Un ciel de patience : à l’aube de l’estran – Jean-Pierre Boulic

Un ciel de patienceà l’aube de l’estran

Jean-Pierre Boulic

Editions La Part Commune (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         D’un recueil à l’autre circule, dans la poésie de Jean-Pierre Boulic, quelque chose d’infiniment précieux : une présence au monde qui travaille incessamment à transmuer en joie cette conscience que nourrit le sentiment de n’être qu’un des souffles du vivant au froissement du temps.

         Précédé de la belle préface de Béatrice Marchal, ce recueil se compose de huit sections, depuis l’Incipit jusqu’à l’Envoi, c’est-à-dire qu’il est construit comme un svelte édifice dont chaque pièce, suivant la précédente, ouvre sur la suivante en une suite dont rien ne vient déranger la calme harmonie de l’ensemble, éclairant l’avancée, dans ce texte fluide et musical, de ses délicates couleurs de vitraux.

         Ces poèmes, à l’écriture sobre et au ton toujours retenu, dont les mots ne s’appliquent qu’à dire l’essentiel, se veulent, sans résignation aucune (sans jamais céder au désenchantement que justifierait le spectacle d’une humanité inconsolée égarée parmi ces temps sombres), l’expression d’une veille persévérante qui se charge, page après page, dans son expérience confiante, de nous rappeler qu’il est possible, usant de la patience et du perpétuel étonnement, de rendre compte de l’inaperçu, de la beauté du monde et de la vie, si l’on reste attentif au moindre de ses signes et toujours prêt à l’accueillir : Un signe inattendu / Se pose à l’instant // Fraîcheur de la brume / Sur ce refuge de fougères // Le cri d’un passereau / Ebrèche le silence. Car « Jean-Pierre Boulic comprend, écrit Béatrice Marchal, qu’il lui faut cheminer par un passage incessant du paysage extérieur à un intérieur qu’il nomme l’âme : L’âme chemine vers l’ouvert, entendons par ce mot un espace de liberté totale, où le vivant peut s’épanouir en plénitude ». Cela, dans la démarche du poète, passe nécessairement par les mots, par le Langage / Signe à trouver / A la source, par ce Soin apporté aux mots / Dans le silence de la rencontre / Avec le verbe, par la quête tenace De sa parole juste / En un lieu où / La lumière vient apaiser.

         « Patience et étonnement, nous dit justement la présentation en ligne du livre, attitudes reconnaissantes trop souvent oubliées en ce monde occupé à consommer, faire violence, souffrir – un monde bousculé, confronté au désastre d’une culture de mort. » Et le poète, s’adressant à lui-même autant qu’à son lecteur, nous indique la direction, sinon la marche à suivre : Tu es appelé au vivant / Et tu iras / Semer l’invisible couleur / D’un vent venu de l’océan.

         Dans cette démarche poétique, qui a dû s’affirmer au long des années, mûrir au fil du temps, il y a quelque chose d’irréductiblement jeune, comme frappé au sceau de l’éternité. Ce sont textes forgés au « au frais de l’amour » et sous ce que les paysages bretons et leurs ciels imprévus tant aimés par l’auteur et tant chantés dans ses poèmes peuvent aussi abriter de sombre, cette part noire d’une mer réputée indocile, ouverte sur le plus lointain des horizons et vers l’inconnu de nous-mêmes, l’insondable de l’homme. Mais l’estran est ce seuil / Où tu reviens / Aux confins de l’océan / Et rives du monde […] le seuil / où tu déchiffres / Les paysages de l’âme.

         Et s’il suffisait pour cela, nous dit Jean-Pierre Boulic, de marcher l’âme ouverte au vent, par grèves et dunes, par les sentiers côtiers bordés de leurs chapelets de granit, d’Appeler l’horizon / De ce chemin, / Se réjouir / Sans lassitude // Terre sacrée / Où la source palpite ? De s’arrêter, de se tenir debout dans la lumière de la fin du jour ou celle du petit matin qui, tous les jours, à la dérobée, dans ces instants furtifs (qui tiennent du vol presque), vient et toujours revient ? C’est à pas légers que le poète porte le temps et s’en va dénouer les ombres. L’essentiel se tient là aussi, tous les matins, la jeunesse éternelle du monde, notre chance, cette brûlure éblouissante du passage. Mobilité pure des éléments dont nous ne sommes que parcelles. Musique sous le silence, plein à ras bord de tout cet invisible qui l’anime et de ces petits riens qui en témoignent. Car l’essentiel tient de l’infime. « C’est le poème, écrit encore Béatrice Marchal, défini comme la petite voix / De la création, qui abrite Ces riens qui sont en tout / Voix des âmes menues ; un petit reste, certes mais Un monde en son royaume, infiniment précieux. »

         C’est pourquoi, pour capter l’infime, apprivoiser l’inaperçu, ces signes d’un plus grand que tout, le poète se doit de cultiver une attention aiguë, d’user de tous ses sens et les maintenir en éveil, mais déchiffrer aussi avec son cœur, unique condition pour donner souffle et voix aux mots qui le traversent : Décrypter avec précaution / Le souffle de la création // Lire le sourire de la terre / Qui semble prendre racine ici / Par fragile capillarité / Parmi les chardons bleus de la dune. Et il écrit encore, s’interrogeant, certain pourtant qu’il ne saurait accomplir d’autre mission : Serais-tu choisi / Pour donner à écouter / La lueur vivante // Et dire à voix basse / Sur le bord de ce fil d’eau / L’âme de la terre // Laisser s’élever / Quand elle écarte les ombres / Les chants de l’univers.

         La poésie de Jean-Pierre Boulic, ce poète veilleur, est ce chant profond qui nous incite à habiter plus pleinement le monde, à contempler chacun de ces instants où ciel, nuages, lumière, estran, et tous ces petits riens d’où perle l’âme du vivant ne peuvent que nous ramener à l’essence de « l’être-là », au plus vrai de nous-mêmes, à demeurer toujours ainsi / Sous un ciel de patience.

         Michel Diaz, /02/2025

Garder vivante la flamme du poème – Eric chassefière

Garder vivante la flamme du poème

Eric Chassefière

éditions Sémaph(o)re, 2024

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         Quelques mots de la courte préface au recueil, écrits par Annie Briet, nous donnent peut-être la raison majeure de ce qui suscita son écriture : « Le poète, après des mois d’interruption de l’écriture mal vécus, commence l’écriture d’un nouveau recueil. Cette décision lui est essentielle. Il avoue s’être perdu. Il te faut retrouver la voix qui porte ton criRetrouver la part de toi sans laquelle il n’est de mort possibleC’est ta vie que tu tiens entre tes mains. »

         Chaque poète connaît ces heures, ces jours, ces mois d’incertitude pleins de doute et d’angoisse pendant lesquels l’élan qui conduisait son écriture semble s’être tari, la laissant comme à sec et à marée basse. Laissant aussi le poète, qui se sent alors démuni, dans cet état de dénuement et de vulnérabilité où, dépossédé de sa voix, il se sent perdu, orphelin de lui-même et du monde. Comme si sa raison d’exister avait perdu tout sens. Il lui est alors essentiel, et vital, pour ne pas se sentir sombrer, de remettre ses pas, comme l’écrit encore Annie Briet, dans la « quête de soi, une quête existentielle, bien loin de la notion obsolète d’inspiration qui vient à manquer. »

         C’est pourquoi, dans ces pages, apparaît de manière si récurrente cette idée du chemin qui commence, ou recommence, là où le matin s’invente / dans la pensée de la fenêtre ouverte / quand le jardin encore n’est que chant / la lumière nuit peinte sur la beauté du jour. Car, après tout, dans ses visées les plus essentielles, la poésie ne se donne-t-elle pas pour tâche, à certains égards, de chercher à nous rendre bien plus présents à nous-mêmes et au monde, comme aussi à cela de cette vaste étendue qui nous enveloppe de toutes parts, pénombre qui nous est consubstantielle ? Une existence dont nous sommes et qui cependant nous excède… Souvenons-nous que dans les premières pages des Essais, évoquant nos désirs et nos sentiments qui « s’étendent au-delà de nous », Montaigne faisait déjà ce constat : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes au-delà ». Réflexion que, sous une autre forme, nous retrouverons plus tard chez Rimbaud, dans Une saison en enfer : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ». Et Eric Chassefière de nous dire alors, comme en écho : Tu écris pour retrouver plénitude / te réunir à toi-même / le chemin qui est en toi / monte du fond des mots / à l’origine est le cri. Ou encore : Ecrire / creuser chemin de mots / par les nuits sans visage / ouvrir la voix, et aussi : Cette voix te guide / tu marches dans l’éclat d’une origine / le chemin naît à chaque pas / à chaque nuit un nouveau silence / une mort à accomplir / une vie à écouter.  Ecrire alors, pour jeter un pont entre le présent de notre être, égaré en lui-même, et cet au-delà de la vie qui, en grande partie, nous échappe.

         L’image de la fenêtre ouverte, si présente dans nombre de ces poèmes, et presque tout du long, est plus que métaphore d’un espace qui ouvre sur un espace-temps qu’il s’agit de reconquérir en le redécouvrant à l’infini. C’est ici, au sens propre, une voie de passage, un accès. Car la fenêtre ouvre sur le jardin, ce territoire familier, celui de la nuit qui s’y glisse, du jour qui l’envahit, celui du ciel et des oiseaux, des arbres et des fleurs, des bruits et du silence. Mais elle est surtout ouverture sur un monde dont l’essentiel ne s’offre à nous qu’en se dérobant dans le même temps, celui d’une vie qui abonde, un espace augmenté où chacun de nos sens aspire à retrouver de l’ici-maintenant une présence vive, un futur en attente d’accomplissement, une conscience d’être qui prendrait corps et épaisseur, à proportion de l’imaginaire poétique qui ouvre alors à cet « espace du dedans » dans lequel la vraie vie se déploie et s’exalte. Alors, nous dit le poète, Ecrire longtemps / sur la page offerte / sur les mots oubliés / sur l’obscurité qui vient /// la nuit est la page / celle des mots jamais écrits / des chemins à recommencer / chaque matin le temps est parole rendue.

         Ecrire, attendre les mots, les sentir se former sur nos lèvres, les sucer comme des galets, ne rien savoir encore de ce qui appelle, les suivre un à un, les guider ligne à ligne, prenant à témoin, les faisant confidents de ce chemin qui s’ouvre, le jour qui se lève et descend, la nuit qui tombe et qui s’en va, la lumière du soir et celle du matin : Cette lumière du matin / au paisible balancement de l’arbre / tu en fais ton écritoire, pour Continuer avec le matin / avec le jour écrire / la nuit à oublier /le chemin à ouvrir dans l’immobile. Car encore, écrit le poète : Tu écris pour être / simplement être / élargir le temps / s’en faire berceau de la voix.

         Et qui dit « berceau » dit « naissance », « renaissance » ou « reconnaissance », dans l’effort de rendre présent ce qui n’avait plus, ou trop peu, ou pas encore d’existence, le mettre sous ses yeux, le rendre à l’ouïe, usant d’un substitut, image visuelle ou sonore d’une réalité qui d’abord nous échappe et que nos sens ne savent pas, ou ne peuvent plus saisir. C’est ainsi que la poésie peut être le moyen de nous restituer ce qui nous manque, être aimé ou moments d’enfance, innocence perdue, parfums, couleurs et souvenirs de cette vraie vie dont nous sommes exilés, ce qui fut autrefois dont il ne reste que des ruines, ou demeure hors de nous, mais que les mots peuvent ressusciter, ou susciter, nous donnant ainsi le pouvoir de se retrouver soi-même. Et avec soi-même se réconcilier. Aussi le poète peut-il écrire aussi : tu n’écris que pour te rejoindre / faire poème de la vie / au plus profond t’accorder à toi-même / le poème est ton souffle / ce qui te tient ensemble et te fait vivre.

         Pour ce faire, la poésie se doit de mobiliser toutes les ressources de la langue afin de rendre visible ou audible ce qui ne l’est pas avec évidence, le silence de l’oiseau qui se pose, celui du jardin à la nuit tombante, celui d’un battement de branche, le martèlement de la pluie, ce murmure de mots sur la page, toutes ces voix sous celle du vent, ces arbres griffonnés d’oiseaux, le figuier qui ne brille que de pénombre. Tout ce qui fait de chaque instant l’éternité du souvenir… Et l’une des ressources poétiques d’Eric Chassefière consiste à faire image pour désigner ce qui se dissimule sous les apparences, puisque, ainsi que l’écrivait Mallarmé, « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole ». Il n’est pas question de symboles ici, où nous demeurons au plus près de choses, mais de bouffées (bouquets) de pensée, méditatives et métaphoriques, qui d’abord ignorant la page, s’en s’approchent, l’effleurent, l’abordent et s’y posent, sur chaque paragraphe ou sur tout le poème, en étroits cercles concentriques ou en lentes spirales. Ainsi le poète peut-il écrire : éveiller au matin la terre / de la pensée de la fleur / du mot qui se rêve / de l’arbre du ciel. Ou encore : Ecrire de la main de l’ombre / comme on trace feuillage d’une pensée / comme sous l’ombre se creuse la page / est profond le dessin de la lumière. Et si Eric Chassefière nomme, c’est pour désigner quelque chose qui déborde l’objet de sa nomination, y sublimer ce qui l’habite. Pour faire du poème vie, et de la vie poème. Faire ainsi que la vie nourrisse l’écriture, et faire que la vie s’ouvre sous chaque mot et sous chaque silence, travailler les creux sémantiques et syntaxiques pour en appeler à l’activité participante du lecteur pour le projeter dans l’écriture même du poème, vers un sens défini mais à jamais inachevé, comme s’il nous fallait adopter le regard aveuglé du poète sur un chemin dont il ne sait ni les étapes qui le jalonnent ni l’exacte destination : il te faut fermer les yeux / pour que s’écrive le poème / que sous l’encre s’ouvre la page / qu’à peine tu effleures de tes mots.

         La poésie d’Eric Chassefière n’a pas tant l’ambition de rendre présent ce qui est déjà absent, parce que disparu ou seulement rêvé, mais de faire advenir à la présence ce qui est, et que par impuissance ou négligence, nous ne savons pas, ou plus voir. Il ne s’agit pas, pour le poète, de ressusciter le passé ou de nous proposer le monde issu de son imaginaire, mais de rendre dicible et visible, par-delà cet aveuglement qui mange les choses et auquel nous sommes livrés, cela que les mots même ont du mal à nous dire, ces éclairs de beauté à laquelle , selon René Char, revient « toute la place ». Cette fugitive beauté que les mots ont pourtant le pouvoir de faire émerger, ces mots-là, qu’en prêtant l’oreille et les sentant frémir sur le bout de la langue, on n’avait pas entendus venir. Ces mots du poème pour écrire la brume du matin / le silence de midi / la douceur des soirs / écrire l’ombre le chemin / la trace qui dit présence // faire pas d’écrire / écoute de marquer l’arrêt / écouter alors le vent / le ruisseau au cours jumeau / reprendre vie. Et puisque nous avons précédemment cité René Char, nous terminerons par une autre de ses réflexions à laquelle Eric Chassefière n’aurait aucun mal à souscrire : « Les poèmes sont des bouts d’existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort ». A quoi il semble ajouter, à la toute fin du recueil : C’est la vie que tu tiens entre tes mains / le chemin de ta vie que tu réchauffes de ta paume.

         Michel Diaz, 25/01/2025

Les entrefaits – Le quatuor d’Arnal

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL (À l’index) / La lecture de JEAN-PIERRE LEGRAND

 éric  AU FIL DES PAGES par JEAN-PIERRE LEGRAND  13 décembre 2024 4 Minutes

Voici une démarche originale : Jean-Pierre Otte que l’on ne présente plus et son épouse la romancière Myette Ronday convient en leur Mas d’Arnal dans le Lot, six écrivains-poètes, trois dames – Carmen Pennarun, Valérie Defrène et Valérie-Marie Marchand et trois messieurs – Michel Diaz, Yves Arauxo et Jean-Claude Tardif. Deux quatuors sont formés, l’un féminin, l’autre masculin.

L’idée est la suivante : chaque quatuor va produire une série de poèmes de douze vers écrits à quatre mains. Un premier auteur écrit le premier vers, un second le deuxième et ainsi de suite à trois reprises pour chaque poème, chaque auteur étant le premier à tour de rôle. L’ouvrage s’ouvre sur le quatuor des dames (34 poèmes) et se clôture sur celui des messieurs (54 poèmes).

En prologue à l’ouvrage, Jean-Pierre Otte explicite la démarche :
«  par leurs apports successifs, ils (les auteurs) créent un esprit ou un esprit se crée de lui-même, esprit dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie ou d’autarcie, ayant sa propre vie, ses facultés inventives, sa libre spontanéité. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

Myette Ronday précise encore que son approche est résolument étrangère au cadavre exquis des surréalistes puisque, au sein du quatuor, chacun ajoute sa ligne en toute connaissance de cause et en tenant compte des lignes précédentes. Le poème se construit comme la suite de « vagues qui se recoupent, se recouvrent, s’écartent, se plissent autrement ou partent dans une direction inattendue. Ainsi le poème crée-t-il de lui-même, sans tenir compte de notre vouloir ».

En prélude au « quatuor des Messieurs », Yves Arauxo se place sous le parrainage du grand surréaliste belge Paul Nougé : « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » L’écriture en quatuor, ajoute Yves Arauxo, «  permet d’approcher cette entité partagée, ce noyau situé en marge (le centre est à côté) des particularités de chacun. Elle fait alors un pas vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom ».

Singulière et ambitieuse, l’expérience menée par nos huit poètes a de quoi déconcerter : le poème, lieu de l’expression la plus personnelle qui soit, point d’insertion du spirituel dans le sensible, le poème peut-il souffrir d’être écrit à plusieurs ? Le souffle qui l’anime, l’approfondissement du sens qu’il porte peuvent-ils survivre à la pluralité des voix ? Par quelle alchimie, des inspirations multiples vont-elles fusionner en une seule coulée ? J’avoue avoir commencé ma lecture avec un peu d’appréhension.

Tout au long du recueil, on peut cependant repérer diverses stratégies dans l’élaboration des poèmes : j’y vois diverses variations procédant par répétitions, associations plus ou moins libres, parallélismes, bifurcations ou ruptures.
Les effets sont parfois saisissants, comme dans ces très beaux vers :
« La sève du vivant en d’infimes royaumes
Repousse sa lente décomposition
Et de l’âme attendrit la matière »

Le dernier texte de la première série mérite d’être cité en entier. Il présente à mes yeux une véritable valeur programmatique qui vaut pour tout le recueil:
« En se jouant de l’évidence circulaire dans la pensée captive,
Permettre l’échappée buissonnière d’une courbe elliptique.

Puis, à coups de fouet, la faire tourner sur la piste,
Ritournelle d’un avenir hypothétique.
Tout en faisant la roue sur la croupe d’un cheval,
Laissez le hasard prendre le pas sur la théorie.

À coups de marteau lui faire entendre déraison
Jusqu’à en oublier la latitude inaugurale
Amarres rompues, envolées fantasques.
Quand le visage de l’amour pénètre enfin la pierre,

La pensée, éprouvée, devient minérale,
Statuaire de l’ultime source qui jaillit en nous ».

Côté messieurs, plusieurs départs de poème ont des saveurs d’aphorisme :
« L’envol est une chute sans gravité »
« Distrait, le jour descend parfois au fond des caves »
« Il arrive parfois que la nuit mente au jour »

Au détour de l’une ou l’autre page le poème contemple son propre mystère :
« Le vent, parfois, nous apporte un poème étranger
En ayant l’heur de nous déconcerter
Alors que nous désespérions des moiteurs de l’attente
Et du mutisme qui nous creusait. »

Ou rend hommage à ses plus grands serviteurs :
« Il y eut cependant un clochard céleste,
Arthur, Jack ou Allen, peu importe,
Qui trouva un passage entre les plis du temps,
Surveillant les trous noirs et les éclats d’argent
».

Ce recueil insolite ne laissera aucun lecteur indifférent. Il oscille entre magie d’une fusion des inspirations et virtuosité dans leur assemblage. Je préfère la première à la seconde plus technique et qui me touche moins. Dans leurs meilleurs moments, Les entrefaits réussissent la gageure décrite par Myette Ronday : un poème à quatre donnant l’impression qu’il n’a été écrit que par une seule personne. Un exemple s’en trouve dans la première partie du recueil. Il nous servira de conclusion et d’exhortation à lire tous les autres .

« Une cigarette de marque inconnue dans un cendrier Ricard,
 Un verre fleurs d’Anis sur une nappe d’absinthe,
La tenture entrouverte sur un paysage maritime,
Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ?

Sur ses lèvres trop rouges se lit l’inconsolable attente,
S’ébauchent les refrains d’une âme à la dérive.
Pour s’en sortir, suivre la fumée de la cigarette,
Le génie qui en émane connaît l’instant de sa dissipation.

Les bas filés, elle touche sa ligne de flottaison,
Et rejoint l’estuaire de ses paysages intérieurs.
Évaporée, la fumée en découvre des intimes reliefs
Qu’ avait gravés en elle un inconditionnel amour. »

Quatuor d’Arnal, Les entrefaits, À L’INDEX, collection Empreinte, 2024, 103 p.

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Sur les traces de Sintra – Muriel Carminati

Sur les traces de Sintra

Muriel Carminati

peintures et photographies de Muriel Carminati

Editions Traversées (2024)

Note de lecture publiér in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

         A l’occasion de son voyage au Portugal et son séjour dans la province de l’Estrémadure, Lord Byron avait déjà chanté les charmes de la région de Sintra, petite ville située au pied et sur le versant nord de la Serra de Sintra, une étroite chaîne de montagne verdoyante que viennent arroser les pluies de l’Atlantique.

         C’est dans ces lieux, dans cette ville, que Muriel Carminati nous entraîne, autant avec ses mots qu’avec les images qu’elle en a rapportés. « Tu arpentes Sintra (…), écrit Richard Rognet en quatrième de couverture, au plus près de ce qui te façonne et te fascine. » Nous voilà donc prévenus, avant même d’entrer dans la matière de l’ouvrage, que nous sommes invités à ne pas nous satisfaire de ce qui pourrait n’être qu’un banal parcours touristique, mais à partager plutôt, comme en un voyage initiatique, un itinéraire intérieur conduit par l’auteure qui, par le biais de ce qu’elle voit et découvre, ajuste son regard et l’ouvre au merveilleux.

         A travers les neuf sections de l’ouvrage, et parfois minutieusement décrit, tout ou presque est évoqué, qui se présente à l’attention du touriste souvent pressé de traverser ces lieux pour n’en retenir que des impressions fugitives et des images que le temps décolorera bien vite : une terrasse où des paons crient leur joie à jets continus, une façade qui chatoie / à l’ombre tiède d’un grand cèdre, les églises semées dans la ville, la chapelle San Lazaro ou la gothique Santa Maria, une fontaine aux azulejos rafraichissants, un édifice classique et ses deux mitres blanches dressées vers le ciel, le palais national et ses carrelages verts / ou blanc crème comme l’aubier, la tour de Meca, les catacombes culinaires enfouies dans les entrailles du corps du Palais, le palais royal, ses couloirs, ses salles et ses meubles anciens, le castel dos douros ou le palais de la Pena. Mais encore le parc municipal, le château des Maures, le couvent des Capucins, le palais de Regaleira, le Château de Seteais, le palais de Monserrate, et tout ce que le temps des siècles a laissé d’indices, de traces, de présence, d’histoires, de légendes ou de souvenirs fantasmés…

         Mais Muriel Carminati n’est pas, loin s’en faut, une touriste pressée. Elle arpente ruelles et places, musarde dans jardins et parcs, déambule en prenant le temps de se perdre et de se retrouver quelque part en un lieu insolite, quelquefois dans des voies sans issue, à l’écart de la foule des visiteurs qui piétinent, s’obstinant à lire leurs textos, et des voix qui dérangent la paix des lieux :  je m’égare dans les sentiers sans issue / qui s’amusent à disparaître soudain parmi des brassées de fleurs. Confidente de son lecteur, dans la fluidité de son écriture, où jamais rien ne pèse, où se glisse parfois l’humour, elle l’invite donc à quitter les chemins tout tracés des visites guidées pour s’abandonner librement à un autre temps et à d’autres espaces, à cela, secondé par l’imaginaire, qui permet de voir les choses autrement et qu’offrent seulement les chemins de traverse. Cela, que Lieven Callant résume par les mots de « moeurs humaines, habitudes animales, floraisons ordinaires ou extraordinaires ». Car se perdre, ou au moins s’égarer, est aussi manière, peut-être la plus sûre, de ne plus seulement regarder, pour commencer à voir et se réinventer, se donner les moyens d’aller au cœur des choses, là où gît l’essentiel. En ce regard particulier, qui sonde en même temps l’intime, s’impose à la conscience le sentiment que l’on a découvert les traces d’une indicible beauté que le poème a charge de restituer : rebroussant chemin / je surprends deux dragons ruisselants encore ceinturés de nénuphars /émergeant des tréfonds pattes écartées /pour empêcher une fontaine de toute tentation de babillage. Aussi Richard Rogner peut-il aussi écrire, dans sa préface au livre : « Creuse, Muriel, creuse, tu trouveras peut-être à quelle profondeur extraire qui tu es – celle qui invoque, implore, celle qui accueille, jubile, rend grâce. » Et, plus loin, il ajoute : « Invoque la lumière encore endormie, prends-la contre toi, réveille-la, car creuser, creuser sans cesse est ton seul recours, ton salut au-dessus des ruines tumultueuses ».

         Il y a dans ces poèmes de Muriel Carminati l’affirmation d’une forte présence au monde jusque dans ce qu’il y a, en apparence, de moins surprenant, comme cet hommage muet, presque en forme d’enseignement, humblement adressé au cèdre par le frêle thuya : je te salue / ô cèdre rouge d’occident // […] tu t’élances insoucieux / du genre humain / candélabre géant / chargé d’accueillir les étoiles. On n’y trouve pas d’aspects sombres ou quelque penchant pour les versants obscurs de l’être mais une errance choisie, travaillée, entretenue. Ces lieux qui la requièrent, ici la ville de Sintra, son étroit territoire, sont de ceux qui lui permettent de ne pas « se mettre hors du monde » parce que ce qu’on y trouve, dans son approche descriptive, naturaliste presque, n’échappe à aucune dénomination. Mais ils sont cependant comme des départs incessants sur des sentes d’imaginaire. Ce sont des lieux qui lui permettent de sortir sans cesse du cadre des gestes et faits codifiés sans déserter la vie, comme la poésie souvent nous y invite. Des lieux d’appartenance à l’histoire des hommes, mais de déterritorialisation. Des lieux nommables et identifiés, mais en même temps lieux/coupures, lieux/écarts. Des lieux qui, sous la plume de l’auteure nous ancrent dans l’espace et l’ici-maintenant, mais nous douent de lointain poétique autant que mémoriel. A la lecture de ces pages nous nous faisons passants attentifs et ouverts à l’inconnu qui creuse et que Richard Rognet appelle aussi leur auteure à creuser. Comme l’on creuse en soi silences et clartés vers ce qui éclaire nos existences. Aussi cet ouvrage peut-il s’achever sur cette invocation : Vivre au présent / ici et maintenant / oui sans doute / mais c’est sans compter / les longs jours / confiné ou abattu / les interminables soirées d’hiver / où seul peut nous sauver la remembrance des jours heureux.

Michel Diaz, 04/12/2024

Les entrefaits – lecture de Jean-François Foulon

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL / Une chronique de JEAN-FRANÇOIS FOULON

 éric  CHRONIQUES de JEAN-FRANÇOIS FOULON  18 novembre 2024 4 Minutes

Curieux livre que celui-là, écrit par huit écrivains, quatre hommes (Michel Diaz, Jean-Claude Tardif, Yves Arauxo et Jean-Pierre Otte) et quatre femmes (Carmen Pennarun, Valérie Defrène, Valère-Marie Marchand et Myette Ronday). La première partie regroupe les poèmes écrits par les femmes, la seconde ceux écrits par les hommes. L’originalité de ce recueil, c’est que chaque poème est écrit en quatuor, les quatre auteurs (hommes ou femmes, selon le cas) intervenant dans sa composition. C’est un jeu (mais un jeu sérieux) qui fait penser aux cadavres exquis des surréalistes, mais qui s’en éloigne fondamentalement dans la mesure où chaque auteur a connaissance de ce qui a déjà été écrit par ses confrères. Il lui appartient alors de poursuivre le poème déjà ébauché.

Le premier (et ils sont premiers à tour de rôle) propose une ligne de départ. Les autres prennent le relais, mais en tenant compte des lignes précédentes. On aurait pu craindre un livre peu convaincant ou décousu, mais il n’en est rien. En fait, chaque auteur s’efface au bénéfice du poème qui se crée. On n’est pas en présence d’une œuvre anonyme comme au Moyen-Age (où un auteur souvent unique mais inconnu rédigeait un poème épique ou une chanson d’amour). Dans notre cas, le poème, écrit par plusieurs intervenants, n’est pas le propre d’un écrivain en particulier. En s’effaçant, chacun des intervenants a voulu laisser la poésie s’exprimer par elle-même.

Jean-Pierre Otte (qui vit au Mas d’Arnal à Larnagol, dans le Lot, avec Myette Ronday sa compagne) explique le projet dans une introduction. Chacun ajoute une ligne « sans que l’action d’écrire se fasse pour, contre ou avec les autres, mais uniquement en faveur du poème composé au fur et à mesure. » Il se crée alors « un esprit impersonnel dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

De son côté, Yves Arauxo définit la poésie comme un appel qui « ne convoque la vie personnelle que comme un vêtement qu’il s’agirait de déposer au vestiaire ». On n’écrit pas pour parler de soi, mais pour répondre à une injonction qui « vient d’un ailleurs en soi-même. » En faisant le choix d’écrire à plusieurs, en favorisant l’échange, les poètes se donnent l’occasion de quitter leur sphère personnelle pour approcher ce « noyau situé en marge des particularités de chacun ». Le but serait alors d’atteindre la spécificité de la poésie, un « idéal poétique, non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom. »

Le résultat est très convaincant. Les poèmes écrits en quatuor possèdent un esprit qui leur est propre, un esprit qui n’est pas simplement la somme de quatre sensibilités différentes. C’est comme si le poème s’était écrit lui-même, en-dehors de la personnalité des différents auteurs.

C’est là une démarche assez rare et qui mérite d’être soulignée. En effet, habituellement, chaque écrivain a tendance à revendiquer la paternité de ses œuvres et à se mettre en avant. Il veut qu’on le reconnaisse, lui, comme poète génial. Ici, seul compte le poème écrit, le lecteur étant incapable de détecter qui a écrit quoi. C’est donc là une belle leçon d’humilité de la part de créateurs par ailleurs bien connus de moi comme JP Otte, Myette Ronday ou Michel Diaz.

Ces poèmes nous parlent d’errance et d’éternité :

« Fouler de son pas l’errance des marées.

Les chevilles entravées par le reflux,

Faire sienne l’éternité océane. » (page 11)

Ils osent des comparaisons risquées, comme cette évocation d’un film où les deux héroïnes, après un long périple existentiel, finissent par se précipiter du haut d’une falaise :

« Mais comment à tout instant retrouver l’élan premier

Sans se précipiter dans le vide comme Thelma & Louise. » (p. 25)

Des questions sont posées :

Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ? » (p. 30)

Des réponses sont données :

« Il cherche des mots pour exprimer son silence. » (p. 57)

« Le chemin mène toujours vers l’Ailleurs

Logé par crêtes et combes en nous-mêmes,

Hantant les chambres et les couloirs de nos cerveaux. » (p. 61)

Des vérités sont évoquées :

« Mais affronter le monde, comme la haute mer,

En invoquant moins les dieux que soi-même,

N’est qu’un trompe-l’œil fait pour les borgnes.

Les chers aveugles qui gardent les yeux ouverts. » (p. 63)

On tente de définir l’essence de la poésie :

« On rêvait d’un poème à l’oreille absolue,

D’une musique des sphères dans nos chambres de bonnes,

Des bruissements du silence dans les vergers d’absence. » (p. 65)

Et pour terminer, un autre extrait, dont on appréciera les images et les sonorités :

« Quand cette fille glacée nous prendra par la main,

Les aurores boréales auront les yeux vairons

Et, par des chemins lapons tatoués de lichens,

Nous déferons du froid les draperies secrètes.

Puis, nous divaguerons nus en troupeau dispersé

Entre des yourtes bleues et des nuages aimants,

Jusqu’à la dernière rive d’un rêve de verre. (p. 73)

Remercions les huit poètes pour cette production pour le moins originale, conçue au mas d’Arnal, dans un village du causse de Cajarc (un des quatre causses du Quercy), entre les méandres du Lot.

QUATUOR D’ARNAL, Les entrefaits, A l’Index, octobre 2024, 110 pages.