la langue, n’usant des mots qu’avec la plus stricte rigueur. Dans cette langue, dépouillée jusqu’à l’os de toute enjolivure poétique, et avare d’effets stylistiques, on découvre, de page en page, ce qui en fait le prix et lui donne son poids. Qui n’est pas autre chose que cette poussée de soi vers l’avant, qui travaille la langue comme on fait de la terre, la retournant, la préparant, l’ensemençant, non trace d’un combat, mais d’un effort pour y faire germer ce qu’elle peut, au bout du compte, nous offrir d’essentiel.

Chaque jour nous partons à la conquête de territoires inconnus.

Chaque jour nous foulons nos terrae incognitae.

Chaque jour nous partons à l’assaut de notre langage.

Mais nous ne pouvons affirmer notre bonheur qu’au prix de notre conscience.

L’essentiel, c’est aussi dit-il :
Fermer les yeux…

Fermer les yeux et écouter
le monde
pour retrouver les rythmes
qui jadis épousaient
notre tension vers l’avenir.

Rythme du cœur qui bat, du sang qui coule dans nos veines, rythme du pouls du temps . Ecouter les rythmes du monde, pas seulement pour essayer de retrouver la pureté de nos regards originels, l’innocence perdue de l’enfance, mais aussi afin d’écouter la musique du silence, de ce silence qui un jour m’ouvrira les yeux.
Cette volonté de s’ouvrir à la clarté du monde, qui toujours se dérobe à nos yeux, ne peut s’inscrire qu’au jour le jour dans la quête d’un sens dont chacun d’entre nous est son propre chiffre :
Chaque jour est initiatique.

Chaque instant est un commencement.

Chaque pas ouvre un nouveau chemin.

Cette quête, pourtant, nécessairement opiniâtre, n’est pas seulement celle d’un esprit qui se cherche, elle s’inscrit aussi dans la vérité de la chair, d’un corps en butte à la douleur que l’homme, aidé par le poète, a dû apprendre à maîtriser parce qu’il est contraint d’habiter avec elle. Et ce ne sont pas, quand elle est évoquée, les pages les moins émouvantes de ce recueil :
La douleur est une compagne fidèle
qui ne me quittera plus,
les médecins ont rendu leur verdict.

Je ne la rejette plus, mais je la combats,
comme quand
dans un mauvais mariage
on voudrait se ménager des espaces de liberté.

Cette dimension physique de l’être contribue ainsi à donner au recueil ce poids d’humanité qui en fait l’épine dorsale. Humanité qui ouvre son espace de salut. Car le salut d’un qui se dit si profondément et irréductiblement athée tient aussi à son étroit rapport à la beauté, qui est une interrogation mais qui est parfois plénitude. Comme il tient aussi dans la volonté de trouver dans « l’autre » ce qui fait son irréductible présence en fraternelle humanité.
Je parle aux enfant humiliés,

aux enfants exploités,

aux enfants esclaves.

Je parle aux enfants malades,

[…] aux enfants qui sourient dans la tourmente.

En vérité, c’est à tous ceux qui sont dans la tourmente de la vie que sourit le poète. Bernard Giusti est un de ces poètes pour qui la poésie est chemin de l’homme dans le temps, humanisation du temps par la parole, recherche, sur fond d’angoisse retenue et parfois douloureuse de sa parole de vivant, la parole de la dernière chance, car c’est toujours la dernière chance et seule la volonté fait pencher le destin.
Il y a, dans sa poésie, l’affirmation d’une présence forte au monde : la difficulté d’être, la conscience de l’usure du temps, la solitude et la perte, la lucidité du déclin, la mort qui rôde. Aimer le monde, et c’est encore ce B. Giusti nous aide à mieux comprendre, c’est arriver aussi à pouvoir dire oui à l’inacceptable et pourtant totalement inévitable, celui de la douleur et de la mort. Mais c’est encore cette volonté insoumise de qui cherche toujours à construire un peu plus son humanité, à cultiver cette espérance que quelque chose se lève de l’obscur, et éclaire toute la scène et, par là, donne sens au monde.

Michel Diaz. 18/12/15

Bribes – Raphaël Monticelli

BribesBRIBES, Raphaël Monticelli – Editions de L’Amourier (2015)
Présentation d’Alain Freixe,
publiée sur son site « La poésie et ses entours ».

« […] les éditions de L’Amourier publient un fort volume qui reprend les quatre livres de bribes parus – Intrusions illustré par Edmond Baudoin – 1998, Réversions illustré par Jacques Laurent – 1999, Effractions illustré par François Goalec – 2003, Expansions illustré par Marc Monticelli – 2005 – sous le titre global de Bribes tirées de la mort de Dom Juan, présenté désormais comme une « première période », auxquels Raphaël Monticelli a ajouté un cinquième livre titré Déploiements qui ouvre une deuxième période intitulée Bribes issues du nid de l’aigle. Et c’est un vrai bonheur de lecture !

Après Expansions – et même si le mot déjà fait signe vers un plus grand développement – Déploiements accentue cette ouverture vers d’anciennes Bribes qui avaient été publiées en dehors des éditions de L’Amourier et vers des textes plutôt consacrés à des artistes, notamment à Max Charvolen avec qui Raphaël Monticelli et le photographe Alkis Aliotis s’en furent travailler à Delphes autour des restes du temple dit du « Trésor des Marseillais ». Cela dit on retrouve les thématiques, les personnages – Et disons-le, on aime à retrouver Josué, Ulysse, les Apaches… – les références telles que les AOI de La Chanson de Roland ! qui terminent certaines bribes – mais aussi les interrogations sur les genres. Cela dit on se montrera sensible à une plus grande unité dans le choix d’écriture et au souci de mieux marquer l’agencement des Bribes entre elles.

Comme l’Ulysse des Bribes, le narrateur de ces miettes narratives est un revenant. Il écrit à partir de la mort dans la vie des mots. Au-devant d’eux. Comme Josué, leur personnage central, qui dès les premières lignes « enclencha les mécanismes », le narrateur qui les compose est un compositeur; aussi se lisent-elles « littéralement et dans tous les sens », comme le conseillait Arthur Rimbaud à sa mère à propos de ses vers, tant leur écriture est polyphonique et polysémique. Une vraie écriture de Jubilation.

Ces Bribes sont autant de textes qui naissent de ses heurts avec le monde, celui de tous les jours avec son cortège d’injustices et de violences, de malheurs mais aussi de surprises et de joies, celui des amis, des gens, des faits, des textes et des œuvres. Autant de chemins qui cartographient une véritable traversée de soi où il s’agit d’apprendre, comprendre et aimer tout ce qui entre en nous, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule : écrivains et leurs mots, leurs images; peintres et leurs signes, leurs matières; événements, rêves…

Ces Bribes sont aussi une tentative pour coller tous ces morceaux, ramasser toutes ces miettes, nouer tous ces fils épars. Et moins échafauder un sens que trouver une sortie, percer une issue. S’en sortir, sans sortir de cet enfer qu’est notre monde aux mains de ceux qui s’en croient les possédants !

Ce que Raphaël Monticelli appelle Bribes, d’autres le nommerait fragments de récits, nouvelles, poèmes… et ce n’est pas là leur moindre originalité que de se faufiler ainsi entre les genres !

C’est que Raphaël Monticelli est poète ! Je sais que le plus souvent il a du mal à assumer cette dénomination. Pourtant, je l’ose en prenant soin de préciser que j’entendrais ici par poète, un facteur de langue et c’est alors lui qui est voie d’accès au monde réel, lieu du combat qu’il mène de bribe en bribe. A son rythme. Selon ses tons. Avec ses nuances.

Ainsi s’il y a des phrases, il y a surtout un phrasé. Phrasé qui se diversifie en fonction du rythme, des prises de souffle, des tons. Poétiser la prose pourrait être le beau souci de Raphaël Monticelli : travail sur des phrases mais aussi sur leur montage. On ne peut qu’être sensible à ce soin pris à ménager passages et passerelles, à agencer ces « restes » qui remontent de la vie, ces miettes.

BribesDans ces Bribes, la vie dépasse des mots qui la désignent, marque même de la présence d’un poète selon Odysseus Elytis. C’est-à-dire de quelqu’un dont la tâche est de travailler la langue comme on travaille la terre, comme on la retourne, la prépare, l’ensemence. Ici, on la charge d’intensités soit en chauffant à blanc ses éléments, soit en les dénudant jusqu’à l’os et cela pour que celle qui reste notre langue commune livre autre chose que le compte-rendu exact, objectif et tautologique de nos rencontres avec le monde, avec ce qu’il a de toujours autre : paysages, situations, visages, œuvres… bref avec l’épaisseur et la complexité, les infinies nuances du réel, de nos relations avec lui.

Ces Bribes sont le livre d’une vie. Non au sens testamentaire du mot mais par référence au « beau coût » qu’il représente, à cette expérience, à ce parcours toujours risqué que représente leur écriture qui se poursuit. Et se poursuivra, n’en doutons pas.

Qui a décidé un jour d’intervenir sait qu’il aura à recommencer sans cesse et que ce ne sera pas là morne répétition mais accueil à ce qui vient. Va venir. Cela dont nous ne saurions rien anticiper. Vraiment. »

Alain Freixe

L’eau fine – En une seule injure – Alain Borne

L'eau fineL’EAU FINE suivi de EN UNE SEULE INJURE
Alain Borne – Editions Editinter – (2002)
Préface de Philippe Biget

[L’édition originale de L’eau fine date de 1947, chez Gallimard; celle de En une seule injure de 1953, chez Rougerie.]

« Contraste. Voilà un mot souvent lu ou entendu depuis la réédition , en 2001, de Terre de l’été suivi de Poèmes à Lislei. Gageons qu’il en sera de même après la présentation conjointe de L’eau fine et de En une seule injure. Que l’on n’attribue pas ces choix éditoriaux à une vaine recherche d’effet ! Alain Borne est ainsi, pétri d’ambivalences et de déchirements qu’il assume avec une extrême lucidité. […]

* * *

Après Terre de l’été (1945) et Poèmes à Lislei (1946), L’eau fine (1947) complète la trilogie qui valut au poète sa notoriété dans les années d’après-guerre. […]

[…] il n’est pas inutile de s’attarder quelques instants sur deux indices concordants : la dédicace « A ma mère » et la citation liminaire de Rimbaud à laquelle Borne emprunte son titre:

Eternelles Ondines ;
Divisez l’eau fine.

[…] Qu’y a-t-il à la fois de plus profond et de plus banal, pour un fils, que de vouloir offrir à sa mère une célébration de son enfance, jusqu’à y retrouver la symbiose fondatrice du sentiment amoureux ? Non, aucune originalité dans le thème, mais ce qui donne son épaisseur à L’eau fine, c’est le ton : la totale candeur, l’authentique naïveté qui seules permettent d’entreprendre le voyage au-delà des verts paradis. Car le recours à l’enfance semble être un moyen de recycler l’inspiration. Il s’apparente à une discipline, à une méthode de méditation qui permettrait au poète schizophrène d’arriver au but :

il pose son visage blessé contre la grille
et regarde le parc fardé de trop de fleurs

jusqu’au moment où :

                                                           il se voit
tel qu’il n’a cessé d’être en son cœur travesti.

* * *

Avec En une seule injure (1953), c’est vers l’autre extrémité de la vie que se tourne le poète. L’aveu est explicite : L’enfance est morte en moi. Certes, la pensée de la mort, la prémonition de son imminence, son association fréquente à la pulsion sexuelle et au sentiment amoureux sont déjà présentes dans la plupart des recueils précédents d’Alain Borne, y compris les premiers. Mais, En une seule injure est l’occasion de franchir un pas décisif : consacrer un livre entier à la mort fougueux fleuve en dérive qui l’entraînera dans son limon. A trente-huit ans, Borne nous offre sa première leçon de ténèbres. En effet, au-delà de la peur physique (mais je suis pour moi le premier/à essayer le sort amer de mourir) c’est à une longue méditation sur la disparition et l’oubli à laquelle nous convie le poète.[…] Les poèmes sont souvent inhabituellement développés si l’on se réfère aux œuvres précédentes, comme pour ménager à l’esprit le temps et l’espace nécessaires pour appréhender sa propre finitude, contredite en quelque sorte par des formules qui ne se referment jamais :

L’homme ne monte pas très haut sa taille
et le voici déjà couché
avec sa blessure natale
pivoine épanouie sur le terreau d’un corps.

En une seule injure est dédié à la mémoire du père du poète décédé en 1951, ce père avec lequel il avait une relation si distante malgré l’affection inexprimée qu’il lui portait. La présente réédition est donc aussi celle d’un double hommage filial. La mort du père contribua-t-elle à libérer une longue fureur qui ne s’éteindra plus ? Sans doute, car il semble bien que la voix du poète atteigne une gravité nouvelle.
[…] »

Philippe Biget – (Avril 2002)