Archives par étiquette : diaz

La Morasse – Jean Forestier

La MorasseLA MORASSE, Le quotidien d’un appelé en Algérie (1957-1959)
Jean Forestier – Editions Edilivre (2016)

Dans l’énigme du titre, se dissimule un terme du lexique de l’imprimerie que l’auteur, ancien ouvrier typographe, utilise comme métaphore pour annoncer son expérience d’appelé du contingent pendant la guerre d’Algérie, soit 27 mois, de 1957 à 1959. Métaphore qui concerne bien sûr la forme de l’ouvrage. La « morasse », nous explique-t-il, est « une épreuve, pas belle, pas nette, avec ses manques et ses imperfections », mais qui « permet cependant d’avoir une vue d’ensemble de la mise en page. et d’y relever tous les détails ». Une « image brouillée, unique, mais parfaitement lisible. » En fait, les pages d’une vie que l’on peut ressortir des archives de sa mémoire et relire sans rien pouvoir y corriger. « Des morasses, écrit Jean forestier, il y en a eu des centaines, des milliers durant la guerre d’Algérie. »
Certes, nos expériences de vie sont toujours aussi les brouillons de nos existences, et leurs « épreuves » sont toujours des tirages uniques que nous ne pourrons jamais plus corriger. Il n’en reste pas moins que certains, parce que la vie y a imprimé de plus profondes violences, ne sont ni « beaux », ni « nets », et que leurs « manques et imperfections » sont comme des caillots de sang figé dans le paysage de la mémoire. Et les livres sont là (fussent-ils publiés dans l’ombre) pour s’en approcher au plus près.

Morasse1-DrapeauLe livre de J. Forestier, auteur comme il le dit, dès le début, « sans aucune culture, sans diplôme, sans éducation, sans nègre, sans correcteur, va dérouler une longue page qui a pour cadre l’Algérie et pour thème la guerre. » Une page que l’ancien typographe va nous restituer un peu « brouillée », mais « parfaitement lisible ».
Disons-le pourtant dès l’entrée : soucieux de vérité, ce livre est à la fois modeste dans ses prétentions et humble dans sa forme, mais non dénué d’ambitions. En effet, il ne prétend pas moins que nous restituer, le plus fidèlement possible, « le quotidien d’un appelé en Algérie » (c’est-à-dire le bruit et l’odeur de la guerre !), mais c’est l’humilité et l’authenticité du témoignage qui en font toute la valeur. « Ce que j’ai vu, précise son auteur, vécu, ressenti, au même titre que des milliers d’appelés, je voudrais bien le partager avec d’autres Français intéressés par l’Histoire de leur pays. » A ce titre, cet ouvrage qui relève donc du témoignage de première main, se revendique aussi comme un nécessaire devoir de mémoire. D’autant plus nécessaire que J. Forestier déplore amèrement « l’omerta généralisée que l’on constate encore sur cette guerre d’Algérie », et dénonce cette « chape de plomb (qui) s’est abattue sur ce conflit comme si on en avait honte. » On pourrait, certes, lui objecter que certains historiens (peu nombreux il est vrai) ont mis tous leurs efforts à nous expliquer cette guerre et nous en éclairer les pages mais, sur le fond, J. Forestier a bien raison : la guerre d’Algérie reste une page honteuse de notre Histoire nationale, une guerre que l’on a longtemps camouflée sous le terme « d’événements » et sur laquelle la plupart de nos contemporains sont presque tout à fait ignorants.
Dans ce contexte de presque général oubli, on comprend qu’un participant de la guerre (qui l’a terminée, pour sa part, comme « grand blessé ») se sente autorisé à apporter sa pierre au rétablissement de la mémoire collective et s’y emploie, s’aidant de ses faibles moyens, dans ce qui sans doute sera l’unique ouvrage de sa vie. Récit d’un homme sans ressentiment ni haine envers ceux qu’il a combattus, mais seulement et légitimement meurtri par l’indifférence de ses contemporains et l’attitude de tous ceux qui l’ont tiré de son adolescence (pour des motifs dont il ignorait tout et des raisons qui n’étaient pas les siennes) pour le convertir en tueur. Car, dit-il, « on ne naît pas tueur sur ordre, et si la malchance nous contraint de tuer, c’est avec l’instinct de survie. » Et il écrit, plus loin, dénonçant leur hypocrisie, « nos hommes politiques n’en démordent pas. Il s’agit toujours de pacification en Algérie, de maintien de l’ordre. »

Morasse-Soldats cotesRécit écrit sans haine, je disais plus haut, à l’égard de l’ancien ennemi, le « Fel », dont au détour des pages on voit que leur auteur a compris les raisons de la lutte qui consistait, tout simplement, à conquérir la liberté et à rétablir la justice. Raisons qu’il justifie aussi, sans cependant s’y attarder, par l’état de misère et le dénuement dans lesquels survivaient la plupart des Arabes qu’il a pu rencontrer sur le territoire de guerre, paysans gratouillant la terre « avec des engins d’un autre âge. » Bien qu’il fût dans le camp, loi de la guerre oblige, de ceux qui, sous prétexte de « pacifier », ajoutaient à cette misère en dévastant les douars, en en déplaçant les populations et (tout autant que les rebelles le faisaient d’ailleurs) à se payer sur l’habitant en volant ses quelques poulets ou en tuant sa chèvre, son mouton, son âne.

Morasse5Sur cela, comme sur rien d’ailleurs, J. Forestier ne triche pas. Cependant comment rendre compte d’une telle expérience de vie, quand la mémoire, vive encore, brûle de raconter, mais que l’on se heurte au mur du silence et que la parole est réduite à n’être qu’un mince murmure dans l’ombre ? C’est comme hésitant qu’il s’avance, dans les premières pages de son récit, et nous le voyons tâtonner, chercher le mode d’expression qui lui sera le plus efficace.
Après l’introduction, La Morasse commence, au chapitre I, comme une autobiographie (évocation du milieu familial et social, de l’éducation, enfance menacée de délinquance, placement en orphelinat, en familles d’accueil, obtention du diplôme de typographe), l’auteur oblique bientôt, pour adopter un rythme de narration plus proche du « journal de bord » : « Ayant griffonné quelques pages de papier relatant des faits journaliers, je décide qu’à compter de ce jour, je noterai les événements saillants de ma vie militaire. » Mais si son matériau de base est le journal qu’il a tenu pendant plus de deux ans, il va, plutôt que de nous le livrer tel quel, y puiser de quoi rédiger ce que l’on désigne sous le terme de « mémoires ».

Morasse4-Soldat rougeCes mémoires vont donc être rédigés selon un point de vue interne mais, dans son refus de céder à quelque sensibilité, J. Forestier reste au plus près de ce qu’exige le récit de guerre quand la banalisation de la violence et la présence quotidienne de la mort anesthésient dans la conscience ses sentiments d’humanité et interdisent tout apitoiement trop long sur soi-même et sur l’autre.

Morasse2-SoldatsEt cette narration, un jour poussant un autre, c’est tambour battant qu’il la mène, respectant à la lettre le sous-titre de son ouvrage. « Le quotidien d’un appelé », c’est d’abord cette lancinante énumération de lieux (Nouader, Arris, Batna, La Meskiana, Khenchela, Biskra, et tant d’autres) où les troupes installent leur cantonnement, pour quelques heures, quelques jours, montent et démontent les guitounes, aménagent le camp, installent des systèmes de défense et des postes de guet, se livrent aux corvées traditionnelles, avant de repartir ailleurs, n’importe quand, le sommeil à peine entamé, souvent vers l’inconnu, dans l’improbable des montagnes. Ce sont les chefs hurlant les ordres, traitant souvent leurs hommes sans ménagement, les envoyant au feu sans état d’âme et provoquant chez eux des élans de révolte. C’est aussi, et surtout, le boulot du soldat et ses incessantes missions, de jour comme de nuit, reconnaissances de terrain, opérations de ratissage, coups de main sur les douars, fouilles des villageois et arrestations des suspects, embuscades nocturnes, ouvertures des routes, escortes des convois, soutiens portés, opérations de secteur, quadrillages de zones, nettoyages de nids de rebelles, accrochages, crapahutages harassants à travers le djébel, bivouacs improvisés dans des paysages hostiles, marches nocturnes éprouvantes et engagements meurtriers… Mais c’est encore le climat, presque aussi redoutable que l’ennemi lui-même, qui met les corps à rude épreuve, la chaleur épuisante sous un soleil impitoyable qui fait des marches un calvaire où les hommes titubent et défaillent de fatigue et de soif, la pluie, la boue, les nuits glacées, les vents coupants, la neige qui ensevelit les abris de fortune. C’est une guerre (où l’ennemi, invisible, mobile, présent où ne l’attend pas et disparu où on le cherche) se déroule dans des montagnes dont la beauté, nous dit l’auteur, est à couper le souffle : pitons rocheux dressés à flanc de ciel, véritables nids d’aigles où les rebelles se confondent avec la couleur de la pierre, ravin abrupts, oueds encaissés au fond des gorges, pentes de la montagne plantées de cèdres et de forêts impénétrables, paysages de roches à nu et d’éboulements de pierrailles, abritant d’innombrables grottes, caches de munitions et d’armes qu’on ne peut investir qu’après y avoir balancé des grenades, les avoir nettoyé à coups de lance-flammes, maquis touffus d’où peut, à chaque instant, jaillir une rafale de fusil automatique ou le couteau imprévisible qui vous tranchera la gorge… Car c’est aussi cela, ce harcèlement de la guérilla qui épuise les nerfs des soldats, ce ratissage des montagnes où la peur ne dit pas son nom, parce que la nommer, c’est se mettre en état de faiblesse, mais qui fait de l’homme ce chasseur qui se sait lui-même la proie de celui qu’il essaie de traquer. S’avancer en terrain ennemi, c’est d’abord, s’oubliant soi-même, « alerte de tous les instants, fouille systématique des coins suspects, l’esprit toujours en éveil, repérage des signes de présence humaine. »

Jean Forestier n’est pas un historien. Il ne se mêle pas d’analyser les causes du conflit ou d’en commenter les étapes, encore moins d’en ausculter les raisons politiques ou d’en étudier les protagonistes. Son récit est celui d’un homme de terrain, occupé à remplir son devoir. Il n’est pas écrivain non plus, et le sait (ne cherche pas à l’être), mais il a la plume efficace, la mémoire précise et, surtout, le désir de rester au plus près de ce qu’il a vécu et cherche à nous restituer le plus honnêtement possible. Le récit de sa guerre est un récit à fleur de peau, à ras de faits, mais constamment à hauteur d’homme et d’une dignité totale. Si l’on veut mettre de la chair, de la sueur, du sang sur ce que les historiens nous racontent de cette histoire, avec la hauteur et le nécessaire recul que leur impose leur fonction, il faut lire le livre de Jean Forestier. Il est, à sa mesure, un indispensable maillon de la chaîne de nos mémoires.

Michel Diaz.

Fragments d’un carnet d’hiver (extraits)

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk
Photo :
Arbre solitaire dans la neige – Par BrOk.

Extraits du texte publié dans L’Iresuthe n° 37, printemps 2016

[…]

5 janvier
La nuit ne peut que frissonner au soleil matinal. Un soleil hébété de sommeil. Comme si un mirage de sel et de corps incertain prenait lentement consistance.
La neige d’hier se déguise sous des dehors de masques gris qui voudraient camoufler la détresse du jour. Mais voici celle-là qui remonte, pareille à l’eau d’un puits aussitôt qu’on vient d’y puiser.
Lente entrée dans la rade de l’aube où s’installe un autre silence. La fatigue d’un quai désert.
Le café fume dans le bol posé sur le rebord de la fenêtre. Des mésanges à longue queue s’agrippent aux rameaux dénudés du lilas. Venues faire ration de graines et de graisse.
A travers la faïence du bol, tenu entre deux paumes qui se prêtent à la brûlure, on restitue au monde ce foyer de chaleur dont le cœur toujours s’alimente.
Pour se sentir vivant, il faudrait convoquer ce miracle : être là, sans paroles, pas trop avant de soi et pas trop arrière non plus, mais juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle, accordé au balancement des secondes, au rythme de leur pouls. Libre de toute attente et de toute désespérance.

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail110 janvier
On dépose bien ses chaussures mouillées sur le seuil de la porte. On peut y déposer aussi ce qui, de nous-mêmes, nous est un encombrant bagage. Ce qui tombe d’un mur mal bâti.
… Longtemps, j’ai rêvé d’habiter un corps, douloureusement inconnu et toujours hors d’atteinte. Un corps étranger, mais jumeau, qui depuis toujours m’attendait, au revers de la porte close. Sans chagrin de sa part et sans rien à défendre.
Un corps léger, de peu de signifiance, débarrassé du plomb de mes organes et s’avançant comme une danse dans le ciel ouvert. Un corps flottant dans la lumière en brumes, pareil à un éclat de rire du soleil après la pluie.
Un corps fait d’une autre matière, poussière et vent mêlés. Abritant une voix capable de répondre au bruissement des arbres et aux voix des oiseaux.
Une présence sans image sur la vitre sans fond des jours, se tenant en retrait, dans l’abandon du monde, un trou dans la pénombre, comme une éclaircie dans le cœur.

[…]

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail24 février
Il y a de ces jours que l’on pousse, tombereaux de charbon arraché, ongles nus, à la veine. On parle pour y voir plus clair dans le noir de la tête, emmuré dans son crâne, à l’étroit, et c’est pareil à une peur qui nous saisit à entendre le son de sa voix. Et c’est pareil encore au lent drapé d’un horizon de neige où ne s’imprime dans l’air dur que le cri sans écho d’un oiseau.
J’aurais tant voulu avancer, précédé du bruit blanc que fait celui qui sait tout le prix du silence !
Comme on laisse glisser sur sa main, me disais-je à moi-même, l’ombre légère d’un nuage, laisser venir à soi les mots, dans une amitié vigilante. Et les laisser se perdre aussitôt dans l’oubli, sans avoir pris forme ni sens.
Ils ne sont là, pourtant, au bord des lèvres, que pour annoncer quelque chose d’étrangement obscur qui n’a que la nuit pour mémoire et rien pour avenir qu’une ombre dévorante. Qu’aurions-nous donc à faire que les protéger du dehors en les protégeant de nous-mêmes ? Les préservant ainsi de la chair mortelle de la parole.

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail65 mars
… C’est là, et je n’invente rien, sous la peau de la langue.
Remuement des jours de misère. Revenus de si loin dans le souvenir. Et c’était, ces jours, sous les coups de la lame froide, une mince digue de mer qui ne parvenait à rien arrêter de l’incohérence du monde et de son absurde déferlement. L’envie de se cogner contre le mur de sa faiblesse, haute comme un vol d’éperviers, de l’arroser d’un flot brusque de sang, avant que de livrer sa chair aux serres des rapaces.
L’envie de disparaître au monde et à soi-même, et de rompre avec tout discours.

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail411 mars
Depuis aussi loin dans le temps que j’arpente le pont de la veille, je ne suis que nuit pour moi-même. Contre cela, mes yeux de chair ne peuvent rien.
Et le monde, alentour, ne fait que demeurer ainsi. Sourd, opiniâtrement, et comme replié sur les fonds de ses eaux dormantes où gît tout l’incompréhensible. Contre cela, non plus, la lumière du jour ne peut rien.
Il n’y a, peut-être, d’issue, heureuse ou malheureuse, que dans les risques de l’amour, de la souffrance et de l’éclatement. Car selon la logique inspirée par les yeux de l’Ange de la Mort, yeux qui, dit-on, recouvrent tout son corps, on ne peut avancer qu’en brûlant ce que l’on a jadis aimé, qu’en détruisant, l’un après l’autre, ses anciens visages. N’avancer qu’en danseur de corde, au-dessus de l’abîme et d’un centre vertigineux, œil ouvert largement sur un ciel qui voit geler nos plaies.

[…]

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail314 mars
C’était quand déjà ? et quoi au juste ?
J’étais là, parmi vous.
… Quelqu’un est là, j’aurais voulu vous dire. On ne sait qui. Qu’on devine pourtant, mais qu’on feint d’ignorer ou refuse de reconnaître. Et cela vient du fond, de là où les regards butent contre la nuit.
… Ne voyez-vous pas, entre vous et lui, cet anneau de désert, comme dans un champ de neige le gouffre où tombent les pas ?
Une voix qui parle, appelle, se confie, réclame qu’on lui rende son visage, ses yeux, que personne n’entend. Mais, tendant l’oreille, quelqu’un peut-être percevrait un lointain murmure d’abeille, un rien de bruit, un linge étendu qui s’égoutte.
Une voix. Au milieu de vous, et pourquoi dans ces creux de silence, cette lumière sans éclat ? Quelqu’un est là, qui ne peut vivre et ne dit pas pour dire, n’invente pas ses sons, comme l’arbre, jetant ses feuilles dans le vent, improvise les siens. Dire lui est une besogne dévorante. Ce lui est un bagne féroce où quelqu’un cogne contre la muraille, pour être libre.
Et comment ? quand l’aube même hésite à épeler son nom ?

[…]

Arbre-solitaire-dans-la-neige-Par BrOk-Détail525 mars
Pourquoi ne pas écrire ce qui va se passer ?
… Temps livide, indolore. Corps et esprit en rade.
… Et tous ces jours d’avant, cloués sur la roue de souffrance, qui est la seule vérité certaine.
Il faudra que le vent, sous les os de mon crâne broyés par la migraine, finisse par casser ses chaînes. Un vent haché de pluie, tourmenteur mais sans haine, qui dévasterait un peu plus mon jardin. Qu’enfin s’ouvre une porte.

26 mars
De quelle bataille suis-je celui que l’on abandonne à lui-même ? Et de quel combat le dernier témoin ? Ou, plutôt dirais-je, de quel corps à corps ?
Ce sera l’un de ces jours tristes où le crépuscule sera sans visage, la douleur sans épines, le cri des algues étouffé sous le poids de la vague.
La lame du rasoir s’enfoncera dans une chair aux poings serrés. L’oubli s’ouvrant devant, et rien qu’un peu d’étonnement. A peine. Un corps blotti dans le silence, recroquevillé. Une nuit qui ira en s’épaississant, ne reculera pas.
Et je regarderai le sang glisser sur mes poignets pour inonder mes paumes, hésitant à le reconnaître. Comme si, pas plus, ne m’appartenait cette vie qui, souillant le blanc de l’émail, s’enfuira lentement par la bouche du lavabo.
Je la regarderai glisser, non dans l’indifférence, mais avec l’intérêt que l’on porte, quand on a perdu l’usage des mots, à ce qui, sur le bord des lèvres, réclame encore qu’on le nomme. Seulement déchiré par ce sentiment de légèreté que nous donne ce qui nous quitte.

… Sang qui n’est que le prix de la cendre où le cœur se débat encore et de la suie grasse des mauvais jours. De ceux qui n’ont brûlé que dans la fumée de leur peine. En cette heure qui sonne, où le pas fait défaut sous les jambes et où toute fleur enfin s’abandonne.
Où l’amour même, au revers de toute lumière, a fini, sans regret, d’effeuiller les pétales de sa dernière lampe.

* * *

La Nuit de la Toussaint – Michel Diaz (janv. 2016)

La nuit de la ToussaintLa Nuit de la Toussaint

Historique du texte (p. 13 ) :
« La version radiophonique de cette pièce a obtenu, en 1985, une Aide à la création du Ministère de la Culture et reçu le soutien de la Commission à la Direction du Théâtre Radiophonique Belge.
Elle a été diffusée sur les ondes de France-Culture le 4 novembre 1986, à 20h 30, sous le titre de L’Insurrection, dans une réalisation de Jacques Taroni, avec Souad Amidou dans le rôle du Récitant.
Elle a aussi été diffusée, la même année, sur les ondes de la R.T.B.F. et rediffusée à deux reprises, en 1987 et 1989, dans le cadre des « nuits de France-Culture ».
La version scénique de 1985, légèrement plus longue, a été lue dans différents festivals de théâtre et au Théâtre du Rond-Point des champs Elysées en 1989, à l’invitation de Jean-Louis Barrault. C’est cette version, légèrement remaniée en 2015, que nous avons choisi de reproduire ici. »

4ème de couverture :
« Le cœur de cette pièce (qui ne se veut ni « historique » ni « documentaire ») évoque les événements qui se sont déroulés dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954. L’Histoire la désigne comme « la Nuit de la Toussaint », date qui, officiellement, marque le début de la lutte armée dans la guerre d’indépendance du peuple algérien.
Nous parlons bien de « guerre », car ce que les gouvernements successifs de l’Etat français ont d’abord, non pas pudiquement, mais hypocritement et longtemps désigné sous le terme d' »événements », était bel et bien une guerre, avec son cortège d’horreurs et de morts.
Au-delà de toutes autres considérations, s’il fallait retenir une seule chose de cette pièce, qui se veut au plus près de la forme d’une « tragédie primitive », ce serait le bruit de la guerre, ce bruit inoubliable. Pas moins inoubliable que celui de la mer. Pas moins, non plus, que le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite. Et cela, à soi seul, est un sujet qui a son importance.
Mais un sujet que l’écriture poétique était à même de traiter. Dont elle devait même de s’en faire un devoir. »

*    *    *

Extraits de presse :

« Bruits de fusils automatiques, de mitrailleuses, d’explosions de grenades, cris, hurlements, appels, you-you des femmes… En arrière-fond sonore, le fracas pétrifiant de la guerre, de n’importe quelle guerre, la rumeur de la violence qui monte vers son paroxysme et aussi, tout au long du texte, le silence nocturne, palpable dans les souffles retenus où monte lentement l’insurrection.
Un homme se souvient. De son enfance. De la guerre d’Algérie, de l’insurrection, des ratonades, des exécutions réciproques, de la peur, de la haine.
[…]
Le passé qui revit est en lui-même profondément émouvant. Ce qui est encore plus attachant dans cette « dramatique », élaborée avec la participation de la Direction du théâtre et des spectacles, et le soutien de la radio belge, c’est la tentative faite par Michel Diaz, et au demeurant réussie, d’ouvrir un dialogue entre la mémoire collective et la mémoire personnelle.
Ainsi, se souvenir n’est plus un vain retour sur le passé, mais recherche active d’une continuité dans la fuite du temps. »
André Alter, Télérama, 3 octobre 1986

« Une pièce (un récitant, un chœur) qui semble vouloir renouer avec la forme de la tragédie primitive. Et le sujet se prête au genre de la tragédie : l’insurrection algérienne, la guerre et le déchaînement de ses violences. […]
Ce texte, conçu initialement pour la scène, se prête volontiers au traitement sonore qu’exige une dramatique radiophonique puisqu’il en contient déjà tous les éléments. Il n’y perd aucunement en intensité. On est alors, devant son poste, comme à l’écoute du chaos qui secoue le monde, car cette guerre-là, c’est aussi l’écho de toutes les autres qui n’en finissent pas de le faire trembler.
La forme dramatique utilisée ici, « décapée jusqu’à l’os », et en rupture avec les formes plus traditionnelles du théâtre, s’apparenterait à celle du récitatif ou du poème dramatique, mais nous n’en sommes pas moins attentifs à une action dont le jeu sur les rythmes nous maintient jusqu’au bout sur les crêtes de la tension.
Dans le rôle principal de récitant, Souad Amidou, qui doit certainement renouer avec d’autres souvenirs de théâtre, puisqu’il a créé le rôle de Saïd dans Les Paravents de Jean Genet, au début des années soixante.
C’est lui qui porte le texte de Michel Diaz sur les épaules, à bout de voix, avec des accents de révolte et une émotion retenue qui nous touchent au plus profond. »
D. R., Libération, lundi 4 novembre 1986

« […] Il ne faut y chercher ni récit linéaire, ni leçon d’histoire, ni pesant exposé d’opinions politiques et dogmatiques. Rien, là-dedans, de didactique, ni personne qui se fasse porte-parole d’une autorité magistrale. Tout ce que l’auteur veut nous dire est porté par un Verbe qui tient de la rêverie extériorisée, de la réflexion à voix haute, de la dénonciation, de la profération, de la prise à témoin. Le véritable personnage de la pièce est une langue déconstruite, poétique et tournoyante, qui joue avec les repères spatio-temporels, une pensée qui suit les méandres de la mémoire, réelle ou reconstituée, et au bout du compte renoue avec l’héritage de l’éternelle tragédie humaine. »
Th. H., La Libre Belgique, 30 novembre 1986

Nouvelle édition : éditions La Simarre & Christian Pirot, 106 pages, janvier 2016

La Nouvelle République – 02 déc. 2015 – Expo/dédicaces

expo Alain Plouvier - 2

Michel Diaz et Alain Plouvier – Photo : NR.

Alain Plouvier privilégie souvent, dans ses œuvres, la ligne, le trait. Qu’il soit droit ou sinueux, libre sur la toile, ou enfermé dans un cadre, il le décline à l’envi. Ses dernières toiles révèlent, une fois de plus, son talent dans la recherche des archétypes, des lettres d’un alphabet universel. On pourra le (re) découvrir à l’occasion d’une nouvelle exposition. Ou de l’ouvrage que vient de lui consacrer Michel Diaz (« Archéologie d’un imaginaire un peintre : Alain Plouvier ») et que ce dernier dédicacera ce week-end dans l’atelier d’Alain Plouvier à Chédigny.

« J’ai travaillé sur l’esprit de ses œuvres en essayant de comprendre ce qu’elles voulaient nous dire », explique Michel Diaz. Auteur de pièces de théâtre, de poésie, d’études sur des artistes, photographes ou peintres  (Thierry Cardon, Laurent Dubois, Pierres Fuentes, Rieja Van Aart, Laurent Bouro), il a découvert la peinture d’Alain Plouvier, il y a quelques années et, attiré par sa minutie, les formes, l’imaginaire déployé dans ses tableaux, a décidé de consacrer son dernier ouvrage à l’artiste de Chédigny (*). « C’est un monde riche de symboles. Ce symbolisme universel peut permettre de comprendre le monde, en tout cas de nous y inscrire en réveillant en nous les signes d’une mémoire millénaire. Ces signes sont ceux de toutes les cultures, de tous les temps. » L’écrivain précise que dans son livre il se « place dans la situation de quelqu’un qui aborderait cette peinture sans la connaître et qui trouverait peu à peu, l’explorant, des chemins d’interprétation ».

(*) « Archéologie d’un imaginaire un peintre : Alain Plouvier » éditions La Simarre & Christian Pirat. 132 pages, 40 €

Atelier Alain Plouvier, 13, rue du Lavoir à Chédigny.
Samedi 5 et 6 décembre de 11 h à 19 h : exposition et dédicace de Michel Diaz.
Dimanche 6 décembre, à 16 h concert Jean-Luc Cappozzo.
12 et 13 décembre exposition et dédicace 15 à 19 h,
à la galerie Sanaga, 99, rue de la Scellerie à Tours.

La peau sur les mots

La peau sur les mots

LA PEAU SUR LES MOTS – Brigitte Guilhot – Hafed Benotman

Editions SKA (2015), format numérique, 101 pages, 3,99 €

Chronique publiée sur le site des éditions SKA

« D’octobre 2004 à mai 2007, alors que celui-ci était emprisonné à Fresne, Hafed Benotman, alias H. B. Murdos – et Brigitte Guilhot, alias M. B. Lupa – ont entretenu une correspondance intense ponctuée de rendez-vous au parloir qu’ils appelaient le cube. Entre recueil poétique et récit fragmenté, La Peau sur les mots rassemble des extraits intimes de cette correspondance passionnée de haute volée littéraire. Il y a chez ces deux-là une fascination réciproque née de l’Ecriture, un « Jeu du Je » en miroir si puissant qu’il traverse les murs de l’enfermement et touche leurs corps. C’est un ballet intime d’une érotisation et d’une sensualité exacerbée par l’attente de la distribution du courrier et des face-à-face entre les quatre murs du cube. » [Documentation internet – SKA Librairie]

Il est difficile de ne pas penser, à la seule lecture du titre de l’ouvrage composé par Brigitte Guilhot, au recueil du poète Bernard Noël, La Peau et les mots. Ce parallélisme syntaxique va au-delà de la simple coïncidence puisque, toute comparaison gardée par ailleurs sur le genre, la forme et le fond, il s’agit bien, dans les deux cas, d’une écriture qui engage l’être dans son rapport le plus étroit et le plus profond à l’écriture, qui implique un rapport physique avec elle, un affrontement où se joue quelque chose de la vie même et où la mort s’inscrit en filigrane dans le sang de l’encre.
Dans La Peau ET les mots, la conjonction de coordination traduit la poétique de B. Noël, écriture qui est « écriture du corps en action », c’est-à-dire écriture qui, s’observant et s’interrogeant elle-même sur ce qui survient d’un non-dit/non-dicible qui recule dans l’ombre à mesure, y voit ce qui, dans l’émergence, se trace sous la main, effaçant la trace d’un « je », toujours autre, qu’elle révèle en ne faisant, tout compte fait, que suivre une sombre ligne de mort.
Presque à l’inverse, dans La Peau SUR les mots, l’adverbe « sur » traduit l’idée, non d’une superposition qui voilerait l’insoutenable de ce qu’est l’acte même d’écrire, mais d’un recouvrement, dans les deux sens du terme. C’est-à-dire, d’abord, tentative exaltée de greffer sur les signes de l’écriture (ces traces vidées de nous-mêmes aussitôt que posées sur la page), ce qui ruisselle de la voix, lui donne corps, souffle et vie. Et c’est alors, par la seule vertu de cette opération de la parole, que l’absence pourra recouvrer son poids d’os et de chair, de désir et de frustration, autrement dit charger les mots d’investir de présence ce qui, dans la parole, se contente ordinairement de le représenter.
Ce rapport au langage, cerné déjà par Mallarmé, au-delà d’un échange de lettres (qui, malgré son ardeur et sa densité, ne pourrait nous paraître qu’anecdotique, purement personnel) pose ici la brûlante question du rapport de la poésie – au sens premier du faire – à la langue et, par là, de leur relation au réel (à l’absence incomblable de cet « aboli bibelot »), à ce qu’elle espère toujours en saisir, en comprendre, en traduire, nous restituer, dans son immanence, de son intime et insaisissable présence.
Cette question, qui pose l’Ecriture de La Peau sur les mots comme essentielle à son projet, est explicitement mise en avant dès l’entrée de l’ouvrage, sous la plume de Lupa : « Non, je n’ai pas peur que nous retrouvions tous les trois (Toi, Moi et l’Ecriture). Je suis intriguée de ce que nous allons devenir. J’espère que nous serons à la hauteur, car c’est là un grand destin A TROIS. » A ce stade, le rapport mallarméen à l’écriture s’inverse, me semble-t-il, pour revendiquer son rôle orphique et apollinien, car ce ne sera plus tant la main qui écrit, que l’écriture et la parole qui, se faisant corps et main, seront capables de donner « peau et matière existentielle » aux mots, les illuminant de pouvoir créatif dans une dimension quasi épiphanique. « … à travers mes mots, écrit encore Lupa, mes pensées, mes écrits à toi et au monde, et les tiens, bien sûr, au monde et à moi, je sens que je touche et vais toucher de plus en plus un autre niveau de réalité d’Etre. » Ne plus être celui ou celle qui écrit, mais celui ou celle qui est écrit, un être que révèle l’Ecriture et qui ne prend corps que par elle, car « j’ignore tout de ce que je vais écrire désormais, de ce qui va m’écrire. » C’est en cela, dans cette attention à ce qui se parle et s’écrit sans nous et gît au plus profond, que B. Guilhot rejoint la problématique que B. Noël ne cesse d’explorer tout au long de son œuvre.

Ainsi, dans cet ouvrage, l’Ecriture n’est pas seulement le liant entre ces « Toi » et « Moi » qui correspondent, mais le personnage majeur de ce livre, celui qui donne chair et voix à l’un et l’autre, les réunit et les dépasse en ce qu’il est la seule chose par quoi ils pourront véritablement exister, quitte à lui accorder tout pouvoir sur eux-mêmes. D’ailleurs, Lupa le dit encore explicitement : « Je vais nous anonymiser, ou tenter de le faire pour ne laisser que l’Ecriture. »
Oui, le salut de la relation passionnelle entre Lupa et Murdos, c’est bien l’Ecriture dans ce qu’elle pourrait avoir de correspondance charnelle – non la « littérature » qui donnerait à cet échange épistolaire une dimension travestie sous le faste du style et l’apparat de la formule, dimension dans laquelle aucun des deux ne reconnaîtrait l’autre. Exercice qui ne serait qu’un jeu factice qui justifierait, dans pareille situation, qu’ils le prennent en horreur, qu’ils ne comprennent plus ce qu’ils auraient voulu montrer en y jouant, au lieu de se risquer, comme ils le font ici, sur le fil tranchant du langage, faisant ainsi meilleur usage de leurs mains et des mots. Car se contenter de parler, pour emplir de mots vains la distance et l’absence, n’est que mensonge, ou pire : lâche insulte à la douleur et à l’attente, et gaspillage du peu de temps et des forces qu’il nous faut consacrer à vivre, à essayer de se toucher. Mais cela, cette urgence du dire, cette nécessité d’une sincérité inscrite dans la vérité de la chair, c’est quand on ne veut pas se dérober à la douleur, que l’on choisit de l’affronter de face, comme on fait d’un taureau dans l’arène, qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche en déchirant les brumes dont on s’était d’abord enveloppé, abattant un à un les obstacles, traversant la distance de plus en plus faible – si près soudain qu’on voit son mufle plus large que le ciel. Il faut alors essayer d’embraser la page et, d’une flamme soudain plus haute et plus vive, illuminer le corps de l’autre et son esprit, et lui procurer jouissance, comme quand l’avancée dans le labyrinthe des jours se change en chemin d’espérance, et la pesanteur de l’attente en source de désir. Celui-là qui raidit et durcit le sexe de l’homme, qui imprègne de larmes veuves celui de la femme, mais aussi, et surtout peut-être, le désir qui se tient en retrait du bonheur et de ses tromperies, dans la paix d’une joie provisoire et non exempte de souffrance, mais ici et là lumineuse et souvent plus légère que peuvent l’être les pensées d’un enfant endormi.
Dans ces pages, les mots traversent la distance transparente, et c’est, nous l’entendons, de fragment en fragment, le temps même qui marche, semant de pas en pas les cailloux des questions, des doutes et des certitudes qui font tout le chemin. Le temps, qui fait ces quelques pas, ces quelques autres encore, vers ce qu’il ne sait pas qui peut l’attendre, mais qui demeure cependant le seul chemin possible. Le seul chemin… « Qu’allons-nous inventer, écrit Lupa, dans cette rencontre d’amour pour que nos corps s’abandonnent sans autre forme de contact que ton pouce – un instant – posé sur mon poignet ? »

Ce livre est chant d’amour, mais taillé dans la pierre et rude d’exigence, et dépouillé de tout attrait pour les méandres savoureux du cœur, désencombré de toute mièvrerie sentimentale. Chant d’amour, en effet, et comme l’écrit Anne Bert, « La conversation intime empreinte de poésie n’est ni romantique ni aveugle, au contraire, elle ouvre grand les yeux sur le monde et tente l’expérience de l’intime connexion en évitant l’écueil de l’épuisement amoureux. »
Livre cruel encore, c’est-à-dire lucide et incisif, et quelquefois brutal, comme l’est l’amour même quand il doit de débattre contre le temps qui le menace, la lassitude, la fatigue et tout ce qui le rend destructible. Mais il est chant « d’amour courtois », au sens où, dans la poésie courtoise médiévale, l’interdit moral de l’acte sexuel entre les deux amants (devenu ici interdit social) exaltait leur passion réciproque et exaspérait leur désir, laissant ainsi toute la place à ce qui, peut-être, est essentiel à tout amour : la personne de « l’autre », rendue à la vraie nudité de son être, et l’imaginaire fantasmatique qui ne reste jamais à l’abri cependant des dangers vénéneux de son idéalisation . Ou, pour le dire ainsi : l’occasion de creuser la vérité de « l’autre » en en faisant l’objet de l’Ecriture, d’éprouver SOUS la peau la vérité des mots, en mesurer à chaque instant le degré d’authenticité, et en même temps laisser libre champ, autant que faire se peut, à l’imaginaire érotique et au théâtre des fantasmes. C’est encore Lupa qui écrit, consciente que l’imaginaire pourrait prendre le pas sur la réalité, mais semblant tenir à distance la possible dérive : « Je suis assez tordue pour aimer trouver plus de chair à ton absence qu’à ta présence, car c’est dans l’entre-deux de nos corps que nomos s’incarnent. » Cet entre-deux où tout se joue, et on pourrait l’entendre aussi dans son sens érotique.

Mais l’amour, s’il se veut de haut vol, peut-il subir l’épreuve de la rencontre des deux corps sans risquer de voler en éclats ?… Y en a-t-il, d’ailleurs, de cette espèce, qui ne vaille que s’il ne vole pas en éclats ?… Ne vaut-il pas plutôt de survivre, non par le renoncement, mais par la fuite salvatrice qui le conserve indemne de toute souillure et de toute désillusion ? On ne fait que rarement un voyage en amour à travers des ciels qui seraient de plus en plus clairs, au défi de toutes les lois de l’ombre. Au mieux, on tombe des hauteurs du cœur, aveuglé d’un excès de lumière. Et puis, à ramasser les tessons et débris des pensées et des mots, des pulsions et des sentiments qui se heurtent et se frottent les uns aux autres en dispersant leurs étincelles, on ne fait pas l’éternité. « Elle est en allée. Quoi ? L’éternité » a déjà écrit Rimbaud. Il faut être bien naïf pour se croire sauvé par le bleu du ciel et les sauvages pulsations de l’élan amoureux.
Ce texte nous essuie les yeux et nous lave le cœur de toute tentation de la facilité. C’est cela qui en fait le tragique, la force et la beauté. On dira la grandeur. C’est de cette grandeur que ce livre se revendique.

Michel DIAZ