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Michel Diaz

26 juin 2016

Jésus l'apocrypheJESUS L’APOCRYPHE –
Jean-Luc Coudray 
– Editions L’Amourier, 2016

Chronique publiée dans Chemins de traverse, N° 49 (décembre 2016)

Autant le dire tout de suite : ce texte nous promène dans un univers littéraire qui n’appartient qu’à son auteur. Le sérieux du propos, toujours empreint de poésie, vibrant de sensibilité, et la rigueur d’une pensée qui fuit le conformisme des outils spéculatifs, usant surtout du paradoxe et du raisonnement déconcertant (de bon sens bien souvent), y côtoient une liberté d’invention et un humour pince-sans-rire, un humour sans calcul et comme involontaire (parfois désopilant) qui n’hésite pas à flirter avec le burlesque. Contentons-nous ici de savourer cette phrase, ramenée au hasard : « Le Fils de Dieu entra dans un verger comme dans une chanson. » Ou de nous enchanter de celle-là, qui évoque le Christ en marche : « Un œil exercé aurait perçu une fumée qui légère qui s’élevait derrière ses pieds, accords d’insectes, de poussières et d’air troublé, qui se cicatrisait dans l’atmosphère. » Ou encore de celles-là, décrivant sa descente du haut d’une colline, à la manière d’un skieur, son arrivée dans un village et son freinage en « dérapage contrôlé » : « Il termina sa glissade en arrosant les premières maisons d’un nuage d’insectes. Les gens se retournèrent et virent sa robe blanche absorber le freinage en une dernière ondulation. »

Jésus l'apocryphe détailMais revenons aux mots par lesquels ce récit commence : « Le Christ marchait sans trêve, empruntant les pistes animales, les voies humaines ou les chemins naturels. »
Le Jésus de Jean-Luc Coudray est un marcheur de longue haleine, et nous sommes conviés à l’accompagner et à dérouler avec lui le fil de ses pensées. « Ses nuits étaient courtes, ses siestes brèves, ses journées longues. » Il marche tout le temps, ne s’arrête presque jamais, dort à peine ou, plutôt, consent à sombrer quelques heures dans les bras accueillants d’une maternelle fatigue. Avançant « dans la danse tranquille de la marche », il marche vite, du même pas égal, quel que soit le terrain, passe les plaines, les collines, grimpe sur les montagnes, traverse forêts et villages, ignorant souvent les chemins, coupant droit devant lui à travers la nature, méprisant les buissons de ronces et les arbustes épineux qui accrochent sa robe blanche, toujours immaculée, longe les bords de mer, marche sur l’eau d’un lac pour atteindre la rive adverse. Il ne suit aucun plan de route, ne se fixe aucun but, ne prévoit aucun point de chute. Il est, écrit l’auteur, « orienté tantôt par le vol d’un oiseau, tantôt par la beauté d’un buisson d’épines, par le goût particulier d’un sentier odoriférant, pour les mêmes raisons que Saturne tourne autour du soleil. » Ce Jésus est un être libre qui jaillit où on ne l’attend pas, un contemplateur en action du mystère du monde, qui ne semble suivre que les invites des mille petits incidents qui jalonnent sa route, qui sont la vie de la nature, un Fils auquel son Père aurait lâché la bride, mais qui, en vérité, puise dans tous les signes qui l’entourent les raisons de sa détermination et de son inoxydable ravissement devant l’infinie variété du vivant, cette immense chaîne dont chaque élément participe à la beauté des choses.
Ses haltes, toujours brèves, restent imprévisibles, ses rencontres sont fruits d’un hasard mystérieux et on les dirait presque « accidents » de parcours. Mais c’est parce que le Réel n’est que le résultat d’une succession de faits minuscules auquel nous ne comprenons rien. Il nous faut donc admettre que c’est dirigé par le vol d’un insecte, la chute d’une feuille, la fuite d’un lézard, ou l’inclinaison d’une pente qui lui font prendre telle direction, inattendue, ou gîter vers telle autre, qu’il arrive là où se trouvent une fille-mère en détresse, un lépreux en souffrance, un questionneur qui se tourmente sur le sens de sa vie.
Jésus1Plus qu’un marcheur, c’est un errant, un vagabond, un « sans domicile fixe », un « trump », façon « clochard céleste », qui ne peut se fixer nulle part, car sa place n’est nulle part, en même temps qu’elle à tout endroit du monde. En fait, ce Jésus-là, n’est vraiment au sommet de lui-même que dans le rythme de la marche, ne se recharge que par elle. Comment s’en étonner ? De tous temps, moines et saints, comme les prédicateurs de tout poil, furent des marcheurs redoutables. Et l’on sait que la marche est un efficace « stimulant » spirituel, puisque libre de toutes contraintes, l’esprit peut s’ouvrir aux plus grandes considérations; la marche offre un contact de proximité avec la nature qui recentre sur les valeurs essentielles de la vie; elle est le pur moyen de la quête de sens, démarche de reconnaissance pour tout ce qui est offert.
Le Jésus de Jean-Luc Coudray est donc, d’abord, ce marcheur-là qui, attaché à rien, sinon au monde, aux hommes, à Dieu, autrement dit à tout, comblé jusqu’au vertige par la beauté de la nature, qui n’est pas autre chose que Dieu sous sa forme visible, semble lui-même à qui l’approche la « somme arbitraire de frôlements de papillons, de pistils en vol, du frémissement d’un buisson sec, du passage d’une ombre un peu forte, du bêlement d’une chèvre », car il est « addition de beautés entrelacées » et réceptacle d’une joie inépuisable. Aussi n’a-t-il, d’abord (outres les gestes des miracles qu’il consent à accomplir, on dirait, quelquefois, de mauvaise grâce, plus pour se conformer à la réputation qui l’accompagne que pour user de ses pouvoirs miraculeux), aussi n’a-t-il surtout que sa parole à accorder aux autres ou, plutôt, pour les « accorder » à lui. Comme on accorde à la note juste tous les instruments d’un orchestre.
Jésus2C’est en cela (au risque de me mettre à dos quelques-uns des éventuels lecteurs de cette chronique) qu’il est, selon mon point de vue, toute comparaison gardée, assez proche du poète itinérant, tel qu’avait rêvé de l’être Jack Kerouac; un poète éclaireur dont les diverses phases des pérégrinations, assemblées en récit, définiraient les éléments d’un renouveau spirituel, axé autour du voyage et de la rencontre, dans une démarche tendue par cet effort convoqué pour abandonner le confort matériel et se pénétrer de spiritualité. Le Jésus de Jean-Luc Coudray (n’en déplaise encore à ces mêmes lecteurs) m’apparaît comme un frère en esprit des jeteurs de paroles qui ont fondé la beat Generation. Parce que le monde et les rapports humains leur semblaient à réinventer. Quelques-uns de ceux-là, et Kerouac le premier, mais aussi bien Ginsberg, auraient pu cautionner ce petit bijou poétique, digne de la « prose spontanée » du poète routard :
« Au commencement, Dieu a créé l’homme.
Puis, il a enlevé la conscience à l’homme, et cela a créé l’animal.
Puis il a enlevé son mouvement à l’animal et cela a créé l’arbre.
Puis il a enlevé sa vie à l’arbre et cela a créé le caillou.
Puis, il a enlevé son existence au caillou et cela a créé Dieu. »
Création du Monde à rebours de ce que raconte le Livre, mais qui nous met en bord d’abîme, au bord du gouffre du questionnement, face à ce vide nommé Dieu, et que seule la foi peut remplir.
Allez, osons dire encore que la joie qui illumine cet errant « toujours aux anges » lui sert avantageusement de benzédrine ou de marijuana. « Le Christ, lit-on, sous la plume de Jean-Luc Coudray, électrifié par une joie sans contenu, vidé radicalement de lui-même par un contentement absolu, trouvait dans la moindre feuille qui palpitait au vent le sujet de sa joie. » Et plus loin, on le voit savourer « un léger tournis, extase pudique. » Rappelons d’ailleurs, en passant, que Kerouac expliquait le mot beat par ceux de « béat » et de « béatitude », et qu’il a quelque part écrit qu’une palissade de San Francisco, peinte en bleu délavé par les pluies, pouvait être aussi belle qu’un vitrail d’église. Tout est bien question de regard, et de cœur.

Jésus3Jésus en marche donc, mais une marche tout du long jalonnée de rencontres qui, pour certaines, sont des références aux évangiles officiels. Ainsi, rencontre-t-il d’abord une femme adultère (qu’il bat comme plâtre pour lui enseigner qu’elle s’aime encore), puis un malheureux accablé par sa vie de misère, une paysanne écrasée sous sa lourde charge de bois, un malade rongé de pustules, un vieillard désireux d’aller au Paradis, un assassin qui veut se repentir… Mais c’est aussi, plus loin, une jeune femme inquiète de voir sa beauté se faner avec l’âge, un boiteux, une mère en deuil de son fils, un agneau orphelin… La tentation le guette aussi, dans la rencontre d’une pécheresse qui cherche à le séduire pour commettre l’acte de chair, ou la rencontre avec le Diable (cet autre errant, épisodique compagnon de route) qui lui propose d’apaiser sa soif. Mais Jésus parle aussi aux animaux, comme à tout ce qui vit : une chèvre, un serpent, une chouette, une araignée…
En tout cela, ce Christ, Fils de Dieu et Sauveur des hommes, accomplit sa mission de Messie selon les Ecritures, en toute honnêteté, mais avec une étonnante économie de paroles et de moyens, et comme avec désinvolture, comme s’il craignait, peut-être, chaque fois, d’en faire un peu trop. Usant d’une logique imparable et déconcertante, d’un raisonnement toujours déroutant, et maniant le paradoxe avec maestria, il n’impose jamais aucun prêche (à moins que l’on insiste), ne profite jamais de l’aura qu’il dégage, de l’auréole qui le coiffe, du respect divin qu’il inspire pour faire du prosélytisme : on l’interroge et il répond, de manière souvent lapidaire, consent à une explication de ce qu’il vient de dire, guérit si on l’en prie, rend une jambe, une peau saine, redresse une colonne vertébrale, fait d’un enfant idiot et laid un beau garçon intelligent, et il est déjà reparti. « Lorsque le Christ avait quitté un village, il laissait derrière lui la dépression atmosphérique que produit le départ d’un train. (…) Les infirmes et les malades, désœuvrés et entassés, comme sur le bord d’un quai, rêvaient de lignes de fuite. Le vent s’engouffrait dans les rues, étouffant les discussions. » Il repart quelquefois, « déroulant derrière lui une troupe de suiveurs », mais il ne semble pas soucieux d’en faire des adeptes convertis. Ce Jésus-là est d’abord un marcheur solitaire. Mais sa solitude est remplie de tout ce qui existe et la déborde largement.
Jésus4Il quitte les villages, laissant les gens à leur sidération, « face aux mouches, aux nuages et à la poussière thermique pour disparaître dans le vert froid de la nature. » Il lui suffit d’avoir secoué un esprit comme on secoue un arbre pour en faire tomber un fruit, d’avoir jeté sa pierre au fond d’un puits pour y faire claquer une vérité qui résonne… Chacun fera ce qu’il voudra, ce qu’il pourra, du fruit ou du bruit de sa juste parole; il est déjà plus loin, il a tout le temps devant lui et pourtant pas de temps à perdre. Chaque fois qu’il s’éloigne, écrit Jean-Luc Coudray, « il ressemblait à une fumée dont le feu était ailleurs. »
Distribuant le bien en parole et en acte, il conserve ce que certains désignent par les termes de « forme olympique », car « cette activité généreuse l’assurait d’une santé impeccable, d’un tonus musculaire et mental exceptionnel. Son habit blanc sur les terres ocres était un territoire de pureté en mouvement. Jésus ressemblait à un petit parachute. » Il convient, en effet, de jouir d’une telle santé si l’on a reçu pour mission de sauver le monde, car cela est bien loin d’être gagné d’avance ! Mais « son inlassable virginité, sa fraîcheur sans cesse renouvelée et son authenticité sans calcul » lui garantissent, on n’en doute pas, d’aller jusqu’au bout de son rôle, et on le sait prédestiné puisque ses pieds toujours en marche « dessinés de mille façons dans les siècles futurs, s’enfonçaient dans la mousse heureuse. » Comme on sait que ce qui le pousse et le porte, et le maintient dans ce bonheur « sans ombre, c’est-à-dire sans relief », dans cet état psychique dominé « par l’excédent de joie », le console « a priori de tout ce qui pourrait lui arriver ». D’avance, il en connaît l’histoire et les péripéties : « c’est parce que je dis la vérité qu’on me suppliciera. »

Jésus5Jean-Luc Coudray aborde la question de Dieu et celle de la foi avec un gai culot, une audace jubilatoire que l’on peut mettre sur le compte d’une « innocence cultivée », puisée ou injectée dans celle qui anime son personnage de Jésus. « Innocence » feinte qui autorise à se jouer des croyances communes, et autres fausses vérités, se permet de les mettre cul par-dessus tête et d’ébranler les certitudes ou, comme l’a écrit Michel Séonnet, de travailler « à dérouter les évidences du monde. » Ainsi, ce paradoxe, par exemple, adressé à des villageois : « Maintenant, si vous me demandez pourquoi Dieu est invisible, impalpable, absent au point de se confondre avec l’inexistence, je vous répondrai que si Dieu était présent, visible, apparent comme un mari, nous vivrions dans l’animosité. Alors que, grâce à son éloignement, à son invisibilité et même à son inexistence, il nous permet de vivre dans la joie. » Position qui frise l’agnosticisme. Ou celui-là, encore, réponse à une femme qui lui a demandé pourquoi Dieu laissait vivre le Diable qui est pourtant la pire des créatures : « Il ne fait souffrir que les méchants alors que l’homme, sur Terre, fait aussi souffrir les bons. »
En fait, Jean-Luc Coudray pose dans ce livre la question du mystère de ce Réel dans lequel nous vivons, et y souligne la présence du sacré sans lequel nous ne pouvons vivre, car le sacré c’est, avant tout, cette attention et ce respect qu’il conviendrait d’avoir en toutes relations avec les hommes et les bêtes, et tout le cycle du vivant, c’est-à-dire tout ce qui nous détermine. Avançons alors que Jésus, ici, autant que représentant de son Père, nous apparaît aussi comme un apôtre de la « décroissance ».
Jésus7On pourrait dire, un peu rapidement, que l’évangile proposé par Jean-Luc Coudray n’apporte, après les autres que nous connaissons, aucune révélation qui ne nous soit déjà connue. Il n’en est rien ! Lisons-le attentivement ! Ce Jésus apocryphe bouleverse nos lectures précédentes, car il se permet d’ajouter au message que nous savons une dimension inédite qui nous concerne, hommes d’aujourd’hui. Si le salut spirituel est de chacun, et affaire individuelle de foi et de croyance, le salut de l’humanité est affaire de tous et dépend d’une prise de conscience collective que certains prophètes (certains les disent « de malheur ») se donnent mission de hâter. Les dangers qui nous guettent (comme la destruction durable de nos environnements, d’une bonne partie de ce qui constitue la biodiversité, préparant ainsi, à plus ou moins long terme, l’extinction de l’espèce humaine – à laquelle celle-ci, au nom d’un aveugle « progrès » et des lois du libéralisme, s’est d’elle-même condamnée), sont des choses que plus grand monde (sinon les inconscients et les irresponsables) ne songe à prendre à la légère. Dangers de « barbarie » aussi qui, chaque jour, se précisent un peu plus. A moins que « la joie » ne l’emporte, celle d’un « être-au-monde » qui produirait sur les esprits les effets, impossibles pour l’heure à jauger, d’une révolution copernicienne. Il faudrait donc, pour notre salut, et c’est, je crois, ce que nous dit d’abord ce livre, réapprendre à aimer ce monde, à y retrouver le sens du mystère.

Pour nous convaincre que c’est aussi à quoi il nous invite, il faut lire ce que Jean-Luc Coudray a écrit dans un texte intitulé « Un sacré sans contenu » et que je me permettrai de citer longuement :
« Le mystère est visible. Nous l’avons sous les yeux. C’est la spontanéité de l’être, la beauté du monde. Le mode d’appréhension du mystère est intuitif et relationnel. Mais si nous considérons le mystère comme une énigme, alors au lieu d’avoir une relation avec lui, nous chercherons à le décoder.
[…]
Le mystère résiste à toute analyse. Il apparaît comme impénétrable. Cette inviolabilité pourrait suffire à le définir. Il est pudique dans la mesure où il se montre sans se livrer. L’inviolabilité du mystère est telle qu’il peut se présenter à nous sans attentat à la pudeur. La nature se montre nue et ne nous choque pas.
Le respect de la nature et de la vie, prônée dans les mouvements décroissants, c’est le respect des formes qui permettent l’expression du mystère, c’est le refus de profaner les temples laïques qui représentent l’insondable, comme la nature ou l’art.
Tant que le mystère sera considéré comme dissimulé, enfoui, il y aura négation de sa capacité à être à la fois offert et insondable. L’irrespect du mystère, tout comme l’irrespect d’autrui, procède de l’impudeur.
[…]
Quelles sont les fonctions de l’inutile, de le lenteur, de la contemplation et du silence ?
[…]
La décroissance pourrait envisager alors la revendication de la relation comme mode d’approche du Réel. Restaurer la relation entre l’homme et l’homme, l’homme et la nature, l’homme et le vivant, l’homme et le Réel, exige des qualités de respect et de pudeur. Il y a du sacré dans toute relation véritable. »

Que propose donc ce Jésus l’apocryphe, sinon retrouver ce sacré qui fonde notre véritable relation au monde et, par là, nous réconcilie avec Dieu, fût-il inexistant ?… Ce livre est d’aujourd’hui, et invite à d’autres chemins que ceux que nous suivons dans une pénombre toujours grandissante. Il fait sans conteste partie de ces livres utiles (ce n’est pas si fréquent) qui tissent avec le lecteur une relation d’homme à homme, d’oeuvre à homme, dans laquelle ses mots déposent un fertile limon.

Michel Diaz, 25.06.2016

Note liminaire – Le Coeur endurant

Feuille rouge Coeur endurant

Note liminaire au recueil LE CŒUR ENDURANT, Michel Diaz – éditions de L’Ours Blanc, 2016 

« Désireux de placer quelques mots au seuil de ce recueil, je ne puis que me retourner vers l’image qui sert ici de titre, empruntée à un poème de Philippe Jaccottet, afin de souligner ce que les mots, qui se frayent un chemin dans l’ombre et le silence, comme font les racines des arbres, réclament de « cœur endurant ».
Lui rendant par là double hommage, je citerai aussi ces vers du même auteur, extraits de L’ignorant :
La nuit n’est pas ce que l’on croit, revers du feu,
chute du jour et négation de la lumière,
mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux
sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire.

« … qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire » ?
Cela pose, en une formule, le paradoxe propre à la parole poétique, tentée de dire l’indicible, ou tout du moins de l’approcher mais qui, en le disant, ou du moins tentant de le dire, en fait ce feu de paille qui retourne à sa vocation d’indéfinissable silence.
Ce qui est dit se meurt déjà, avec le premier mot osé, et ce qui n’est pas dit, inassouvi, est parole qui, comme un puits d’eau noire, brûle de l’incendie de son propre désir.
Mais qu’importe, s’il s’agit avant tout de creuser dans l’humus premier du langage pour tenter d’accorder son cœur aux pulsations du monde et aux murmures d’une voix profonde qui jamais, en nous, ne s’apaise ?
Et encore, toujours, faut-il pouvoir faire coïncider le monde nu, offert à nos déchiffrements et s’y dérobant à la fois, cela même qui constitue l’infini du réel, avec l’obscur tâtonnement des mots de la parole – dont la si lente progression « vers le poème » relève moins d’une volonté de l’esprit que d’une aventure magique et toujours incertaine.

C’est dans cette partie engagée, ce jeu de forces opposées, d’écorces arrachées à la chair du silence, que se joue le sort de « l’irrévélé », car le mot tu est aussi celui qui clôture la nuit à jamais. »

M. Diaz

Dessin de couverture de Jeannine Diaz-Aznar

Carnet de montagne – Claire Desthomas Demange

Carnets de montagne

CARNET DE MONTAGNE – Claire Desthomas Demange – Editions Musimot (2016)

 Chronique publiée sur le site des éditions Musimot

Claire Desthomas Demange est une « escaladeuse », elle aime la montagne et la tutoie, se confronte amoureusement à elle à mains nues, corps collé à la roche, existence au-dessus du vide et confiée à la seule maîtrise de ce que réclame cet exercice. Dans ce rapport à elle, qui implique un engagement passionné, la montagne ne pardonne pas la moindre insuffisance.
Il s’agit pourtant moins, dans ce texte court, d’un « récit d’alpinisme » que de quelque chose qui relève essentiellement de ce que l’on pourrait appeler une quête spirituelle. Et la quête, souvent, répond à un appel. On lit d’ailleurs ces mots, dès les premières pages :
« … vers les sommets de l’abandon
là-haut tu seras autre
ce qui est peur devient élan
dans le vertige du vide
je t’invite dans l’abrupt
largue les liens du sol »

Ce Carnet de montagne, écrit dans une prose poétique sobre, fluide et lumineuse, entrecoupée de vers, se compose de 16 sections datées du jour où l’auteure les a rédigées, précédées et suivies de 3 autres qui ouvrent et clôturent le texte principal (le carnet proprement dit), et lui servent davantage de parenthèses que d’introduction et de conclusion..
Les parenthèses sont, dans un texte, ordinairement destinées à y insérer ce qui, en s’excluant du cours de la narration ou de la réflexion, en interrompt le fil et, comme en confidence ou comme en aparté, infléchit le sens du discours. C’est donc, pourrait-on dire, dans l’intimité d’une confidence que s’offre l’essentiel du texte.
La première des parenthèses a pour titre « Avril avant », et la dernière « Après ». Le texte qui, par conséquent, occupe le milieu du livre, est ce qui se tient dans « l’entre deux » de cet intervalle, entre ouverture et fermeture, et débouche sur « Jours infinis ». C’est donc dans ce qui tend « vers cet infini des jours » que se trame le corps du livre. Il est d’abord tissé de la matière insaisissable de l’attente, puisque la narratrice, empêchée par les conditions météorologiques, ne peut aller se confronter aux pentes qui l’attendent : « J’ai ouvert le rideau. La brume nappe la vallée. Elle monte, expire sa nuée, annonçant un jour blanc. Le relief a perdu ses empreintes.[…] Pas d’escalade aujourd’hui. Pas de battement d’ailes. Pas de germe d’inconnu. »

Ainsi s’égrènent les jours 1, 2, 3, presque tous les suivants, dans l’espérance d’une enfin possible échappée vers les hautes pentes de la montagne. C’est bien la singularité de ces pages que ce choix de l’auteure de les tenir ainsi, dans un « suspens », non insérées dans un récit, mais dans une chronologie presque immobile, un temps intermédiaire où ne se passe rien, si peu de choses, comme une vie se ralentit, un esprit s’engourdit, un cœur bat à coups lents, non qu’il veuille cesser de battre, mais plutôt s’épargner la douleur de l’attente puisque
« demeurer est sans mystère
aussi plat que la plaine
je ne peux arracher l’impossible
et rien ne me sépare de moi-même »
Certes, il y a bien eu, avant ces jours de brumes et de pluie, cette attention émue à ce qui se joue sourdement dans le passage des saisons, au paysage qui chavire de l’hiver au printemps, des promenades (en attendant mieux) sur des chemins herbus qui vaguent sur les pentes, les fleurs cueillies dont on fait au retour des bouquets déposés « dans le pichet de verre devant la fenêtre réfléchissant les sommets qui veillent, quelque peu ombrageux ». Mais on sait que ces presque riens ne sont que « passe-temps », des espaces de diversion où Claire Desthomas Demange glane et rassemble les promesses de ce qui l’attend là-bas, vers l’ailleurs, là où sa vie s’exalte et se dépasse en s’oubliant à elle-même dans l’effort tout physique de l’accomplissement.
Reste à prendre son mal en patience : « Il pleut. La montagne est un mur gris. On la voit à l’aveugle. […] Où suis-je, où sommes-nous ? De l’autre côté de la vitre mais sans hier et sans demain. »
Les jours de pluie, les jours de brume, sont des jours gris et blancs, sans vrai commencement ni véritable fin, comme des jours de mi-sommeil qu’on voudrait effacer de la suite des jours, une succession d’heures inutiles : « Pas de jour 7, écrit l’auteure. Je le mets entre parenthèses. Il n’y a pas eu de commencement. Pas la moindre échappée chaleureuse; pas la moindre éclaircie. » Mais il lui faut bien se résoudre à passer par ces heures de presque somnolence où tout l’être se tient en retrait de lui-même, et l’esprit en veilleuse, comme on dit aujourd’hui d’un appareil « en veille ».

C’est cependant dans cet état que se promet ce qui, dans son essence, relève de la poésie. Cet état incertain, « à la pliure » des deux mondes, qui n’est ni veille ni sommeil, mais espace d’accueil psychique où les visions du monde, ses images, ses couleurs et ses bruits, se trouvent augmentés des capacités de l’imaginaire et des forces de l’inconscient, soulagées pour un temps de l’emprise de la raison : « La montagne est à escalader… après l’avoir cueillie, brève vision de paradis, au sein de la réalité minérale. » Réflexion qui rejoint les constantes de la rêverie symbolique dans laquelle, souvent, la montagne se trouve assimilée aux lieux du paradis.
Mais revenons à cet état dont nous parlions plus haut. On lit, chez Cervantès, ces mots de Don Quichotte : « Regarde la sérénité de cette nuit. Vois la solitude où nous sommes, et qui nous invite à mettre quelque intervalle de veille entre un sommeil et l’autre. » Il faut ici nous rappeler que toute la littérature du Moyen âge est aussi sensible à ce phénomène. On y évoque, ici et là, ce sommeil léger qu’on dénommait la « dorveille » par opposition au « sommeil du mort » de première partie de nuit, fait de sommeil très profond. On utilisait ce mot de « dorveille » pour désigner cette période de semi-vigilance très propice à la créativité, à la prière, et également aux états modifiés de conscience source l’imaginaire onirique. Chrestien de Troyes l’évoque dans son Roman de Perceval (ou Conte de Graal), ou dans Le Chevalier de la charrette où il écrit : « Lancelot se trouvait si profondément enfoncé dans l’ennui où le plongeait l’absence de sa Reine, que le monde alentour de lui avait l’inconsistance d’un léger nuage de brume. » Répétons ces mots de Claire Desthomas Demange qui écrit : « Pas de battement d’aile. Pas de germe d’inconnu. Je m’ennuie. » Et elle ajoute :
« vacance
inachèvement
je ne pourrai pas m’inventer
sans révélation je resterai
ce trop accessible me colle à la peau »
Mais c’est dans cette « vacance », cet « inachèvement », cet état de « dorveille » et d’inconsistante réalité que se mijote la rencontre, dans cet ajournement que se prépare la « révélation ». Celle qui lui sera donnée quand
« je serai(s) au cœur
du temps et de l’espace
sans plus de rivage
au sommet de l’aiguille là-haut »
Et c’est alors appel à la montagne à
« (lui) donner le vertige du monde
sans avant »
quand, le ciel s’étant déchiré, les sommets acérés des cimes pourront refléter la lumière qui l’aidera « à relever la tête », et qu’enfin « accrochée à la corde entre ciel et terre, corps et parois aimantés, dans le rejet du vide » elle pourra « en haut saisir un air d’éternité. »

C’est ainsi, incrustées dans ces plages de temps suspendu et de rêverie, que nous sont délivrées ces images de la montagne. Toujours source, chez l’homme, de sentiments contradictoires, comme ceux qui évoquent ici, récurrents, la « crainte » autant que le « désir ». Interdite et promise à la fois, elle apparaît aussi, en arrière-fond, dans le texte de Claire Desthomas Demange, comme lieu idéel, celui de la pureté originelle et de l’innocence perdue, promesse d’immortalité, centre et sommet du monde. C’est ainsi encore que l’auteure, sans abuser des mots, évoque la montagne, comme génératrice de paniques et d’exaltation, monde qui suscite depuis toujours le sentiment d’un univers qui échappe à l’échelle humaine mais nourrit son désir d’absolu :
« quoi de mieux pour dire l’espérance
la folle espérance du plus haut ailleurs
du plus bel ailleurs ? »
Et, en effet, proche des dieux, éloignée de l’ordre humain, la montagne est le point de rencontre privilégié entre le Ciel et la Terre, comme elle est le lieu le plus bas pour les dieux et le plus élevé chez les hommes.
Il nous suffit de feuilleter ces pages d’un Carnet de montagne pour y repérer d’un coup d’œil ce qui, comme nous l’écrivions au début de ce texte et un peu plus haut dans ces lignes, relève de la « quête spirituelle ». Nous y rencontrons le lexique de l’ascension de soi vers soi, dans une opposition de termes ou de notions qui invitent au dépassement (verticalité/horizontalité, haut/bas, ciel/terre, plein/vide…), et évoquent
« les promesses de vertige
l’extase verticale
les sommets d’étoiles »

Carnet de montagne détail
Mais ce n’est pas de la montagne-feu dont parle Claire Desthomas Demange, de la montagne-terre ou de la montagne-air. C’est plutôt la montagne-eau qui suscite son intérêt, la montagne associée aux sources de l’immortalité, à la croissance et à l’épanouissement, celle qui attrape les nuages pour garantir le cycle de la vie, puisque on peut rencontrer « plus haut, jaillissant de la falaise, la cascade qui de son jet puissant féconde le rocher dans sa chute incandescente. »
Montagne qui demande que l’on s’arrache au cours monotone des jours, à l’écoulement sans relief de sa vie, que l’on s’oublie dans cet effort ascensionnel pour tenter de rejoindre, au-delà de soi-même, dans le temps de l’éternité, ce lieu de pureté originelle où, là-haut, on est « autre », puisque toute ascension culmine en ascèse et exaltation.
Ainsi, nous rappelle encore ce texte, si nous montons jusqu’au sommet, notre regard se porte très loin et nous découvrons toute l’étendue autour de nous. Le symbole de la montagne, avec sa base et son sommet, se retrouve aussi en nous. La base, c’est l’intellect et le cœur toujours occupés à faire leurs calculs ou à user de ces paroles qui limitent ou brouillent nos pensées et nous induisent en erreur : « Toute parole dans la vallée n’est qu’expression virtuelle coupée du temps et de l’espace. Il n’en reste nulle trace. Elle ne peut s’inscrire sur le ciel. »
Le sommet, c’est l’esprit, dégagé de toute contrainte et de ses contingences, qui voit exactement de très loin, qui nous guide et nous affermit dans nos certitudes : « Echappée céleste. Mon cher amour qui jamais ne me leurra, et m’apprit que le seul leurre est celui de la certitude acquise. » Dans la pleine lumière du sommet, il n’y a pas de place pour les fausses certitudes, les leurres et les erreurs.

On peut alors comprendre que ce texte (que nous disions d’abord comme « retenu » entre ses parenthèses) fasse silence (ne faisant que l’évoquer) sur ce qui appartient à l’expérience intime de l’auteure. Une expérience dont la narration s’arrête au seuil des mots qu’elle nous donne à lire, comme au bord de l’intransmissible : « Sur l’échelle invisible de l’existence, si l’on passe sans faillir, l’avenir s’oriente vers le haut, vers un éventail de possibles, vers une espérance aérienne; une maîtrise sans doute illusoire du lendemain. […] Ancrée dans l’aptitude physique et son accomplissement intimement et subjectivement spirituel. »
Il faut lire le livre de Claire Desthomas Demange dans ce qu’il ne dit pas, qui est de l’ordre de « l’après », qui nous laisse devant une porte derrière laquelle nous devinons qu’elle a trouvé les marques de son cheminement le plus profond, sur lequel il lui faut être seule pour aller au plus près d’elle-même – et relève, sinon de l’indicible, du moins d’une démarche où s’invente sa propre existence.

Michel Diaz, 02.06.16

Quête du nom – Alain Guillard

Quête du nomQUETE DU NOM – Alain Guillard

Editions L’Amourier (2016)

Chronique publiée sur le site des Editions L’Amourier et dans le N° 38 de la revue L’Iresuthe, sept. 2016.

Cet ouvrage d’Alain Guillard est un objet bien singulier (mais les autres le sont-ils moins ?). La poésie y est, comme toujours, sève d’une écriture qui varie ses modes et, dans une syntaxe souvent libre de toutes contraintes, s’autorise quasi tous les genres.
Aussi ce livre est-il à la fois un assemblage de poèmes, de proses poétiques, de fragments narratifs, descriptifs, de croquis saisis sur le vif, de réflexions souvent, d’aphorismes parfois (« On exige de la vie au lieu de remercier. Ne pas écrire contre. » Ou « Pardonner n’est pas oublier, mais admettre le temps. »). Son auteur ne se prive pas non plus de convoquer, tout au long du continuum obstiné de ce que l’on peut appeler une « autobiographie poétique », fragments de souvenirs en haillons de mémoire, éclats d’images du passé, tessons de scènes revécues, éléments de fiction, de journal intime, pages de confession que l’on prend, plus exactement, pour des instants de confidence (ces passages où l’auteur, sans s’y attarder, évoque ses expériences de travestissement et ces rencontres sexuelles équivoques). Son réalisme poétique autorise à tout dire, et la vérité crue, sans tricherie.
En dépit de ce que l’on pourrait, au premier abord, considérer comme un ensemble disparate, incohérent peut-être, (mais dont on ne doute pas une seconde que ce soit là une stratégie hautement maîtrisée), en dépit des ressassements, des retours en arrière ou ses sauts en avant qui court-circuitent la chronologie, des images répétitives, des scènes-leitmotive, oui, en dépit de tout cela, ce texte se révèle construit comme un tout et peut se lire aussi comme un récit qui déroule son fil d’Ariane et le garde toujours tendu.

Quête du nom… En vérité, c’est moins « le nom », c’est-à-dire une identité, que recherche l’auteur de ce texte que, sous le patronyme, le nostalgique souvenir d’une unité perdue. D’autant plus nostalgique, la quête, d’autant plus vaine et d’autant plus désespérée aussi que cette « unité » n’a jamais existé, ou si peu, et si mal. On ne se construit pas un paradis d’enfance sur ce qui, dès les origines, tient à peine debout, comme un mur mal bâti qui s’écroule à mesure, une famille composée, décomposée, recomposée ailleurs et aussi mal, spectacle d’existences qui se décomposent comme on parle d’un fruit qui se gâte et que l’on regarde moisir, lentement, impuissant.
L’histoire, et il y en a une ici, c’est celle de la trajectoire que la flèche brisée (ou mal empennée) ne peut suivre qu’en hésitant pour atteindre une cible qu’elle a perdue de vue, ou qui s’est dérobée ou qui, elle non plus, n’a jamais existé. « Lui, il boit, elle déprime, les enfants pleurent la nuit / Et c’est déjà fini, ils se quittent en ennemis. Ils avaient deux enfants et plus rien ne les unit. »
Nous sommes là dans un huis clos, entre les deux parents du narrateur, son frère (suicidé), et sa vieille grand-mère, dans des appartements étroits (un « taudis » dit la mère du sien), les fenêtres ouvrant sur un horizon de ciel gris et d’immeubles, dans le ressassement de la perte de tous ceux-là, un parfum insistant d’échec et de mort, d’amertume et de deuil, tout cela qui pourrait nous paraître étouffant si l’écriture ne lui donnait pas cette force qui nous étreint dès les premières pages, une force d’humanité, dans tout ce qu’elle a de plus dense et de plus questionnante douleur. « Papa, syllabe trébuchant dans le noir. Papa maman tus. Dos pointus laine noire. Lampe avinée errante […] Oiseaux / de si peu de poids / si présents / envahissant / La solitude des pièces // Epoussetant le silence / sur la tombe des morts… »

Ce qu’Alain Guillard nous raconte, c’est la vie d’un enfant, d’un adolescent et d’un jeune adulte, né dans une famille que n’a pas gâtée le destin. Dans la langue des sociologues, on appelle cela un « milieu défavorisé », ce qui permet de s’épargner beaucoup de choses, et en premier lieu toute tentation des bons sentiments au profit de la plus confortable analyse sociale. Mais appelons les choses par leur véritable nom, car ce sont d’abord les envers du monde ouvrier, du monde laborieux des ouvriers, des petits employés et des petites gens qu’Alain Guillard expose ici. Et le tableau qu’il brosse de ce monde-là, des gens qui le composent et dont il est issu, ceux des gens de la peine et de la frustration, de la vie amoindrie par toute absence d’avenir et usés à la tâche, il nous le livre, comme l’écrit Jacques Morin, « avec une vraie conscience de classe, très peu fréquente chez les poètes actuels. » Ainsi, ces images du père en ces raccourcis éloquents : « Silhouette tassée en casquette de toile grège / ta main / ongles ocre / sillons de crasse qui ne partiront plus / tâtonne dans la poche besoin d’une cigarette / à oublier ensuite éparpillée au bord des lèvres […] Mais que faire d’autre / quand on est ouvrier écrasé par / dans la pensée des autres ? »
Les portraits récurrents de ce livre, c’est donc celui du père « dans une veste de toile bleue, casquette sur le crâne raturé de quelques mèches restant, les mains poudrées de blanc », un père qui travaille chez Citroën, qui se détruit au zinc, bière après bière, et lentement s’égare, s’éloignant de tout, de tous et de lui-même. C’est celui de la mère qui regarde, par les carreaux, les passants dans la rue ou le manège d’un pigeon, « tricote bol de café clopes sur la table », une mère au foyer, « bonniche » chez les autres pour arrondir les fins de mois, et qui attend que son mari revienne, titubant, de ses soûleries de bistrot. On comprend, dès lors, ce que « le corps à corps entre père et mère puisait aux humiliations, frustrations de leurs vies respectives. » Des parents qui se hurlent dessus, se déchirent, se violentent et divorcent, la mère qui se remarie et retombera dans les mêmes pièges d’une vie médiocre et sans perspective, le père, délabré d’alcool, qui retournera vivre chez sa propre mère, une « mamy » qui, au milieu de ces désordres affectifs et de ces solitudes conjugales, restera toujours pour l’enfant, partagé entre ici et là, les uns, les autres, le repère le plus constant et sans doute le mieux aimant. C’est d’ailleurs avec son image que se conclut le livre, en évoquant « sa gourmandise de vivre si âgée que paupières noires figue à même l’herbe abeilles joie rire mon vieux cœur. »

Alain Guillard aurait mille raisons de détester ses origines et de cracher sur son enfance, de mettre père et mère dans le même sac du ressentiment ou de la colère. Il n’en fait pourtant rien et de ce peu qu’il a reçu (du moins le croyait-il), il tire des accents d’une juste et profonde tendresse. « Un corbeau me rappelle ma mère et déchire… Reconnaître l’amour; le plus ténu qui soit. Ou crever comme un chien errant. » Mais c’est aussi son père avec lequel, écrit Alain Guillard, « il n’a partagé aucune de ses expériences de vie », avec lequel, regrette-t-il, « nous aurons vieilli comme deux étrangers. » Pourtant, ajoute-t-il, « nous n’étions – tu vois – pas si éloignés que nous le pensions. » Ce père avec lequel les mots de l’affection n’auront pas su trouver leur voie. Et ce qui manque qui revient soudain, comme un « blues terrible après coup » et qui lui fait écrire « Je pourrais me tuer. » Pourtant, dit-il encore, « Mon père ma mère / Morts / Paix à leur âme /… Je marche dans leur ombre / dans l’ombre du soleil. » Et l’exergue à ce livre nous parle d’un « hommage » rendu à ces morts qui le hantent.

Je m’avancerai à dire qu’on ne comprendrait pas vraiment ce qui fait aussi l’unité de ce livre, si l’on ne saisit pas qu’il est écrit comme une partition de jazz, ou qu’il est bâti comme un long morceau où l’improvisation et les écarts autour d’une initiale ligne mélodique jouent de ces éléments qui font partie de ce qu’il a de plus intensément puisé à l’intérieur de l’être, à l’égal de ce qu’est le chant profond du blues, du flamenco ou du fado.
Ce texte construit, déconstruit, et qui se reconstruit sans cesse sous nos yeux de lecteurs autour de son thème initial, est celui de quelqu’un qui, en le composant, ne pouvait qu’avoir dans l’oreille et dans le rythme de la phrase, dans le mouvement de la main, ce que la musique de jazz est à même de nous donner. On trouve, ici et là, incidemment, les noms de Bill Evans, de Stan Getz ou de Chick Corea (on pourrait ajouter celui de Chet Baker), et il ne faut pas seulement les considérer comme de simples éléments de la culture musicale de l’auteur, qui participeraient, en fond sonore, à l’écriture en cours. Peut-être est-ce parce que je partage ces mêmes goûts musicaux que je dirais que ce sont là les noms de ceux qui, je crois, permettent à cette écriture de jouer aussi librement de ses modulations, participent à sa substance. Aussi, on pourrait dire que de celui-ci, ou bien de celui-là, Alain Guillard emprunte la couleur harmonique ou les subtilités rythmiques (accentuations et polyrythmie), les sonorités souples et feutrées, la douceur et le punch, des éclats de brisure et des soupirs profonds.
Quoi qu’il en soit, cette « quête du nom », c’est celle de quelqu’un qui, par ses mots, cherche à remplir le vide de l’absence, retourne parfois contre lui la douleur et ce qu’elle peut contenir de violence retenue. Quelqu’un qui s’offre sur la scène de la poésie pour extirper de lui un déchirant solo de saxophone.
Michel Diaz, 25/04/16

L’Aube a un goût de cerise – Raymond Alcovère

AlcoverL’AUBE A UN GOUT DE CERISE – Raymond Alcovère
Editions N & B (2010)

Chronique publiée sur le site de R. Alcovère et dans le N° 38 de la revue L’Iresuthe, sept. 2016.

Cet auteur, qui a surtout publié des nouvelles et des romans, est d’abord, je crois, un esprit poétique. La poésie est, dans son oeuvre, comme l’est le bruit au fond du silence, sa basse continue. Et voici cet ouvrage où la poésie vient, à visage nu, occuper le devant de la scène – mais sans pour autant éclipser le « raconteur d’histoires » qui se tient toujours là, mais discrètement en retrait. « Poésie narrative », comme nous la rencontrons, par exemple, chez le poète et romancier Claude Cailleau, c’est ce qui définirait le mieux (et le plus simplement possible) l’écriture de cet ouvrage dont je reproduis ici le prologue :
« Ces huit textes racontent trois moments-clés de la vie du poète Saint-John Perse, trois départs, trois exils qui l’ont profondément marqué.

Il passe son enfance en Guadeloupe, puis à l’âge de 11 ans, doit partir avec sa famille s’installer en France. Lors d’une escale aux Açores, il découvre pour la première fois la neige.

A vingt-neuf ans, en poste au ministère des Affaires étrangères, il est nommé secrétaire de la légation française en Chine où il restera cinq ans.

En 1940, à cinquante-trois ans, il est limogé de son poste, déchu de la nationalité française, ses biens seront confisqués. Obligé à nouveau de quitter son pays. Sur un cargo en vue des côtes de l’Amérique, il apprend par câble la mort de son ami Paul Klee. Incapable d’aller dormir, il passe la nuit seul sur le pont du bateau, envahi de pensées, d’images… Il décide alors d’abandonner définitivement la diplomatie pour se consacrer tout entier à la poésie. »

Huit textes, huit chants, un seul, mais trois arrachements dont voici les échos du premier :
« Je suis parti et voilà que le monde s’ouvre à mes yeux.

Le vent fait claquer les voiles, le jusant doucement nous éloigne.

Les cris des marins se répondent.

Les os du bateau craquent, son grand corps de sel et de vent s’ébroue.

Le navire s’enfonce.

Une femme chante un refrain des îles.

J’emporte les bribes de ce rêve.

Musique. »

Alcovère détailDans l’un de ses textes, Saint-John Perse s’interroge ainsi: « comment il nous vint à l’esprit d’engager ce poème, c’est ce qu’il faudrait dire. Mais n’est-ce pas assez d’y trouver son plaisir ? »
Nous pourrions nous-mêmes nous demander comment il est venu à l’esprit de Raymond Alcovère d’engager ce poème, mais l’évident plaisir (on pourrait dire la « jubilation ») qu’il a dû trouver à l’écrire, et celui qu’on prend à le lire en font une vaine question.
Cela dit, il était très osé de rendre ainsi hommage à Saint-John Perse, de tenter d’inscrire ses mots dans les traces des siens. Mais Raymond Alcovère s’y risque, avec d’autant plus de bonheur qu’il reste sur sa propre route poétique, respiration et mouvement, mais sans rien refuser du souffle et des embruns de la grande voix qui roule devant lui et qui, le précédant, ouvre sa propre voix et dilate son souffle qu’elle charge d’images riches, d’austère mais, le plus souvent, de sereine méditation (« Je suis né dans la lumière et ne connais pas de plus grand reposoir, la fraîcheur sourde de la terre, son humidité primordiale »).
Du message hautain et parfois sibyllin de son princier prédécesseur, « plein de terribles vigueurs et d’énigmes », comme l’a écrit Alain Bosquet à son sujet, Raymond Alcovère tire les éléments d’une prose inspirée, lumineuse, quelquefois nocturne, mais toujours vigoureuse, qui participe à ce cérémonial de la parole dédié aux Eléments.
Presque à l’opposé du style du « Maître », nous sommes là dans des phrases courtes pour la plupart qui ont quelque chose du coup de pinceau et de la technique de l’aquarelle, du dessin à l’encre de Chine. J’introduis ici cette réflexion, car la dimension « picturale » est essentielle à cet ouvrage qui « donne à voir » autant qu’il donne à ressentir de manifestations physiques , à éprouver de tremblements de l’âme et, par le biais du poète auquel il prête voix, donne aussi à interroger notre rapport au monde. Phrases courtes, disais-je, séparées par des blancs, presque indépendantes les unes des autres, et fonctionnant entre elles par juxtaposition plus que par construction de périodes verbales et des articulations d’un discours. Une écriture « en archipel » dont les éléments, « aimantés » par leurs sens, composent leur réseau d’électricité poétique (« Grand désordre de neige. / Les météores s’effacent, perdus en circonvolutions. / Page blanche, moment de l’exaltation. / La recherche du sens est peut-être la plus grande erreur, finalement. »)

En cela, ce recueil est, en dehors de ses sources d’inspiration, et se suffisant à lui-même, une ode flamboyante à la terre et au ciel, à la mer et au vent, au soleil et à sa lumière, aux étoiles, à la vie ardente des choses, un chant profond et inspiré qui a, nous dit-on sur la quatrième de couverture, « la force d’une naissance au monde ». Et en effet, comme le dit Saint-John Perse par la plume de Raymond Alcovère :
« Ici je suis ivre de soleil, d’absence et de joie.

La lumière est en moi, au cœur même.

Des nuages se lèvent et le feu des météores rejoint le sel de la terre. »

Il est vrai que, de l’une à l’autre des œuvres, les mots se font parfois écho, les images parfois se reflètent les unes dans les autres, ou plutôt se répondent, mais rendre hommage c’est d’abord écouter la parole de l’autre et, sans la répéter, ni essayer de l’imiter, en transmettre ce qu’elle a de plus authentiquement personnel, de plus intime aussi.
Et ici, Raymond Alcovère remplit son contrat poétique en laissant loisir à ses mots de choisir leur propre trajectoire et d’être dans une inventivité qu’il ne doit qu’à lui-même.
En cela, encore, il répond à ce que Saint-John Perse disait lui-même de la Poésie: « L’Amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. »

Cet ouvrage, une fois refermé, nous donnera sans doute envie de retourner aux pages d’Anabase, d’Oiseaux ou de Vents, et ce sera déjà pari gagné. Mais nous aurons aussi voyagé dans un texte qu’une fois loin de nous, et un peu oublié, effacé un peu par les jours, nous aurons le plaisir de reprendre pour y retrouver le même bonheur de lecture.

Michel Diaz, 27/04/2016