L’Aube a un goût de cerise – Raymond Alcovère

AlcoverL’AUBE A UN GOUT DE CERISE – Raymond Alcovère
Editions N & B (2010)

Chronique publiée sur le site de R. Alcovère et dans le N° 38 de la revue L’Iresuthe, sept. 2016.

Cet auteur, qui a surtout publié des nouvelles et des romans, est d’abord, je crois, un esprit poétique. La poésie est, dans son oeuvre, comme l’est le bruit au fond du silence, sa basse continue. Et voici cet ouvrage où la poésie vient, à visage nu, occuper le devant de la scène – mais sans pour autant éclipser le « raconteur d’histoires » qui se tient toujours là, mais discrètement en retrait. « Poésie narrative », comme nous la rencontrons, par exemple, chez le poète et romancier Claude Cailleau, c’est ce qui définirait le mieux (et le plus simplement possible) l’écriture de cet ouvrage dont je reproduis ici le prologue :
« Ces huit textes racontent trois moments-clés de la vie du poète Saint-John Perse, trois départs, trois exils qui l’ont profondément marqué.

Il passe son enfance en Guadeloupe, puis à l’âge de 11 ans, doit partir avec sa famille s’installer en France. Lors d’une escale aux Açores, il découvre pour la première fois la neige.

A vingt-neuf ans, en poste au ministère des Affaires étrangères, il est nommé secrétaire de la légation française en Chine où il restera cinq ans.

En 1940, à cinquante-trois ans, il est limogé de son poste, déchu de la nationalité française, ses biens seront confisqués. Obligé à nouveau de quitter son pays. Sur un cargo en vue des côtes de l’Amérique, il apprend par câble la mort de son ami Paul Klee. Incapable d’aller dormir, il passe la nuit seul sur le pont du bateau, envahi de pensées, d’images… Il décide alors d’abandonner définitivement la diplomatie pour se consacrer tout entier à la poésie. »

Huit textes, huit chants, un seul, mais trois arrachements dont voici les échos du premier :
« Je suis parti et voilà que le monde s’ouvre à mes yeux.

Le vent fait claquer les voiles, le jusant doucement nous éloigne.

Les cris des marins se répondent.

Les os du bateau craquent, son grand corps de sel et de vent s’ébroue.

Le navire s’enfonce.

Une femme chante un refrain des îles.

J’emporte les bribes de ce rêve.

Musique. »

Alcovère détailDans l’un de ses textes, Saint-John Perse s’interroge ainsi: « comment il nous vint à l’esprit d’engager ce poème, c’est ce qu’il faudrait dire. Mais n’est-ce pas assez d’y trouver son plaisir ? »
Nous pourrions nous-mêmes nous demander comment il est venu à l’esprit de Raymond Alcovère d’engager ce poème, mais l’évident plaisir (on pourrait dire la « jubilation ») qu’il a dû trouver à l’écrire, et celui qu’on prend à le lire en font une vaine question.
Cela dit, il était très osé de rendre ainsi hommage à Saint-John Perse, de tenter d’inscrire ses mots dans les traces des siens. Mais Raymond Alcovère s’y risque, avec d’autant plus de bonheur qu’il reste sur sa propre route poétique, respiration et mouvement, mais sans rien refuser du souffle et des embruns de la grande voix qui roule devant lui et qui, le précédant, ouvre sa propre voix et dilate son souffle qu’elle charge d’images riches, d’austère mais, le plus souvent, de sereine méditation (« Je suis né dans la lumière et ne connais pas de plus grand reposoir, la fraîcheur sourde de la terre, son humidité primordiale »).
Du message hautain et parfois sibyllin de son princier prédécesseur, « plein de terribles vigueurs et d’énigmes », comme l’a écrit Alain Bosquet à son sujet, Raymond Alcovère tire les éléments d’une prose inspirée, lumineuse, quelquefois nocturne, mais toujours vigoureuse, qui participe à ce cérémonial de la parole dédié aux Eléments.
Presque à l’opposé du style du « Maître », nous sommes là dans des phrases courtes pour la plupart qui ont quelque chose du coup de pinceau et de la technique de l’aquarelle, du dessin à l’encre de Chine. J’introduis ici cette réflexion, car la dimension « picturale » est essentielle à cet ouvrage qui « donne à voir » autant qu’il donne à ressentir de manifestations physiques , à éprouver de tremblements de l’âme et, par le biais du poète auquel il prête voix, donne aussi à interroger notre rapport au monde. Phrases courtes, disais-je, séparées par des blancs, presque indépendantes les unes des autres, et fonctionnant entre elles par juxtaposition plus que par construction de périodes verbales et des articulations d’un discours. Une écriture « en archipel » dont les éléments, « aimantés » par leurs sens, composent leur réseau d’électricité poétique (« Grand désordre de neige. / Les météores s’effacent, perdus en circonvolutions. / Page blanche, moment de l’exaltation. / La recherche du sens est peut-être la plus grande erreur, finalement. »)

En cela, ce recueil est, en dehors de ses sources d’inspiration, et se suffisant à lui-même, une ode flamboyante à la terre et au ciel, à la mer et au vent, au soleil et à sa lumière, aux étoiles, à la vie ardente des choses, un chant profond et inspiré qui a, nous dit-on sur la quatrième de couverture, « la force d’une naissance au monde ». Et en effet, comme le dit Saint-John Perse par la plume de Raymond Alcovère :
« Ici je suis ivre de soleil, d’absence et de joie.

La lumière est en moi, au cœur même.

Des nuages se lèvent et le feu des météores rejoint le sel de la terre. »

Il est vrai que, de l’une à l’autre des œuvres, les mots se font parfois écho, les images parfois se reflètent les unes dans les autres, ou plutôt se répondent, mais rendre hommage c’est d’abord écouter la parole de l’autre et, sans la répéter, ni essayer de l’imiter, en transmettre ce qu’elle a de plus authentiquement personnel, de plus intime aussi.
Et ici, Raymond Alcovère remplit son contrat poétique en laissant loisir à ses mots de choisir leur propre trajectoire et d’être dans une inventivité qu’il ne doit qu’à lui-même.
En cela, encore, il répond à ce que Saint-John Perse disait lui-même de la Poésie: « L’Amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. »

Cet ouvrage, une fois refermé, nous donnera sans doute envie de retourner aux pages d’Anabase, d’Oiseaux ou de Vents, et ce sera déjà pari gagné. Mais nous aurons aussi voyagé dans un texte qu’une fois loin de nous, et un peu oublié, effacé un peu par les jours, nous aurons le plaisir de reprendre pour y retrouver le même bonheur de lecture.

Michel Diaz, 27/04/2016

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