Parmi eux – Maxence Amiel

Parmi eux

Maxence Amiel

Dessins Alain Dulac

L’herbe qui tremble (2025)

Article publié in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

         Ce recueil se divise en trois sections : la première, parmi eux, et la troisième, parmi eux [reprise], composées pour la plupart de onzains en alexandrins, encadrent comme entre parenthèses la seconde, les douves, et ses neuf poèmes en vers libres. Les dessins d’Alain Dulac qui accompagnent cet ouvrage, l’ouvrent, le ferment et le ponctuent, jouant du noir, du bistre, du bleu, du rouge, sont autant de formes dansantes jaillies sur la page, expression dépouillée d’un lyrisme libre et joyeux qui peut faire penser aux papiers découpés de Matisse, à leurs formes fluides et aériennes qui semblent obéir à la libre improvisation du geste.

         Les poèmes de ce recueil, nous dit le texte de quatrième de couverture, sont les poèmes du « retour à une enfance inventée, mythifiée, qui s’attache moins à l’enfant lui-même qu’à ceux qui l’entourent ». Mais, écrit le poète, « les traces que sont les poèmes n’en restent pas moins réelles ». Et, explicitant sa démarche il ajoute : « Je prête une grande attention, ici, à former des silhouettes qui un jour furent les miennes, et peu importe, au moment de les partager, qu’elles ne le soient plus tout à fait : on garde toujours auprès de soi le fantôme de celui que l’on a été ». En cela, ce nouvel opus de Maxence Amiel s’inscrit dans une démarche entamée dans ses précédents ouvrages où il s’attachait, à partir d’impressions et d’images suscitées par les objets de son environnement, à construire un espace intérieur pour y convoquer celles et ceux qui peuplent son monde et qui habitent sa mémoire, celle aussi d’une enfance toujours revisitée par un questionnement qui ne la trahit pourtant pas, mais y revient pour l’éclairer de feux nouveaux et renouer avec ce qu’on ne connaît pas.

         Et dans cette démarche, il est toujours questions de mots, de ceux qu’il faut creuser et explorer, mettre à l’épreuve, faire tomber comme des murs. Les premiers mots du recueil nous le disent assez explicitement : Nous avons certainement nombre de mots / en reste qui nous coûtent de n’être jamais / dits ou même soufflés (ou même imaginés) / nous avons dans les glottes des murs de / béton et des affaires à suivre… Le tempo de l’écriture des trois parties qui composent ce livre ne diffère pas, malgré la rupture de forme qu’introduit la seconde : parmi eux est un texte qui fait des souvenirs et des présences oniriques qui le peuplent, ces présences qui hantent les mots, mais du silence aussi et du secret, de l’attente, du mystère et de l’oubli, son sujet. Sujet aussi, cette souffrance secrète de qui, comme égaré dans son présent, cherche sa place dans un monde où tout n’est que jeu d’ombres, lumière intermittente, errance dans les plis du temps, et paradis perdu : Rien ne dit viens j’attends et je reste / cet enfant affaibli par l’amour et le pain / ai-je le droit de chanter la place que je prends / de signaler partout que mon regard existe. Quelque chose se tient caché dans ce texte, quelque chose qui est ignoré en partie du texte lui-même. C’est dans cette terre là que l’écriture fouille. Là est son chantier. C’est là qu’elle réinvente chemins et lieux tels qu’apparaisse là ce qui n’a jamais tout à fait existé ailleurs, et n’existera jamais autrement. On ne sent jamais là pourtant de poignante mélancolie, à peine çà ou là, une brise de nostalgie : Hier ne raconte qu’hier : / il n’y a plus de vérité. / C’était la maison trop longue et / le tour à faire à pieds. / […] // J’y ai trop vécu : qui peut l’entendre ? / Trop laissé mes pleurs et / de mes rires il en reste / collés aux vieilles gouttières qui tombaient chaque été // j’ai trop vécu hier. Mais ce que ce texte nous dit, c’est qu’il croit savoir ce que c’est que d’aimer : Je ne parle jamais parmi eux de ces ombres / qui colorent en lambeaux les histoires que j’écris / pourtant […] je chante à perdre corps / et comme de bas-fonds pour leur dire que j’aime / et que j’aime les traces qu’ils ont laissées en moi / et que d’eux je ne prends que ce qu’ils m’ont offert.

         Si le « récit », ébauché dans ces vers (on peut oser ce mot), est bien le lieu de la mémoire, si raconter, c’est bien conserver ou tâcher de ressusciter le passé, maintenir au plus près ce qui fut vécu, parmi eux nous conte l’histoire d’une perte. Ce qui a été vécu, la mémoire même du narrateur se trouve dans la tentative de le reconstituer, le réinventant, le mythifiant même, pour reprendre les mots de l’auteur. De là, son apparence décousue, labyrinthique, ces pans de narration que le narrateur s’efforce en même temps de comprendre et d’interpréter afin d’en faire apparaître la part de vérité. Ruines d’une écriture rompue, en miettes, en charpie, mais toujours recousue par la grâce des mots et le miracle du poème.

         L’écriture de Maxence Amiel, ses modulations développent un phrasé, un tempo qui tend un fil invisible entre ces moments de vie. C’est lui qui fait tenir debout ces moments disparates dans lesquels circule ce courant énergique de vie sur lequel, nous dit-il, je veux peindre une histoire inventée / murmurée à l’oreille […] Parce qu’il y a des pleurs et que rien ne les chante / des chagrins dont personne n’aura vent ou écho. Ces moments-là de vie, ces fantômes ressuscités, ce sera au lecteur de les disposer dans le propre espace intérieur qu’il aura su ouvrir pour les accueillir et les faire siens en les superposant à son propre récit de vie. Et ainsi que Mélanie Leblanc l’écrivait à propos d’un autre recueil du poète, pour prendre feu, et qui reste tout à fait pertinent pour ce présent ouvrage : « ce livre ouvre d’autres possibles, des alternatives aux dystopies qui colonisent nos esprits ». Et c’est bien le rôle assigné aussi à la poésie. Par lequel il en va d’une part de notre salut.

         Michel Diaz, 26/04/2025

Francis Bacon, le lieu du visage

Ces textes m’ont été inspirés par un autoportrait du peintre Francis Bacon. Un « Selfportrait » (35,5 x 30,5 cm), daté de 1971, le second d’une longue série, une huile sur toile qui représente le peintre tel qu’il se voit de l’intérieur, avec son sentiment de mal être : un visage qui heurte le regard, dont il est impossible de distinguer les traits tant les contours sont flous, torturés, sinueux. Un visage dont l’artiste malaxe la chair pour en faire jaillir les émotions, la souffrance de son moi intérieur.

         C’est là le point de départ d’une réflexion sur le visage, impossible lieu du passage de soi vers « l’autre ». Cet « autre », qui demeure pour nous objet impénétrable, une énigme insoluble dont notre identié d’humain dépend étroitement pourtant :

         A l’origine, le visage.

        […] Jaillissement bouleversant dont l’éclat soudain nous aveugle. Et ne cessera jamais de nous aveugler. […] Appel de qui nous tient captif dans le miroir de sa présence et de sa ressemblance. Qui ne nous accorde existence que dans l’appel muet, tourné vers nous, de son propre regard aveuglé.

        Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue. Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et d’éternelle incertitude.

         M. D.

Extraits du texte :

1
Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage.
Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé, dans
quoi nous cheminons.


A l’origine, le visage.
Comme né des nuages ou surgi de la pure lumière, don des
hauteurs insoupçonnées ? Ou des insongeables ténèbres ?
Jaillissement bouleversant dont l’éclat soudain nous
aveugle. Et ne cessera jamais de nous aveugler. Besoin, désir,
espoir d’appel au milieu de tous les appels, de toutes les
rencontres et de tous les refus.


Appel de qui nous tient captif dans le miroir de sa présence
et de sa ressemblance. Qui ne nous accorde existence que dans
l’appel muet, tourné vers nous, de son propre regard aveuglé.
Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son visage, est
chemin de neige et de brume, de sable et de boue. Comme venir
du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude.
Et entre eux deux, l’épreuve capitale du dévoilement.

2


A chaque pas qu’on fait, croyant d’abord s’en approcher,
comme on tenterait un baiser amical, une consolante caresse,
celui qui se tient là recule et se dérobe, nous maintenant toujours
à la lisière d’une vérité indéfiniment compromise – qu’on
soupçonne bientôt d’être l’exercice d’un jeu cruel. Chemins vers
ce qui nous ressemble, qui ne devraient aller que dans leur
humaine évidence et qui ne sont qu’énigme.


Immobile visage sans voix dont les portes sont gardées
closes par un mur empierré de silence et un nœud informe de fil
de fer. Scellées à toute approche, comme une mortelle douleur.
Visage pourtant dénudé, offert, exposé, sans défense.

Visage d’outre-soi dont on hésite prudemment à interroger
le regard, à braver les yeux sans lumière, et devant lequel on se
tient comme sur un bord abrupt de falaise. Sans trouver ce foyer
de clarté autour duquel s’ordonne ce qu’il réclame d’amitié.
Visage ancré, tous feux éteints, dans la rade grise de sa
présence et les anfractuosités profondes de son crépuscule,
faisant corps avec la distance qui le sépare de ce nom auquel nous
ne pouvons donner que celui qui s’écrit là-bas, quelque part, dans
ce tremblement d’air de ses paupières, de ses lèvres qui ne sont
qu’inaudible murmure de syllabes.

Visage qui demeure, en vérité, non seulement captif de la
geôle de ses tourments, mais surtout dans l’étrange existence de
son retrait de nous, comme un couteau planté au cœur de nos
questions.
Lourd de l’inconnaissable qui émerge des hauts fonds de
nos rêves.

Traverser l’obscur

Michel Diaz, Traverser L’obscur, Musimot, 2024, 98p., 18€. Préface de Jean-Louis Bernard, photographies de Marie-Pierre Forrat.

Lecture par Marie-Claude San Juan, publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

Je tressai l’obscure guirlande des lettres : je fis une porte : pour pouvoir fermer et ouvrir, comme pupille ou paupière, les mondes. 

José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres

En exergue de la première partie du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, Alain Borne : « C’est contre la mort que j’écris / comme on écrit contre un mur ». Écrire « contre » a ici un double sens, : affronter la mort pour refuser la fin de l’aimée, lui opposer l’écriture, mais aussi poser la mort comme un espace matériel, dire une proximité physique, image du mur contre lequel s’appuyer, et sur lequel on peut écrire, mur cependant, séparation. Le titre du recueil dont ce fragment est extrait accentue la dimension nocturne : La nuit me parle de toi. Le titre inaugural du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, la première partie, m’a d’abord fait penser à celui de José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres, comme un signe supplémentaire, une rencontre de profondeur sans que l’auteur sache toujours ces correspondances qui sont les hasards de la puissance d’une démarche. Car ce qu’écrivait alors Jacques Ancet dans sa préface me semble correspondre à l’ouvrage de Michel Diaz. Le poète et traducteur voyait en ce livre un « recueil central » (et j’ai eu cette impression en lisant les pages de Michel Diaz). Jacques Ancet ajoutait : « Mort et résurrection. Toujours tout recommence. ». Or la structure de Traverser l’obscur est justement cette traversée allant de la mort à ce qui transcende la mort, par les mots tracés, les voix, la sienne et plus que la sienne. Mais les Leçons de ténèbres évoquent aussi les récitatifs des nocturnes créés par la musique liturgique, qui ont inspiré des écrivains comme Roger Caillois. Je retiens la musique, car l’ouvrage de Michel Diaz garde, au-delà de la première partie, un caractère musical. On y retrouve même la basse continue des nocturnes, des retours de mots, des repères, comme un appui ouvrant à une solennité élargissant le sujet, de soi à tout l’humain, de l’humain à l’univers, de l’instant au temps autre.

La structure du recueil part donc de Leçons de ténèbres pour aboutir à Être là en passant par le vent et l’ombre, parties ponctuées par leurs exergues introductifs, clés philosophiques ou analytiques données par des poètes et un sculpteur. Quand Alessandra Pizarnik dit écrire « contre la peur », Henri Meschonnic ouvre une espérance, et Alberto Giacometti la possibilité de l’émerveillement. Ainsi le recueil part de l’écriture « contre » pour aboutir à l’écriture « pour » (la lumière, la beauté). La traversée qu’est le chemin des mots inscrit une victoire. Il faut d’abord savoir qu’on désire « répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers », et que c’est le temps qu’il faut concevoir autrement : « transmuer / pour traverser l’obscur / le temps qui nous efface / en un temps qui ne sait que durer ». Car la mort c’est le temps, la succession des instants qui nous échappent. Dès le premier poème le sujet du temps est posé, rejoignant l’ontologie des philosophes, la question métaphysique sur ce qu’est l’être. Être s’oppose au temps ordinaire. On rejoint, simplement pour poser une interrogation, des thématiques ancestrales, et même des sagesses orientales qui pensent le temps autrement, considérant qu’être conscient dans l’instant crée une permanence du temps qui paradoxalement le supprime. Ce n’est plus lui « qui nous efface » mais nous qui l’annulons. Et, surtout, on retrouve des données scientifiques, leurs interrogations troublantes sur la nature du temps, autre « mystère insondable de l’univers » ici interrogé ou contemplé. Du temps il faut éviter « la corruption du devenir », et soi, avancer « dans un présent », « et dans l’oubli du devenir ». D’un instant à l’autre on ne trouve « que du silence », cette « ellipse » du sens.

Toujours ce piège que dresse le temps qui « nous convoque vers un ailleurs ». Serait-ce « son visage de l’outre-là », cet ailleurs né du devenir ? Ou le visage « d’un autre », celui qui en soi nous échappe, l’autre de soi-même, la part d’étrangeté, autre face du mystère. L’être qui pense, médite, écrit, est part de l’univers qu’il interroge, et dans son miroir il voit des « yeux pleins de silence ». Sagesse du non-savoir ou « désastre verso d’absence ». Ce qui est « chemin de cendre » c’est le silence et les cris intérieurs. Car il y a « toute cette douleur / qui a fait notre histoire ».

La deuxième partie, superbe, Comme une porte au vent, est dédiée à Alessandra Pizarnik. Elle, « née sur un signe de la lumière » qui écrit « contre la peur » et « contre le vent »… Elle, évoquée comme « une flamme grave, lys de la barque des morts, devenue lys et flamme brillant dans le sommeil des flammes telle une lampe de nuages ». Elle, traduite en « chemin de craie », « chemin de cendre ». Car, écrit-il, « le chemin de l’écriture est chemin dans la mort » Elle, à qui il dit « tu es morte sur un ordre de ta raison ». Cette partie est la seule présentant des fragments en prose, les trois autres étant rédigées en vers libres.

La troisième partie, L’ombre dissout les pierres, emprunte son titre à Alain Freixe. Le temps, de nouveau, cette basse thématique qui soutient la musicalité du rythme, temps qui « toute mémoire abolie » s’abolit aussi. Mais au-delà de la distance qui sépare des disparus, les « invoquer » c’est… « quêter dans les fonds du silence / cette bouffée d’éternité / qui guette et qui patiente / derrière tous les mots ». Garder en soi la place de l’accueil à ce qui, par le souvenir, peut encore nous apprendre. C’est comme une prière aux absents, pour recevoir de leur mémoire « la force du recueillement », la capacité du « doute / qui remet la base au sommet », et « le si peu d’espérance ». Échange entre la « lumière humaine » du vivant contre les « silences de poussière » des morts. Recevoir, de la trace du souvenir inscrit en soi, ce « qui nous sauverait ».

Et enfin, Être là, les pages de l’aboutissement « d’une errance » et de la traversée du temps à vivre, mesure, par l’écriture de « l’inestimable prix » de ce qui est saisi. Conscience de ce qui nous constitue, ces « temps entrelacés » de notre mémoire, celle qui peut rencontrer « l’obscur », qui n’est pas noirceur désespérante mais lieu de l’accès à « tout le perdu », ce qui répond « à l’appel silencieux des signes ». Car qu’est-ce que l’obscur, si ce n’est « la première et dernière matière du cœur » ? Traverser l’obscur c’est dépasser la peur ou la tristesse et « consentir à se perdre ». Être c’est aussi regarder un arbre, ou contempler « la pure incandescence / d’une simple fleur ». Être c’est savoir « habiter / plutôt les lisières » (..) « entre obscur et éclat ». Par l’incertain et la lumière être « délivré de l’éternité pour / le seul bonheur d’être ».

Mais qu’est la mémoire constitutive d’un être ? N’est-elle que la trace de tous ses instants ou l’insondable « aux profondeurs insoupçonnées », au-delà du temps d’une vie, au-delà de l’espace de ses ancrages ? Oui, ce qui est rejoint, c’est le « souvenir cosmique » qui englobe « toute chose visible / mais aussi l’invisible / mémoire ». Ce qui est dans tout et dans soi c’est le « souffle d’un monde / en état de perpétuelle naissance ». Ce recueil est un aboutissement, car la poésie authentique c’est cela, rejoindre un dehors de soi pour dire cette réalité toujours inachevée de l’univers, cette immensité cosmique dont l’être est une part. La haute conscience de l’écriture permet la connexion avec cette dimension, les mots passant d’abord par le silence pour capter le sens. Et même la métaphysique est dépassée par la métaphysique, dans l’écrit. Juste Être là

Lisant j’ai repensé au recueil de 2016, Fêlure (Musimot), où le regard intérieur du poète franchit des frontières intimes comme une traversée qui fouille la conscience du corps et de l’esprit, ses ombres et ce qui pourrait s’appeler fêlure, ouverture d’un savoir douloureux et paradoxalement étrange douceur d’une « indolore souffrance », et « lente fatigue ». Son « fil d’Ariane » c’était l’écoute d’une parole en quelque sorte mutique. La fêlure était la faille heureuse, celle évoquée par Leonard Cohen, par où passe la lumière. Dans ce recueil s’ébauchait la démarche de Traverser l’obscur. Cela continuait dans Bassin-Versant, en 2018 (Musimot). En exergue Nietzsche et Lorca mettaient la philosophie et la poésie sur la même rive, pour penser la présence à soi et au réel. Déjà l’injonction, « Être là » (…) « s’arrêter ». La présence à sa mémoire, et à celle de la mère, Ce que l’on ne doit pas oublier… Déjà le désir de penser comment sauver l’être du vide et de l’absence. Lucidité, « car on ne peut aller que vers une interrogation, et si peu vers une réponse ». J’avais beaucoup aimé, aussi, Le verger abandonné (2020, Musimot), où la méditation sur l’itinéraire d’Ulysse lui faisait choisir sa liberté, la fidélité à lui-même. Trois livres (indépendamment des autres recueils publiés ailleurs), comme les cailloux sur un chemin préparant ce dernier recueil. À noter, dans les autres ouvrages la ponctuation forte était présente. Dans Traverser l’obscur elle a disparu, comme pour marquer, par la fluidité accentuée par les espaces entre les strophes, une libération atteinte par l’écriture, noter un achèvement du chemin coulant comme un fleuve.

Marie-Claude San Juan

Flux et reflux – Pierre Thibaud

Flux et reflux

Pierre Thibaud

Postface de Simon Lantiéri

Editions Unicité (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

         Ce recueil se divise en cinq sections dont les titres des quatre premières évoquent une saison, accompagnée parfois du nom d’un mouvement qui nous rappelle que l’auteur est aussi musicien : Printemps désirant ; Eté : con fuoco ; Ombres d’automne ; Hiver : grave molto allargando. La dernière, La mort souveraine, prolonge le recueil en forme de point d’orgue.

         C’est un « long poème d’amour » nous dit Pierre Thibaud dans les quelques lignes de la quatrième de couverture, mais bien plus sûrement une réflexion sur l’amour, qui puise dans ce que l’on devine être l’expérience personnelle physique et spirituelle de l’auteur. Mais qu’en est-il de ce que l’on imagine d’abord, idéalement, de l’amour ? Cette expérience fusionnelle de deux êtres dont Marcile Ficin nous dit dans son Commentaire sur le Banquet de Platon : « L’amour est une mort volontaire. En tant que mort, il est chose amère, mais en tant que volontaire, il est doux. […] Qui aime meurt. En effet, sa pensée, oublieuse de soi, tourne continuellement autour de l’aimé. […] chacun des deux amants s’éloignant de lui-même et se rapprochant de l’autre, mourant à lui-même et en l’autre ressuscitant. »…

         Mais dans la poésie, plus matérielle, de Pierre Thibaud, les deux aspects de son « expérience physique et spirituelle », comme nous l’écrivions plus haut, sont étroitement intriquées puisque en vérité l’une ne peut être séparée de l’autre et qu’elles participent de la même démarche. Aussi, naturellement, Simon Lantiéri (1925-1994) écrit-il : « le propre de l’acte poétique, chez Pierre Thibaud, c’est de parler corporellement de l’âme et spirituellement du corps. Comme si, par une subtile alchimie, des lieux de transformation, de mutation, de transsubstantiation s’établissaient dans l’actualisation d’instances imageantes ». Ainsi, nous dit l’auteur, dès la seconde page du recueil : Depuis si longtemps / je t’attends / entre écorce et moelle // cette saison-là / la pluie sera douce / et les vents de l’aube / prendront mesure / de mes bourgeons aveugles / sous le frisson des feuilles. Et dit encore, un peu plus loin : par toi mon âme / s’épuise / aspirée par le souffle / d’un corps / semblable au mien… Car corps et âme ne peuvent être séparés. Dans sa correspondance avec Maria Casarès, nous pouvons lire ces mots de Camus : « Je ne t’ai jamais séparée de ton corps. Mais bien que je sois littéralement intoxiqué par ce corps je ne t’ai jamais désirée ni prise en t’oubliant, toi. C’est l’acte d’amour, depuis que je te connais. Avant c’était l’acte, voilà tout. […] Oui, le plaisir finit en gratitude, c’est la fleur humide des jours.» Ainsi avance le poème, dans ce lent et long mûrissement des âmes et des corps conjoints, qui s’appellent et se répondent, se hissant enlacés vers leurs cimes, dans le sel du désir ; depuis flux et reflux des âmes / au plain-chant des amers, vers cet autre plain-chant de l’été, moment où l’oiseau hausse le ciel / ajoutant au fugato des paroles / une voix invisible. Fusion ardente du désir charnel et des âmes, ces vers nous le disent encore : Quand le gémir du plaisir / est remuement d’âmes / entrouvertes / tu laisses en moi des traces / qui désaltèrent mon rêve / non des preuves / qui le tuent.

         La troisième section, placée sous le signe de l’automne, commence par ces mots : Qu’as-tu pour être si sombre // j’ai pris trop de jour / il sourd de ma peau / ne me laissant que le crépuscule indécis / qu’égrène l’oiseau de l’oubli. On ne sait si le « tu » est adresse au poète lui-même ou à la femme aimée, et le savoir importe peu puisque nous avons là deux êtres en miroir d’eux-mêmes entre lesquels s’instaure une distance. S’immisce alors, dans les mots des poèmes suivants, comme un mouvement de pensée qui signale un inquiet glissement sur la pente des sentiments : Femme furtive / la flamme de ton corps / danse dans le sabbat des feuilles. Et le poète, presque aussitôt ajoute : je ne suis pas dans ce que je prends / mais dans ce qui m’échappe / trouvant mes origines / dans ta fin / toujours / incommencée. Cela semble faire écho à ce que Roland Barthes écrivait dans ses Fragments d’un discours amoureux : « Je suis pris dans cette contradiction : d’une part, je crois connaître l’autre mieux que quiconque et le lui affirme triomphalement (“Moi, je te connais. Il n’y a que moi qui te connaisse bien !”) ; et, d’autre part, je suis souvent saisi de cette évidence : l’autre est impénétrable, introuvable, intraitable ; je ne puis l’ouvrir, remonter à son origine, défaire l’énigme. D’où vient-il ? Qui est-il ? Je m’épuise, je ne le saurai jamais ». Et en effet, à ce point de la réflexion de l’auteur, s’impose l’évidence que « l’autre » reste pour nous un objet impénétrable, une énigme insoluble dont notre vie dépend pourtant. Un être dont on n’arrive jamais à se défaire de la question qu’il nous pose. Mais « l’amoureux n’est pas Œdipe », ajoute Barthes, et il ne « reste plus alors qu’à renverser [notre] ignorance en vérité ». Car il n’est pas vrai de croire que plus on aime mieux on comprend « l’autre » qui ne cessera jamais de nous échapper.

         Dans la section « hiver », Pierre Thibaud prolonge le constat entamé plus haut : nos mots / sonnent mal // la corde des pensées / n’est pas assez tendue // et notre corps est instrument fêlé. Et il poursuit, plus loin : nos corps sont des orgues / mais dont les tuyaux / selon le dire de Pascal / ne se suivent par degrés conjoints. Mais la dernière section, La mort souveraine, commence par ces mots : Par l’amour / dire / l’autre de nous / par l’image / l’autre du sens. Car, en fin de compte, ce que l’action amoureuse obtient de nous c’est, peut-être, sûrement même, cette « sagesse » qui consiste à comprendre que « l’autre » ne peut être absolument connu et peut-être n’est pas à connaître. Que son opacité n’est nullement l’écran d’un secret, « mais plutôt, nous dit encore Barthes, une sorte d’évidence, en laquelle s’abolit le jeu de l’apparence et de l’être ». Car aimer quelqu’un d’inconnu, qui le restera sans doute à jamais, relève d’un mouvement mystique : accéder à la connaissance de l’inconnaissance. Nous reste alors, le comprenant, à l’admettre et le dire, avec les moyens que la poésie nous permet.

         Aussi Pierre Thibaud peut-il plus sereinement écrire à la fin de ce long poème : même passion pour la nuit et le poème / que seul l’amour peut éprouver / et ce n’est que dans l’amour que la mort / comme épreuve ultime de l’absence de fin / nuit dans l’attente infinie du jour / peut être désirée / parfois atteinte ». Tel est le chemin de vie et d’amour que nous propose ce recueil.

         Michel Diaz, 02/03/2025

Elégies – Philippe Lekeuche

Note de lecture publiée in Diérèse N° 93 (juin 2025)

Élégies

Philippe Lekeuche

Photographies de l’auteur

Postface de René de Ceccatty

Éditions L’herbe qui tremble (2025)

         Nous pouvons lire, dès les premières pages du recueil : Que la vérité soit le questionnement, non la réponse / (Mon attitude envers l’énigme du monde) / Certains mots, de loin, tiennent : / Espérance, amour, vie. Et un peu plus loin : Je ne veux pas de toi, Poésie, je ne veux pas / Laisse-moi tranquille, ne viens pas / Avec ta langue qui est ton masque / Ta menteuse langue, toi / Tu te trouves derrière elle.

         Voilà une poésie (l’auteur écrit toujours ce mot avec une majuscule), ici, dans ce recueil, l’une des stations d’une démarche entamée depuis nombre d’années, qui nous ramène à la Poésie, celle qui porte en elle la langue mouillée de sang. A cent lieues de tous ces poèmes, d’une « poésie qui mouline du beau, du recyclé, de la certitude formolisée », comme l’écrit Véronique Bergen (Le Carnet et les instants, 2025), de cette « poésie à sens multiples, comme l’écrit aussi Jean-Marie Corbusier (Catégories, 3 juin 2018), avec des lourdeurs parfois d’une expression par laquelle on se croit important parce qu’on a fait joli et intelligent ». Non, ajoute-t-il, à propos des ouvrages de Philippe Lekeuche, avec lui « rien de tout cela, du direct, face à face… du vrai ». Oui, la poésie de celui-ci, dans une langue qui se dévoile dans la pureté de sa nudité, est un canif qui gratte jusqu’à l’os l’acte du « faire », un canif que l’auteur s’enfonce jusqu’au cœur. Chez ce poète, en effet, la démarche poétique participe d’une totale radicalité parce que, pour lui, la Poésie est un absolu, une visée transcendantale qui trouve son origine dans un ‘‘Ailleurs’’, une autre dimension, un autre espace-temps du monde. Démarche quasi sacrificielle comme l’écrit l’auteur lui-même dans son préambule au recueil L’Épreuve (L’Herbe qui tremble, 2022) : « Il n’y a pas de mots d’amour, il n’y a que des preuves d’amour, cela a un prix (par exemple donner sa vie), tout comme cette pratique de la poésie exige des renoncements, et même le sacrifice – je le souligne -, la question restant ouverte : le sacrifice de quoi ? On ne le sait pas, on l’apprend avec les années, dans l’endurance. Je veux dire qu’on le vit, c’est une épreuve. Et quant à la réponse de savoir si cela en vaut la peine, elle fait toujours défaut. Et qu’importe. On n’a guère besoin d’elle. »

         Ce recueil se compose de cinq longs poèmes en vers libres, séparés par des photos du poète lui-même, noir et blanc où les nuances et la douceur des gris n’en soulignent que mieux l’atmosphère de silence et de solitude. Certains des titres de ces poèmes, Tessons de ma vie, Tout retourné le langage ou Etat des lieux, semblent déjà nous indiquer qu’ils contiennent une dimension introspective et, en effet, dans l’écriture de Philippe Lekeuche, poésie et vie sont étroitement intriquées : la vie doit entrer dans le poème pour l’animer, lui donner souffle, comme le poème, à travers le langage, ouvre l’homme à sa véritable conscience. Mais « même, s’ils possèdent une tonalité autobiographique assez forte, écrit René de Ceccatty dans sa postface, ils ne sont pas directement narratifs et ne font que des allusions abstraites aux événements d’une vie personnelle » : Ces derniers jours, trop terre à terre, manquait le Ciel / Je vaguais, étudiant la philosophie et l’être / La poésie avait disparu.

         Quant au titre du recueil, Élégies, cette poésie l’est, en effet, élégiaque non dans sa stricte, littéraire et historique définition, mais dans l’esprit qui la traverse, dans ses évocations de l’amour, de la mort, de la perte. Une écriture qui affronte la brièveté, l’inanité, l’indifférence et la précarité de la vie, creuse l’humain sans complaisance, les relations entre celui-ci et le monde. Ou ainsi que l’a écrit Eric Brogniet à propos du recueil Une vie mélangée, « une écriture, qui assume un questionnement, et qui témoigne, peut-être et surtout à travers l’expérience du doute et du malheur, sinon de l’agonie, questions christiques s’il en est, interroge notre identité et la question du sens de la vie humaine ». Mais déliée des plaintes du lyrisme, c’est aussi, avant tout peut-être, dans le prolongement de la démarche de l’auteur, une écriture qui questionne inlassablement le corps même de la poésie et le statut du verbe, ses promesses de salvation et ses inévitables trahisons, ses instants de grâce comme ses limites : Si le poète, qui parfois me visite, m’abandonne / Je m’encercle et le passé, de sa muraille / Assombrit. Oh, comment fracturer l’enclos de l’ombre.

         Certes, les mots échouent à dire l’essentiel, nous dit Philippe Lekeuche, à traduire cette voix qui prend sa source dans cet « Ailleurs » du Monde et ne peuvent que la trahir, que décevoir toute tentative d’approche des réalités supérieures au monde sensible, et tel le funèbre corbeau dans le poème d’Edgard Poe, L’à quoi bon revenait de son aile sombre / Piquant de son bec mes bribes de syllabes. Et, nous dit-il encore : Je poursuis mes phrases, je marche tout le long / Sans arriver jamais, sans te rejoindre / Car nous sépare la langue, elle qui est coupure. A quoi l’on peut ajouter cette autre réflexion : Ainsi vivons-nous l’arraché / De pages non écrites, jamais mon cri / N’atteint les cimes de l’Autre. Ou celle-là : Longtemps, je fus labouré par les vers, par le cadavre / Eteint du langage, lui qui me sépare, me coupe / De ma vie, le Tombeau du Poème y habite.

         Cependant, ainsi que l’auteur le disait lui-même dans la citation ci-dessus, l’épreuve de la poésie, « exige des renoncements, et même le sacrifice », elle est chemin de conscience, d’élévation et de spiritualité, appel plus largement à un indicible qui n’est pas sans rapport avec la démarche de la foi chrétienne qui nous offre quelque promesse de salut : Au jour du poème, les poulies levèrent / Le poids du monde, oui, les millénaires / Quand léger le mot advint. Aussi, en dépit de l’ignorance du poète, de l’impuissance de sa langue, des doutes et incertitudes, des vanités du monde et de ses illusions, des oscillations permanentes entre Dieu et absence de Dieu, des balancements entre séparation et réparation, entre réalité saisissable et insaisissable, entre douleur et clairvoyance, en dépit de toute absence de réponse, dans cette quête qui n’a ni commencement ni fin, dans cette « affirmation sincère de soi, comme l’écrit Jean-Marie Corbusier, à la recherche de son propre dépassement affectif », demeure toutefois la lumière d’une indéfinissable espérance. Puisque, comme nous le confie encore le poète : Je vague ici butant sur l’absurde, pris / Au chaos d’un tas de vieilles poutres, de planches coupées, au bord / Du chemin, de sa clairière, de mes tréfonds, puis c’est l’éclaircie.

         Michel Diaz, 27/02/2025