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Un scarabée bruissant du rêve – Pascal Revault

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UN SCARABÉE BRUISSANT DU RÊVE
Pascal Revault – Editions Musimot (2015)

Chronique publiée sur le site des éditions Musimot

« j’ai rencontré des formes glacées
trop immobiles et noires
pour des apparitions de ce temps

qui hantent les souterrains humains
leurs porches
et leurs dédales

comme des veilleurs
attendent
de sortir de leur chrysalide

nous rejoignent
et traversent nos flancs
d’une marche redoutable

et j’ai vu les mouches
s’acharner sur les yeux
du souffle pénible
d’un hérisson » (Ici au débord d’un mur)

Ce sont là des mots de fraternité adressés aussi bien à ces êtres de l’ombre (sont-ils hommes encore ?) qu’au hérisson agonisant. « L’autre » est pourtant celui, humain, qui traîne en clandestin le poids de ses misères, comme aussi, animal, celui qui meurt dans le silence de sa solitude, en seule compagnie des mouches.
Nous le voyons ici : prenant résolument appui sur ce que donne à voir notre fréquentation des êtres et des choses, l’écriture de Pascal Revault a pourtant quelque chose qui relève de l’onirique. En tout cas quelque chose qui, nous privant d’abord de nos repères, nous introduit dans un théâtre d’ombres et de lumières où ce que nous reconnaissons du monde revêt une autre dimension que les mots chargent d’une force singulière.
Cela est dû sans doute au fait qu’accordant moins de place à l’intériorité méditative et à l’introspection qu’à la dimension visuelle, cette poésie tournée vers le monde, ses maux et ses bonheurs, en un mot vers « les autres », privilégie une esthétique descriptive où ce qui y est dit se trouve aussi « dramatisé » (dans le sens plus « théâtral » de ce terme), c’est-à-dire donné à voir avant d’être donné à comprendre. Démarche aussi qui, s’emparant des éléments de la réalité (êtres, événements ou choses), en retient les lignes de force, les soulignant, les durcissant parfois, mais les dépouille bien souvent jusqu’au signe calligraphique, dans un geste d’épure qui leur fait perdre leurs contours initiaux pour nous ouvrir à d’autres perceptions, c’est-à-dire à d’autres aspects de la même réalité.

Ainsi, cet texte par lequel s’ouvre le recueil,
« un scarabée

retourne sa chitine noire
entre les rainures métalliques de la fenêtre

avant

tout bruissant des mains ensablées
qui cherchent à le caresser

de porter ce rêve
visible de l’Océan »,
mots où s’unissent, sous un même regard attentif, dans l’élan hésitant d’un geste, le respect bienveillant pour la vie, aussi humble soit-elle, et ce que l’envol d’un insecte par la fenêtre nous dit de nos aspirations à ces rêves de liberté que nourrit le grand Océan.
Ainsi, encore, très vraisemblablement, dans La lagune, le franchissement d’un pont métallique à la nuit tombante devient-il sous les doigts de l’auteur la descente d’un fleuve sillonné par « les corps des pirogues », substitution de ce que voit l’œil de chair par une autre vision, tout aussi recevable, où les yeux de l’imaginaire sollicitent les autres sens :
« j’aimerais bien écouter leurs pagaies
tinter contre les piliers

de cette langue de métal
sur laquelle nous roulons ».
De même, l’évocation d’un port en pleine activité (L’hôtel du port), on devrait dire en pleine effervescence, devient-elle la scène d’un monde livré à la folie d’une mécanique infernale où
« cela chuinte, grince, gratte, cogne
et craque, tape et craque
comme un fil de fer tordu
dans tous les sens au beau milieu
des sirènes et des avertisseurs »,
un monde déshumanisé (oui, bien sûr, « cela suppute, raconte, ronfle/ ripe et râpe, clique et claque », et « cela » nous paraît réduit à l’état de machines humaines), mais un monde où, soumis aux lois et au bon vouloir d’une « petite mélodie de cloches », de ces grues qui dévident leurs fils d’araignée, et de ces containers « rouillés et usés par le sel » dont nous ne savons ni ce qu’ils contiennent, ni d’où ils viennent, ni où ils vont, nous avons peut-être perdu l’usage de nos vies et la maîtrise de nos destinées.

Destinée à coup sûr, celle-là, lacérée par les guerres des hommes dont les ravages d’incendies se lisent encore sur le visage de cette exilée (Des yeux de fer glacés racontent), portrait en noir et blanc barré de cicatrices, où l’on voit qu’
« une larme bien dure
illumine ce visage et ses lèvres
qui ne tremblent plus
et soufflent ».
Celle-là fait partie de la « horde » de ces errants qui, fuyant « le bruit des bottes », s’échappent de l’embrasement de leur maison, « sans retour possible » et cherchent désespérément en se jetant
« dans le vaste déversoir
des mers à retrouver
de la chaleur humaine » (Les langages de l’exil).
Vaste troupeau hagard de
« ceux et celles qui partiront
les yeux éreintés de leurs souvenirs
d’animaux et de végétaux disparus
au milieu des vagues visqueuses qui dévorent la terre » (A la table d’un café sur terre)
Mais Pascal Revault ne compatit pas seulement aux drames et misères des hommes. Il prend aussi parti contre ces autres violences que l’homme inflige à la nature, sur toute l’étendue de la planète, la dépeçant jour après jour et la martyrisant, lui arrachant partout les cris de la souffrance, comme ceux de cet arbre de la forêt guyanaise, ces
« hurlements d’un corps énorme
qui chute
et précipite d’autres vies avec lui »,
et il nous laisse
« imaginer la trouée laissée dans ce ciel
baignée du soleil demain matin
pour d’autres vies » (Le chablis)

On voit que le recueil de Pascal Revault ne nous épargne pas la rudesse du monde, ce monde où « les chants hurlent l’espoir de vivre en rage » et où « les abeilles se font voler leur nectar par les humains » (Bien après l’île de Kos, Valérie). Mais il contient aussi des pages où l’évocation de l’autre, des autres, de la nature, des animaux, de la mer, des éléments, sont une ode à la vie et à la liberté, au pur et simple bonheur d’être et de se sentir pleinement vivant, de se dresser dans la lumière comme
« les peaux des arbres s’enroulent
vers le ciel en écartant leurs cimes
si forts, qu’on les entend déjà dire

l’incommensurable » (id.)
En témoigne encore ce texte, En mer, magnifiquement lumineux, qui évoque une longue séance de nage dans le large des eaux de la Méditerranée :
« la tête, les pieds et les mains heurtant les flots
avant de prendre un cap
c’est en mer la nage nue

l’écume des talons qui émergent
répond aux gouttes projetées par l’appui des paumes
et des épaules qui roulent

les bulles chuintées contre le torse
c’est mieux dévisager le fond
et les miroirs bleutés des ondes sous-marines ».
Et c’est alors, allant plus loin vers l’horizon et perdant de vue le rivage, que s’insinue la tentation de ne pas revenir, de se confondre avec le fond du ciel et l’étoffe des vagues,
« cœur heureux de sa propre chaleur qui exulte
vivre la nage de l’infini

non comme un désespoir
mais une chance à saisir
immense, de tout ce qui pourra s’accomplir ».
Tentation « d’aller de l’avant encore », non pour tenter l’orgasme torturé de la noyade, mais pour mieux se confondre avec les éléments dans la profonde exultation (mais on pourrait dire « l’extase ») de se sentir vivant, libre à ces instants-là de tout, et provisoirement oublié par le temps.

J’aimerais terminer ces pages en citant le texte, La ville des oiseaux, qui conclut ce recueil :
« à l’aube
le soleil
sommeille
quand les mélopées humaines
rejoignent
le chant des oiseaux

étonnés

puis surpris
par les pas
et les paroles
qui surgissent
des voûtes étoilées
de la ville qui se réveille

et les font se taire ».

Un scarabée bruissant du rêve est un beau livre qui ne cède jamais à la facilité, mais qui nous aide à espérer, comme dans le texte précédemment cité, que la Terre pourrait être ce lieu habitable où chacun trouverait sa place et qui permettrait, à l’aube des jours neufs et toujours à réinventer, que les voix qui la peuplent, par moments, se rejoignent.

Michel Diaz, 09.10.16

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Fantaisies – Bernard Henninger

fantaisies-couvertureFANTAISIES
Bernard Henninger – Editions Blogger de Loire

Bernard Henninger, romancier, nouvelliste, n’est pas poète, et il le dit, prévenant avec modestie ceux qui sont curieux de le lire.
Mais qui aurait le front de soutenir qu’écrire de la poésie serait le fait des seuls « poètes » (la plupart du temps, d’ailleurs, « autoproclamés »), la chasse gardée de ceux-là qui prétendent en détenir les codes et en faire une affaire de cercles « d’initiés » ?
« Je ne sais pas faire de poèmes, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes et ne suis pas le premier à le dire. »
Est-ce Bernard Henninger qui insiste ? Non pas. C’est là ce que déclare Henri Michaux à l’égard de lui-même. Et bien soit, B. Henninger n’est pas plus poète qu’Henri Michaux, tenons-nous le pour dit.

J’aurais pu cependant commencer cette chronique en reproduisant… quoi… ce poème, ce texte, cet objet non identifié ?… Allez, simplifions-nous la vie en disant ce « poème » dont le titre, Lumbago, évoque les difficultés d’un corps paralysé par la douleur :
« Dimanche, immobile,
En chien de fusil,
Par terre, tête vide.

Lundi, à quatre pattes,
Puis tête en équilibre
Sur le dos, fragile et
Muscles en papier mâché.

Mardi, debout me suis mis,
Presque fier, d’être droit
Sans me servir de mes mains. »
Si je tenais à faire cette citation pour aborder ce livre, c’est qu’au-delà de cette évocation dont la simplicité a des allures de comptine, ce texte adopte une manière de parler du mal en le tournant en dérision, et qu’on peut aussi bien le lire de manière métaphorique. Débarrassons-nous de la comptine où le lundi, le mardi et les jours suivants, « le roi, la reine et le p’tit prince sont venus chez moi pour me serrer la pince », mais, plus sérieusement, on connaît la question que pose le Sphinx à Œdipe : « Qui, le matin…, à midi…, le soir…? »
Et c’est bien aussi (surtout) le fait de la poésie, revendiquée ou non, que de proposer aux mots de la langue une pluralité de sens et d’ouvrir, dans ce qui est dit, des chemins d’interprétation où se révèle quelque chose de plus essentiel. En effet, comment ne pas lire (en dépit des protestations que l’auteur ne manquera pas d’élever), dans cette pénible victoire remportée sur le lumbago, une volonté de l’esprit (on pourrait en faire une « éthique ») de lutter pour se redresser, et de traverser les épreuves de l’existence (physiques ou morales) pour en arriver à « se tenir droit » ? Trouvera-t-on cette interprétation abusive ? Nous reparlerons plus loin de cette « droiture ».

Donc, Bernard Henninger ne se prétend aucunement poète, disions-nous d’abord, mais le fait est là, il écrit de la poésie, en tout cas quelque chose qui lui ressemble.
En parcourant les textes qu’il a réunis dans ce recueil et qui couvrent pas mal d’années, on se rend vite compte que quelque chose est là, qui nous prend sitôt par le cœur, dans la clarté du dire, la fluidité des phrases. L’écriture de B. Henninger répond exactement à ce qu’il a écrit dans la postface à son ouvrage : « travailler, produire, et travailler à produire un regard distancié, de façon à voir mes fautes, mes imperfections, sans complaisance, et sans un emballage illusoire, ni vanité qui abêtit, ni puérilité consistant à tout casser dès la première faute – autre écueil – puis recommencer : produire, trouver le regard, source de créativité, produire l’objet désiré en lui donnant – sans dissimuler mes fautes – la plus grande droiture possible. »
Revoilà le mot de « droiture », non revendiquée en exemple à suivre, mais comme idéal personnel de vie, en tout cas d’écriture, mot auquel il faudrait accoler encore celui d’humilité.

Mais allons vers le corps du livre.
A lire ce recueil, on voit que Bernard Henninger reste attentif au monde, au règne humain et animal (animaux et insectes), au végétal encore, c’est-à-dire à celui du « vivant », qui les concerne tous les trois et les anime d’une vie secrète dont l’esprit de la poésie sait nous rendre compte, puisque la poésie s’applique à (essayer) de déchiffrer, sur le mode du sensible, le mystère des êtres et des choses, qui n’est pas autre chose qu’une perception plus aiguë du Réel, c’est-à-dire de ce qui est.
Ainsi, le temps qui file entre les doigts d’une rêveuse énigmatique, inscrite dans un paysage dont on ne sait si c’est la mer ou la montagne :
« Ses doigts que l’on dirait crispés
Sur une ultime énigme
S’ouvrent et laissent couler
A nos pieds un filet de sable. »
Ou ce qui apparaît dans ce pudique et émouvant hommage, rendu comme l’effleurement d’une caresse, à ce chat disparu qui, animal baudelairien, sait faire de sa mort une leçon de vie et, à coup sûr, de haute dignité :
« Ce n’était qu’un chat, un vieux chat malade,
Dix-huit, c’est un grand âge
Pour un animal aussi petit
Qui avait pris tant de place.

Dix-huit ans,
C’est le tiers de ma vie,
Il est parti serein, sage comme un sphinx,
Je vais le chercher
Encore quelque temps… je crois. »
Mais encore, à travers ces mots, cette attention à ce qui, dans l’ouverture de l’à peine perceptible, annonce le printemps, rappelant cet élan vital qui le perpétue :
« Au bord du chemin,
Le cerisier précoce ouvre ses rose pâle,
Sur les buissons des haies vives
Eclosent les fleurs minuscules,
Blanches et gracieuses,
Et dans le ciel, volant haut,
Les hérons cendrés
S’appellent à rudes cris
Pour annoncer
Le chambardement à venir… »

Ce souci de saisir les choses dans la brièveté d’une perception aussitôt dissipée rapproche la plupart de ces poèmes de ce à quoi s’attache la redoutable forme du haïku, et il n’est donc pas étonnant que Bernard Henninger s’y exerce à son tour. Je me contenterai d’en citer deux, souvenirs de voyage au Maroc, qui touchent à l’essence même du genre. Celui-ci d’abord :
« L’hiver des palmiers
Balançants,
Fruits aigres, les arbres rêvent. »
Et aussi celui-ci :
« Le soleil se reflète sur le cuir,
Voilé rythmiquement
Par le chiffon du cireur. »

Si la voix de l’auteur adopte quelquefois aussi des accents plus personnellement intimistes où douleur et détresse ne sont pas absentes (sans user d’effusions inutiles, mais dans la « distanciation », nous l’avons déjà constaté), comme ici, par exemple,
« Framboises fraîchement cueillies,
Glace à la vanille,
Elle avait tout apporté,
Il n’avait rien à offrir qu’une vague nausée,
Sauf sa fatigue et une dépression sans fond… »,
cela n’empêche pas son regard de balayer le monde, et images et paysages, impressions de voyages et scènes de vie dérobées comme des clichés, composent un tableau nécessairement fragmentaire, mais toujours plein de tact, où l’on voit que s’avance un homme qui, parmi ce qu’il voit et engrange de « choses vues » (j’emprunte ce titre à V. Hugo), prend la mesure de sa juste place. Peut-être est-ce l’une des voies qui conduisent à l’accomplissement de soi, qui implique de renoncer à ce qui n’est pas essentiel, implique de se dispenser de tout « emballage illusoire » et « vanité qui abêtit », quitte à le payer chèrement :
« Le prix de l’Accomplissement
C’est la solitude.
Le prix du Pouvoir,
C’est le Renoncement à soi,
La Servitude…
Entre Accomplissement et Pouvoir,
Il n’y a pas de choix,
Il n’y a qu’instinct. »
On serait tenté de prendre cela pour la « profession de foi » d’un individu engagé sur un chemin de vie et, pour une fois encore, filer la métaphore, supposer que « l’instinct » de l’auteur de ces textes le range du côté de ceux qui travaillent à s’accomplir, se contentant de faire simplement et justement leur travail d’homme, comme cet oiseau fait, aussi, « d’instinct », le sien :
« Perché au-dessus de la neige,
Le merle au bec jaune
s’essaie à quelques trilles. »

Bernard Henninger s’est de même essayé à ces « quelques trilles » qu’il nous livre dans ce recueil et se révèle dans ces textes sous le jour d’un auteur fraternel et généreux, infiniment sensible. S’il ne cherche pas à jouer au poète, la voix qu’il fait entendre, audible, simple et nette, porte en elle un chant singulier, la vie et la chaleur humaine. Le tout enveloppé d’une extrême pudeur.

Michel Diaz, 07.10.2016

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Allant vers et autres escales – Colette Daviles-Estinès

escalesALLANT VERS ET AUTRES ESCALES
Colette Daviles-Estinès – Editions de l’Aigrette (2016)

La poésie de Colette Daviles-Estinès est de celles qui convoquent le monde, indéfiniment renaissant et indéfiniment redécouvert, que la marche des mots accompagne :

« Chaque jour
Un mot comme un pas
J’écris : la bruyère rouge rampe
A fleur de pierre »

Chaque jour est un autre, nouveau, « cicatrice » du précédent, trace de celui qui suivra. Où il faut tout réinventer, sans autre choix que de le prendre en charge et s’y aventurer, comme on marche en terre nouvelle, et réhabituer ses yeux à la lumière, ré-accommoder son regard à ce qui constitue l’énigme du Réel. Comme au sortir de la pénombre ou des mauvais rêves des hommes, on doit d’abord se confronter à ce qui nous aveugle d’évidence, et qui est la beauté du monde dans sa simplicité première. Chaque matin,
« Il faut dénouer l’aube
comme un ciel s’éventre au palmier voyageur. »
Le monde est là, qu’il faut tenter de « ressaisir » et de ré-habiter. Y retrouver sa place, essayer d’y inscrire le fragile de sa présence, d’y rebâtir un provisoire nid que le vent, on le sait, risquera de jeter à terre, mais un nid grand ouvert sur l’espace du ciel et les quatre fenêtres de l’horizon. On peut alors :

« Imaginer
trois marches empilées dans le paysage
D’un côté, du blé
coiffé en brosse par le vent
De l’autre, des lavandes moussues
ou peut-être la mer […]
Imaginer une porte en bois
hissée bleue sur les marches
Aucun mur n’est bâti autour
ni alentour

C’est une chose heureuse

Habiter le seuil d’une porte ouverte
adossée à la lumière »

Mais « habiter le seuil », ce n’est pas se tenir à la marge du monde, en lisière du temps et des choses, c’est seulement faire le choix d’assumer que l’on est toujours de passage, dans le Temps sans limites du Monde comme dans les lieux de la Terre, en halte provisoire et en continuel cheminement vers ce qui nous appelle, nous attend, plus loin, « ailleurs », et de se définir dans « l’être-ici » comme en durable transhumance.
Mais pour l’auteure de ces poèmes, imaginer une maison sans murs, qui a toujours sa « porte  ouverte », c’est aussi refuser l’idée de se laisser emprisonner dans un quelconque lieu (fût-il « heureux ») quand on sait que l’on est condamné(e) à un perpétuel exil, et que d’un « nulle part » on peut faire autant un « partout ».

« Je n’ai que l’embarras du choix de mes rivages », écrit Colette Daviles-Estinès, ou encore, malgré le retour au lieu des origines, « Où ne pas être l’étrangère ? »
Et c’est ce sentiment d’exil qui traverse tout ce recueil, à l’œuvre de manière récurrente dans les titres (Racines, Exil, Un retour étranger, Aller, Tram away, Cicatrice, Dérive, Allant vers, Transhumance, Au large de, pour n’en citer que quelques-uns) comme dans les textes eux-mêmes. Ainsi peut-on lire ces mots, dans le premier d’entre eux :

« Je voudrais arriver.
Je voudrais être de retour
quelque part
rien qu’une fois. » (Racines)
Ou ceux-là, qui ne sauraient être plus explicites :
« Je sais d’où je viens
Je suis d’Expatrie » (Mon pays)
Ou encore ceux-là, que l’on trouve à la fin de l’ouvrage :
« Ce que dépayser veut dire » (Revenir)

Ce sentiment du « déracinement » est moins d’ailleurs celui d’une souffrance explicitement exprimée, qu’une nostalgie lancinante des « racines désenlisées » qui « cherchent fleuve tranquille pour y flotter. » Une douleur existentielle qui, travaillant à « exhumer ce qui n’est pas », le convertit en oraison au monde, en ode au « pan de jour » que le soleil embrase, aux mouettes qui, « comme des frondes / tournoient leurs cris poivrés », ou à « la lumière des blés ».
Et il faut croire que la poésie est quelquefois remède au métier d’exister. Qu’elle peut être le pays où le déraciné, s’arrimant aux mots du langage, y trouve les outils pour assurer sa quille et sa ligne de flottaison. La dérive devient alors dans les eaux du poème, « allant vers et autres escales », ce qui révèle de l’endroit (que l’on peut entendre à la fois comme lieu de transposition d’un intime tourment et remise en place des choses) où l’on se donne le devoir d’aller « pour se tenir au large », c’est-à-dire loin de ces rives où, comme l’a écrit Rimbaud, « on ne peut, sur son front, qu’essuyer la suie des jours sombres. »

Les mots de la poésie de Colette Daviles-Estinès sont ceux de ce chemin qu’elle suit en silence, un silence où l’on voit que « quelque chose pourtant est en train de se faire. » Et si elle-même se demande ce qui se joue dans la lumière, « c’est lourd, c’est léger – je ne sais pas », nous savons, à la lire, que c’est vers la légèreté de l’âme que ses pas cherchent à la conduire, en tous les cas vers quelque chose qui nous allège aussi de notre pesanteur de vivre, et qui est « comme recueilli ».
Nous avons bien saisi ce mot dans son acception de « recueillement », mais si l’on veut, ici encore, jouer avec les mots, nous pouvons redonner tout son sens aux termes de « recueil de poésies », puisque celui-ci est un livre où tout ce que l’auteure avait de plus sensible et de plus précieux à transmettre y a, en effet, été « recueilli ». Il ne nous reste qu’à la recevoir avec toute l’attention nécessaire à ce qui nous est offert en partage.

Michel Diaz, 03.10.2016

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Lettre au poète Claude Cailleau

plumeTexte publié dans L’Iresuthe N° 37 (avril 2017) et Les Cahiers de la rue Ventura N° 40 (avril 2018). Ce texte a été repris et complété pour servir de préface à l’anthologie poétique de Cl. Cailleau (2019

Cher Claude Cailleau,

je vous laisserai faire la part des choses entre ce qui, dans cette lettre, relève du très profondément sérieux et ce qu’elle comporte de « divagation poétique » et de prise de position délibérément arbitraire.

Mais remontons d’abord quelque peu dans le temps. Il y a peut-être deux ans de cela, je vous avais écrit ces mots que vous me faites l’amitié de reprendre dans votre blog : « Je viens de lire d’une traite vos Sur les feuilles du temps et, malgré l’obsédante thématique qui y est développée, j’ai retrouvé l’auteur que j’apprécie : textes d’une seule coulée, souffle court mais obstiné, têtu, tenace. C’est un livre qu’il faut lire en marchant (je le ferai) sur des chemins raboteux, parmi les ronces et sous un ciel de crépuscule. L’ombre de la mort y plane tout du long, mais chaque vers, chaque pas, est un pas gagné sur la mort, une victoire, un élan vers le pas suivant, contre le crépuscule, contre la nuit, contre l’absence et l’oubli. Nostalgie et angoisse y sont transformées en conquête, sur le silence, sur la menace confuse qui nous cerne, et cela se transforme en lumière. Y fait la langue que vous utilisez : sobre, claire, rapide, allant à l’essentiel, dégraissée à l’extrême, d’apparence presque pauvre mais usant de ce dépouillement pour être plus efficace encore. Une langue « raclée à l’os ». Vous me rappelez votre âge dans le même courriel, mais c’est cet âge justement qui vous a doté des moyens de cette langue, c’est-à-dire d’un art que vous avez affuté comme une lame sur les cailloux des ans, et c’est là de la bien belle poésie. »

Ainsi, je vous avais promis que je relirai vos Sur les Feuilles du Temps en marchant sur les chemins (comme je l’ai fait avec d’autres de vos ouvrages), à l’heure incertaine du crépuscule. Je parlais d’abord de celui du soir. Mais j’ai soumis encore ma lecture à celui du matin (ah, les chemins, aux heures où le jour se lève, et quelle fraîcheur de l’esprit !), et je me dois de vous dire que vous avez passé ces deux épreuves avec une bien belle aisance – dont je n’avais d’ailleurs jamais douté.
Je vous rassure, ou vous déçois peut-être : ces lectures « à ciel (ou à cœur) ouvert », dont je me suis quasiment fait un idéal de vie, ne vous sont pas exclusivement réservées.
Le mérite n’est pas si grand, au fond, mais je prétends appartenir à la catégorie des bipèdes sans plumes, dite « marcheurs de longue haleine » (ou des randonneurs au long cours). Je marche tous les jours, beaucoup. Enfin, pas mal. Les chemins, quels qu’ils soient, et quel que soit le temps, sont mon cabinet de lecture autant que mon cabinet de travail.
M’étant solidement chaussé (les chaussures varient en fonction de ce je prévois de la qualité du terrain), je pars, un calepin et un stylo en poche et/ou un livre à la main. Généralement de la poésie, ou de la prose poétique. Les autres genres de littérature me semblent bien moins adaptés à cet exercice particulier, comme on ne fait pas l’ascension du Mont blanc en sandales ou s’engage dans le désert en bottes de pêcheur.
Parfois, je n’écris rien, je n’ouvre pas le livre. J’attends le bon moment, un signe favorable, qui sera aussi bien le murmure du vent dans un arbre, le déboulé d’un lièvre ou d’un chevreuil, la forme d’un nuage. Je marche seulement, je rêve, je médite, j’observe, je parais ne rien faire aux yeux de qui me croise, seulement avancer vers un but sans objet, mais en vérité « je travaille », ou je laisse plutôt « travailler » en moi ce qui s’agite dans les profondeurs, que la marche remue, cette vase qui constitue le fond de nos pensées, leur matériau de base (de vase ?), cette eau trouble et opaque d’où remontent des mots qui demandent à être à l’air libre, s’agencent souvent à leur gré, et deviennent des bribes de phrases à travers lesquelles des images remontent en bulles de lumière qui bientôt dessinent un sens dans l’incohérence du monde. Ces moments-là éclairent par avance ce que je vais lire, lui ouvrent un chemin, ou sont la basse continue de ce qui va s’écrire. Instants de grâce nourriciers qui ne dispensent pas de regarder où l’on pose ses pieds et n’empêchent en rien de prévoir les obstacles et de les éviter, ou d’adapter son pas aux exigences du terrain. Mais « faire un » avec le chemin tout en laissant vagabonder son esprit et ses sens est un exercice que l’on apprend en le pratiquant régulièrement et qui réclame une expérience dont je peux me targuer, l’âge aidant, de maîtriser de pied de maître.
La marche impulse un rythme au cœur, au sang, au souffle, à la pensée. La verticalité active de la marche donne à l’esprit son carburant et puise dans cette énergie profonde dont doit faire preuve le chef d’orchestre quand il lit ou dirige une partition.
Vous me permettrez de me citer moi-même en reprenant ici les mots que j’ai écrits dans l’introduction d’un ouvrage à paraître : « (…) la marche est déséquilibre d’un corps qui tombe vers l’avant, provisoire vertige d’un pied qui cherche son appui, instant de suspension qui précède la chute, et nouvelle poussée vers le ciel. Les rythmes de la marche, plus que toute autre chose, comme les cadences du cœur et le souffle qui les escorte pour régler les tempos de ses intimes tambourinements, sont ce qui inscrit l’être et le corps qui le porte dans l’espace et le temps d’une verticalité vivante et fertile. Ce miracle dont peut témoigner l’effort de s’arracher constamment à soi-même pour s’avancer à la rencontre de cet inconnu qu’on porte devant soi. D’un pas à l’autre reconduite, et toujours en limite d’abîme. »

Mais la poésie là-dedans ?… Qu’on va lire ou qui va s’écrire ?… Nous y sommes on ne peut mieux. « L’écriture de la poésie ? La terre de sous nos pas, a écrit Yves Bonnefoy dans La longue chaîne de l’ancre, mais trempée comme après l’orage, creusée par de grandes roues qui ont passé, se sont éloignées. Terre tout ornières dont de brèves lueurs remontent. »
Que vous dire d’autre que quand je lis, allant sur des chemins qui s’enfoncent dans les sous-bois ou sur ceux qui serpentent le long de la Loire ou du Cher,
« S’en va sur le chemin,
chancelle au vent mauvais,
(s’en va. Oui, que s’en aille !)
cahin-caha caha-cahin,
la vieille silhouette,
titubante, marchant
vers des lendemains de hasard.
Et refais le parcours
(une vie à jauger)
Tremble, avance deux pas… » (Sur les Feuilles du Temps),
que vous dire d’autre, sinon que le rythme des phrases, le tempo de leur souffle, viennent d’eux-mêmes s’accorder, et comme naturellement, au rythme têtu de la marche et à l’ostinato du cœur ?…
Sinon, aussi, que les modulations inscrites dans ces lignes, prises presque au hasard,
« Tu entres dans la forêt, celle des longues marche solitaires. Une allée droite s’ouvre, comme une cathédrale de feuillage. La paix des arbres offerte en récompense. Là-haut, le vent parle avec Dieu et tutoie le nuage… » (Pour une heure incertaine)
sont propres, elles, à imposer un pas plus retenu, celui de la méditation rêveuse, celui d’une avancée dans un paysage tout intérieur, semblable à celle d’un Hugo, plongé dans sa pensée, qui s’en va déposer « un bouquet de houx vert » sur la tombe de sa petite ?
Que celles-là, encore, prises encore au hasard,
« Je suivais une route lisse, foulais la plage abandonnée. La plage, mon premier désert. Dans le fond de mon âge, la neige couvre de flocons-silence les pages de l’enfantine solitude… » (Le Roman achevé) ne peuvent qu’imposer au pas un ralenti qui invite presque à s’arrêter, à suspendre son souffle pour se pencher sur son propre silence, à écouter ce qui nous vient, à nous aussi, depuis nos temps lointains ? Oui, le vers épouse le pas comme, à l’inverse, et réciproquement, le pas se coule dans ce que le rythme du vers lui infuse de sa musique.

Je ne résiste pas au désir de citer Michel Deguy, qui a écrit à propos de la poésie de Pierre Reverdy : « Le marcheur fait le temps avec sa marche, rythme et espace font le temps, frayant l’espace (« poussant l’horizon » comme un taillis éclairci par le corps) ». Et il écrit aussi, un peu plus loin, à propos de Chemin tournant : « Le poème de Reverdy est pareil à ce retour obstiné d’un marcheur au bord d’une falaise, ou lisière, où vient finir la terre : il revient « au bord des choses », hante la berge, hanté par cette figure de la marche et de la berge, où la réalité se dispose en « bord » d’elle-même. »
Oui, je le crois avec Michel Deguy, « la marche est un poème ». Le poète est celui « pour qui la marche est le poème de la marche, les choses « bord des choses ». Vous lire, cher Claude Cailleau, c’est aussi, comme en toute vraie poésie, se tenir sur le bord des choses et marcher en bord de falaise. Et si « la marche est un poème », votre poésie est de celles qui nous invitent à marcher en bordure de temps et d’abîme, sur ces chemins d’incertitude qu’à nous-mêmes nous sommes. Votre dernier livre de poésie, Crépuscules, ne démentira pas non plus ce que je viens d’écrire puisque, comme l’écrit Jean-Marie Alfroy dans sa postface à cet ouvrage où il fait référence à l’artiste japonais Hokusai : « Le mont Fugi de Claude Cailleau, c’est son enfance, qu’il ne cesse de revisiter par l’écriture tout en changeant constamment de point de vue ». Ecriture qui, en effet, ne se lasse pas d’explorer un passé qui vous permet d’interroger ce qui fait son présent. En vérité, ce qui constitue, cette fois encore, le contexte de ce dernier poème (une seule phrase de 30 pages), c’est l’unité du parcours dans lequel il s’inscrit, c’est-à-dire celui d’une vie tout entière placée sous le signe de la littérature et de la poésie, une vie qui n’aurait pas mis la sphère du poétique d’un côté et « le reste » de l’autre, mais les aura mêlés dans le « transvasement » de l’un dans l’autre, l’une croissant dans l’autre que celui-ci aura nourrie. La marche d’une vie. Puisque aussi bien la vie est marche.
L’écrivain Marc Delouze ne dit pas autre chose quand il déclare dans une interview : « Quant à la marche, oui, c’est sans doute un des « mouvements » fondamentaux qui animent ma démarche. Marcher, arpenter, parcourir, sillonner, explorer : c’est par les pieds que le monde nous pénètre d’abord, c’est avec nos pieds qu’on en prend la mesure (ou qu’on en fuit la démesure parfois) ». Et cela fait écho à vos propres mots : « Se déplace devant tes yeux, dans un paysage de landes – replis de terre, chemins d’errance, fleuris de mauve et de jaune roussi – la silhouette du marcheur d’un impossible devenir – grande cape et bâton, le pas rapide, comme fuyant sous la ruée des vents venus d’un automne marin. / Tu le suis dans sa quête insensée » (Pour une heure incertaine). Et Marc Delouze semble vous répondre quand il ajoute : « La fatigue des pieds (comme la solitude) est un carburant bigrement nécessaire qui nous permet d’éprouver le « besoin de l’autre ».

Oui, je persiste à associer lecture et écriture de la poésie à l’exercice de la marche, à ce qui, jailli d’on ne sait où, qui attend d’être là, sur le bout de la langue ou dans la lumière des yeux, lui donne l’occasion d’un éclat en tension, d’une radiance soudain accordée, comme sur la peau d’une eau sombre se pose la caresse d’un inattendu de clarté – mais aussi bien traverse « ce silence qui pleut en lisière de nuit sur l’énigme de la parole exténuée » (Pour une heure incertaine).
Les occurrences qui évoquent la marche (au propre comme au figuré), son mouvement, son avancée, abondent dans vos textes en images indissociables de la figure du marcheur. Ainsi, les feuilletant :
« s’en va sur le chemin
où la pierre
lasse d’inexister, appelle.
Les arbres le conduisent.
La forêt l’engloutit. » (Sur les Feuilles du Temps)
Ou :
« Dire encore le jour qui vient
dans les feuilles du vent.
Dire le pas qui s’éloigne,
d’une ombre dans le temps.
Les pas s’impriment sur le silence.
[…]
Chemins perdus
où la vie s’égare » (id.)
Je citerai encore Michel Deguy pour souligner à quoi ces occurrences nous rappellent : « Le chemin est et n’est pas (que) le chemin. Chaque jour la marche est reprise par le désemparement, la déception d’être et de l’être. » Et il écrit, un peu plus loin : « La sortie du poète, dont les pieds préparent le rythme du poème, date, dit le temps qu’il fait. Car il faut refaire le point, le temps, tous les jours un autre dans la même levée d’être. »

Et n’écrivez-vous pas encore, évoquant vos balades « à grandes enjambées », sur ces « plages en déshérence », au Port-Louis, accordé au murmure des vagues : « J’entendais leurs sanglots. Je m’égarais parfois – souvent – dans mes chuchotements » (Le Roman achevé) ? Aussi, au « gueuloir » de Flaubert, j’ajouterai, si vous me le permettez encore, la proposition, plus adaptée ici, du « murmuroir » (on pourrait aussi bien l’appeler « chuchotoir ») qui consiste à mettre à l’épreuve les textes qu’on lit ou écrit en marchant, une sorte « d’épreuve du feu ».
Certains d’entre eux (dispensons-nous de noms d’auteurs) s’essoufflent vite et ahanent, font un bruit de cailloux remués dans la bouche, ne tiennent pas longtemps le rythme, se brisent en fragments dont il faut recoller les morceaux, et révèlent un sang de navet, à moins qu’ils ne soient faits pour le silence de la lampe (pourquoi pas ?), mais il faut alors les veiller comme des oisillons. Ce sont des textes « d’intérieur », aussi sensibles au bruit qu’à la lumière. Il faut les ménager, ils négligent la part du corps et ne viennent que de l’esprit, ne s’adressant qu’à lui.
Les autres, au contraire, qui font preuve d’une plus robuste constitution, ne craignent ni l’espace découvert, ni l’infini de l’horizon ni aucun des caprices du ciel (ils ne réclament rien qu’une pochette imperméable transparente qui les mettra sans autre conséquence à l’abri de la pluie). Ceux-là font fi aussi des bourrasques du vent, des batailles de merles, des croassements des corbeaux ou du tournoiement des mouettes au-dessus des champs labourés, du bourdonnement d’un avion qui passe, du souffle de dragon d’un ballon dirigeable apparu au sommet d’une ligne d’arbres. Ou, plus exactement, ils s’en nourrissent. Ceux-là épousent, et quelquefois les dictent, la mesure du pas, les battements du cœur, les pulsations du sang, la rythmique du souffle, retiennent d’emblée la pensée, s’inscrivent dans l’élan du corps, dans le creux des viscères, dans la machinerie des organes. Et, sur le bord des lèvres, dans le froissement des mots prononcés, ils ont la force lente des rayons des phares qui éclairent la nuit où s’avancent nos vies.
Là-dedans, j’inscris en bonne et juste place votre si juste Pour une heure incertaine et votre si beau Roman achevé (livres de vous que je préfère, s’il faut faire ce choix difficile, et qui continuent de m’accompagner), qui ont pu, dans mes mains, bravement traverser les teigneux orages d’été ou les mutismes imbéciles des soleils de plomb.

Très amicalement.

Michel Diaz (04.09.16)

  

 

Alain Borne – Les Cahiers de la rue Ventura N° 33

Chronique publiée dans Les Cahiers de la rue Ventura, N° 33, septembre 2016.

 ALAIN BORNE (1915-1962)

J’ai déjà eu l’occasion, dans les pages de mon blog, d’évoquer le parcours d’Alain Borne. Je me contenterai de rappeler que, né en 1915 dans l’Allier, Alain Borne a passé l’essentiel de sa vie à Montélimar où il exerçait le métier d’avocat. Il publie ses premiers recueils en 1939 (éd. Jean Digot), 1941 (éd. P. Seghers), 1942 (Cahiers du Rhône), 1943 (Ecole de Rochefort), et atteint, durant les années d’après-guerre, fort de la reconnaissance de poètes comme Aragon, Char, Jaccottet, Seghers, une très appréciable notoriété. Il est alors publié par de grands éditeurs (R. Laffont, Gallimard, Rougerie), mais son éloignement de la capitale et des cercles littéraires le plonge dans un oubli relatif. Il meurt en 1962 dans un accident d’automobile. Depuis une quinzaine d’années, une regain d’intérêt pour son œuvre a suscité de nombreuses rééditions. Ainsi, les éditions Editinrer et Fondencre ont-elles récemment republié plusieurs de ses recueils, regroupés sous les titres de deux de ses œuvres,  Indociles et Treize.

En 2015, afin de contribuer à la célébration du centenaire d’Alain Borne, Fondencre a réédité en un seul volume quatre titres représentatifs de l’écriture des dernières années du poète. Après L’amour brûle le circuit qui donne son titre au recueil, on pourra lire ou relire Encres, Les fêtes sont fanées  et La dernière ligne. Ces poèmes sont complétés par la publication d’extraits de son journal intime qui permettront au lecteur de mieux percevoir l’univers psychologique et littéraire de ce poète au lyrisme si singulier

Comme l’écrit Philippe Biget, dans sa préface au volume, « les trois thèmes qui dominent l’œuvre poétique d’Alain Borne (l’amour, la mort et l’écriture) imprègnent les textes ici réédités. Trois thèmes qui ne doivent pas être appréhendés isolément car ils ne cessent de se mêler, de s’entrechoquer, de se chercher, de se rejoindre au travers de maintes porosités, conférant ainsi à l’œuvre un parfum si reconnaissable. J’ai parfois évoqué le triangle mythologique Eros/Thanatos/Orphée qui, me semble-t-il, est la meilleure clé d’accès à l’univers bornien. »

Cet univers est, ici, d’évidence, comme dans la plupart de ses ouvrages, celui d’un homme tourmenté, obsédé par la mort et l’inévitable néant qui la suit, d’un poète désespéré doutant de lui et de son art, ne parvenant pas à  trouver en lui la lumière de son salut. Certes, on remarque, dans ces vers, ce qui subsiste d’émerveillement devant le spectacle du monde, les sursauts d’un désir de vivre qui implore encore l’amour, cette pulsion de l’être vers un(e) autre qui lui fera encore

Trouver enfin des yeux

que seul je puisse remplir,

mais, heure après heure,

Le sang fraîchit comme le jour

quand le soleil s’en va du vent

et qu’un manteau de froid

souffle aux épaules.

L’amour, en effet, ne fournit au poète nulle consolation. Ainsi, dans Indociles, et s’inscrivant dans l’héritage baudelairien, Alain Borne évoquait la femme couchée à ses côtés comme une charogne en puissance. « Tout aussi sordide dans sa description, écrivait déjà Ph. Biget, Borne ne distancie pas le sujet en décrivant une charogne anonyme. C’est de la femme allongée à ses côtés et de lui-même qu’il s’agit, et s’il fustige le corps de la femme en le caricaturant de manière grotesque et morbide, c’est à la condition humaine qu’il s’en prend. Le désespoir le pousse à s’éprendre de la mort, ma grand amie qui n’a point de sexe. Une mort refuge qui résoudra peut-être l’infernal conflit entre donjuanisme et pulsion de castration, qui mettra un terme à la parodie de l’accouplement.

Nous sommes aux antipodes, ajoutait Ph. Biget, des effusions mystiques que l’on trouvait dans Treize. La noirceur accablante du tableau est quelque peu tempérée par un rêve messianique. Le poète invoque un autre Dieu, un Dieu beau d’innocence qui pourrait donner naissance à une autre création.

De l’interrogation naïve et fiévreuse de Treize :

Ma main d’avoir touché ton corps

saura-t-elle mieux écrire

à l’affirmation véhémentes de Indociles :

J’écris un poème pour mourir plus doucement

pour laisser après moi une sorte de feuillage

pour que les yeux voyant mon petit automne

se demandent s’il reste un peu de sève dans l’arbre.

Alain Borne renoue sans cesse avec la pulsion existentielle de l’écriture. »

Plus loin, dans la préface qu’il consacre, cette fois, à L’Amour brûle le circuit, Ph. Biget se demande si, d’abord « viscéral, ce mal de vivre enraciné au plus profond de lui, peut devenir « existentiel ». « Comment, poursuit-il, se produit le mélange d’auto-thérapie » que peut être la prise en charge de notre condition d’êtres-pour-la-mort,  et « de pulsion créatrice propre à transcender le « mal être » ? » Philippe Jaccottet commentait ces questions fondamentales de la façon suivante au cours de son allocution du 9 novembre 1963 : « … le seul fait qu’Alain Borne ait pu transformer cette constatation terrible en une image mystérieuse, qui est comme une vision, une ouverture sur le monde, suffit à l’élever au-dessus du désespoir qu’elle semble contenir, et représente encore un triomphe de la beauté sensible du cœur. »

Vie et mort, enlacées dans la même fascination, portées à bout de bras dans le même poids de tourment et la même rage impuissante, on voit bien, dans ces quelques vers, par exemple, comment le poète, entre désir de vie et désenchantement, entre élan de vaine espérance et sursaut d’exorcisme, cherche désespérément à donner à ses si simples mots ce qui pourra, d’un cri, faire jaillir encore une brève étincelle :

Je chante

et la vie comme un arbre

se hausse sur ses feuilles

immense dans l’automne

où les morts s’amoncellent.

Michel Diaz