A propos de l’artiste Michèle Vaucelle

A propos de l’artiste Michèle Vaucelle

Déglutir le monde

Article publié in Chemins de traverse N° 65 (décembre 2024)

« C’est à travers mes mots que j’existe, que je peux, et seulement là, envisager un monde auquel j’appartiendrais, dont je ferais partie. Le langage est donc ma seule issue, ma porte d’entrée, de sortie, mon unique possibilité. Qu’il soit pictural, plastique ou verbal. » Michèle Vaucelle

1. Qui ?

         Les mots du titre qui précède sont empruntés à un poème de Michèle Vaucelle :

         « Déglutir

         le monde

         Tout est là

         Au bout de ce tuyau

         Radical

         Avec les mêmes maux

         Recommencer

         Progression

         lente

         Et douloureuse

         De la bouillie

         Glissement

         Œsophagique

         déglutir »

         Oui, tout est là, peut-être, au début, dans ce mouvement de la gorge pour avaler un peu de l’air et de la matière du monde, comme on le fait pour sa salive, une déglutition qui ne va pas soi. Déglutir le monde et le digérer, douloureusement, et le restituer dans l’urgence des gestes, l’élan des émotions, mais s’il le faut aussi dans le spasme du haut le cœur et le vomissement ou, au bout de sa digestion, dans ce qu’en auront fait les obscurs et interminables méandres de nos intestins.

         Michèle Vaucelle est née à Auray, en Bretagne, dans le golfe du Morbihan où elle a passé son enfance et son adolescence. Exerçant le métier de bibliothécaire, elle a choisi, pour sa dernière mutation, de s’installer au cœur de la Touraine, plutôt que dans l’est de la France, « pour me rapprocher, dit-elle, un peu plus de la mer ».

         Ce sont d’abord les mots qui l’ont tentée, et elle écrit depuis longtemps ce qu’elle n’ose pas appeler des « poèmes », mais des textes qui s’imposaient dans leur nécessité. Et si elle « griffonnait » déjà, comme elle dit, parlant de ses dessins, ce n’est que bien plus tard, il y a une dizaine d’années, qu’elle s’est mise à la peinture, comme on se lance à l’aventure.

         Et, en effet, c’est bien d’une aventure qu’il s’agit puisque Michèle Vaucelle, pure autodidacte, n’a jamais reçu aucune formation artistique, ni suivi aucun cours d’histoire de l’art, ni jamais fréquenté non plus le milieu des artistes. Ce qu’elle fait et ce qu’elle a appris, c’est en se confrontant, en dépit des regards sceptiques, aux matériaux du peintre: « des toiles bon marché, des pinceaux et des tubes de premier prix, n’importe quel support utilisable, des morceaux de drap, des papiers peu coûteux, du carton ou de l’isorel ».

         Le rapport à ces supports « pauvres » n’est pourtant pas exempt d’une relation affective, puisqu’il lui arrivait, d’abord, d’utiliser des draps qui lui venaient de sa grand-mère, ou des serviettes héritées du même trousseau familial, des napperons brodés qui appartenaient à la même histoire et étaient aussi porteurs de la même mémoire.

         Si le désir de peindre a, aujourd’hui, pris le dessus, écrire et peindre ne sont pas nécessairement séparables dans la démarche de Michèle Vaucelle, et les relations évidentes qui s’instituent entre ces deux pratiques, quand on considère l’ensemble de son travail, permettent de voir que la peintre s’efforce de mettre en images les éclats de vie intérieure que propulsaient ses mots, tandis que la poète se tient, elle, dans le retrait, mais continue de lui dicter les lignes de force et les obsessions qui s’expriment dans ses peintures. Il suffit, pour s’en convaincre, en écrasant ici la mise en page (taille des lettres, caractères gras, majuscules, interlignes, blancs typographiques, disposition des signes sur la page qu’ils occupent comme s’ils explosaient):

         « Les mots brûlent

         Et me bousculent

         Tout ce qu’il y a

         A l’intérieur

         Avec ce rien cassé

         Déglutir »

         Lignes de forces, disions-nous, et obsessions que les images continuent de mettre en scène avec la même obstination et la même vigueur qui s’autorisent, dans son écriture, à ne s’embarrasser ni de trouvailles et d’effets de style, ni d’affectation poétique:

         « Là où j’ai peur

         Là où j’ai mal

         Je creuserai sans fin

         Et je me fous de ce que l’on peut dire

         J’écris que la mort me fait peur

         J’écris que mes mains sont en pleurs

         Que l’Amour me fait rire

         Que le monde est en guerre »

2. Quoi ?

         « Pourquoi

         faut-il

         que ces

         visages

         absorbent

         la douleur »

         Ce sont les mots que Michèle Vaucelle a écrits dans un autre de ses textes. On peut y ajouter ceux-ci :

         « Ce qui te

         mange

         la chair

         De l’intérieur

         Quand tu ne peux

         plus rire

         Quand »

         Ecrits en marge de son œuvre picturale, ils en donnent aussi le ton et en sont, là encore, comme des échos.

         Disons, avant d’aller plus loin, que l’artiste Michèle Vaucelle, que nous pourrions ranger d’abord dans la catégorie des « inclassables », est plutôt, selon moi, l’héritière de l’esprit de l’expressionnisme.

         Si l’on s’en tient au mot qui désigne ce mouvement apparu au début du siècle précédent, celui-ci dit déjà beaucoup: il s’agissait, alors, d’exprimer par une pression la substance des choses et des êtres, de la faire sortir et paraître au-dehors, et cela, avec force, sans ménagement. Ainsi, tout d’un coup, au lieu de la disposition habituelle, nous dirons classiquement et harmonieusement extériorisée, c’était l’entrée soudaine du désordre, un dérangement qui d’abord blesse les yeux, et semble leur faire une sorte d’injure. En peinture, c’était le dessin explosif, la couleur discordante, une ordonnance chahutée qui pouvait passer pour provocation. Des sensations marquées dans l’ensemble du tracé en caractères soulignés, hallucinants. Des passions et des sentiments qui débordaient de la forme attendue et en dérangeaient la distribution.

         Michèle Vaucelle est sans nul doute l’une de ces héritières et, en effet, dans l’esprit et les intentions qu’elle met en œuvre, comme dans sa façon de travailler, nous ne pouvons que constater qu’elle s’inscrit dans la démarche de cette esthétique. En effet, l’art expressionniste ou ce qui l’annonçait, si l’on s’autorise à considérer tout cela (s’il est possible de le faire en quelques lignes) de « manière panoramique », s’est révélé aussi, dans son essence, dans des œuvres agressives ou oppressantes. Il exprimait naturellement la misère physique et morale, se concentrant sur les visages et supprimant l’objet. Le côté dramatique était mis en avant par la déformation et l’agrandissement de certaines parties anatomiques. Le morose des visages s’entoure alors de couleurs salies qui composent les tableaux dans lesquels dominent souvent le rouge et le noir. L’emploi des couleurs primaires n’eut pas alors pour but d’animer des surfaces picturales, mais d’exprimer avec un certain lyrisme une sexualité anxieuse, une violence ouvertement revendiquée. D’exprimer aussi les névroses individuelles et, plus généralement, le sentiment d’être mal dans sa peau, une relation difficile au monde, ce que l’on appelle « le malaise existentiel ». Mais aussi bien, encore, le sentiment tragique de la vie, l’angoisse devant un monde qui inquiète ou décourage.

         « Le cri », de Munch, pour nous limiter à ce seul exemple (bien que ce peintre ne soit qu’un annonciateur de l’expressionnisme), en est l’illustration la plus connue et passe pour emblématique parce qu’il additionne la clarté du symbole et la pertinence absolue dans la composition de tous ses éléments.

         Angoisse et sentiment tragique de la vie ?… Nous ne saurions mieux faire, à cet endroit du texte, que citer encore ce qu’écrit Michèle Vaucelle dans son recueil, Octobre :

         « Il y a bien longtemps j’étais en ton centre et tu me nourrissais Il y a bien longtemps j’ai oublié les mots j’étais là-dedans recroquevillée les mains sur la tête pour ne pas avoir mal au monde. »

         On ne saurait peut-être trouver plus juste que cette expression, « mal au monde », pour qualifier le sentiment qui se dégage de ces toiles.

3. Comment ?

         a) Déplacer un pinceau ou un crayon sur une toile ou un papier, voilà ce qui est traditionnellement perçu comme la moins grande distance entre l’artiste et l’œuvre. Un pinceau, ça n’est pas n’importe quel ustensile. Dans son nom même, c’est un petit sexe: il devient aisément objet fantasmatique, dans sa forme, ses constituants, son emploi, ses effets… Mais la toile non plus n’est pas un objet neutre. Elle n’est pas simple support matériel à des traces. Elle se tient tout à la fois au plus près de notre corps, par sa proximité avec le drap et le vêtement, comme par son statut de peau métaphorique et, selon ses dimensions, au plus près de nos habitats (historiquement, la toile du peintre, c’est un mur facile à transporter) ou de nos espaces d’intimité.

         Michèle Vaucelle fait partie de ces peintres qui n’installent entre la main, le pinceau, la toile, aucun intermédiaire. Ni caches, ni pochoirs, ni bombages, ni papiers ou tissus rapportés, collés, cousus, ni aucuns matériaux intégrés aux tableaux (ou si peu !). Si peu d’intermédiaires que c’est parfois la main qui dépose à doigts nus les couleurs et les triture sur la toile.

         Les toiles, en ce qui la concerne (ou les divers supports qu’elle utilise, papier, isorel, bois, canevas), s’apparenteraient aux murs d’une maison mentale sur lesquels seraient projetés ses visions intérieures et ses traductions subjectives des choses, des images fantasmatiques, des scènes qui emprunteraient à la fois à ce qui ressortit de ses obsessions personnelles et des image déformées d’une réalité dont elle sait qu’elle peut adopter des apparences incongrues, caricaturales, grotesques, quelquefois monstrueuses – et dont les contours équivoques, les traits forcés, les expressions hagardes de ses personnages, pourraient s’apparenter à ceux de la folie, ou en tout cas à ceux des phénomènes hallucinatoires. Ou seulement, et c’est déjà beaucoup, à l’expression d’une profonde détresse, à la projection d’un monde d’angoisse et de désarroi.

         Ses peintures sont ces murs que Michèle Vaucelle transporte avec elle, des murs dressés à la frontière de deux mondes, également hostiles, des murs qui ne séparent l’intérieur de l’extérieur que pour mieux souligner ce qui, de l’un à l’autre, s’interpelle pour se confondre quelquefois en un. C’est là aussi que s’abolissent les distances entre le peintre et son tableau pour ne laisser place qu’à un inventaire de visages crépusculaires et désolés, de visages minés par l’âge et ses misères, à un champ de ruines d’humanité. Et qui nous touche et nous émeut, parce que miroir de nous-mêmes il ne peut que nous concerner parce que c’est de nous-mêmes qu’il parle.

         Michèle Vaucelle se tient, en ses peintures, dans cet espace intermédiaire, cet « espace de flottement » (ce sont les mots qu’employait l’auteur dramatique Arthur Adamov pour parler de son propre théâtre), pas no man’s land déshabité, mais territoire d’entre-deux, de rencontre et d’affrontement, où se retrouvent convoqués, en même temps, le matériau sensible de l’imaginaire onirique et celui d’un réel quotidien et social, puisé à la réalité concrète de la vie, comme aussi, on ne peut en douter, à la réalité clinique ou psychiatrique qui en fait tout autant partie.

         Aussi, cette peinture est-elle cette scène, espace « d’entre-deux », comme nous l’avons dit, où sont représentées, dans une même « mise en scène », les deux versants d’une réalité, intérieure, extérieure, que l’on a coutume de séparer, par facilité, mais qui sont, se superposant, les deux aspects de ce rapport au monde qui composent la réalité totale de tout individu.

         b) C’est pourquoi, reconsidérant ces portraits au-delà ce qu’ils nous montrent, de cette volonté de représentation qui ne se prive pas de faire quelquefois des sujets de ces œuvres des êtres aux extrêmes de la solitude, ou de ce que l’on appelle la « normalité », au-delà de ces traits rudoyés qui en font des figures que l’on peut trouver dérangeante sinon effrayantes, il n’est pas abusif d’avancer que les peintures de Michèle Vaucelle contribuent à nous proposer une des représentations du « vrai ». Mais un « vrai », ici, pas moins recevable qu’en d’autres tentatives. A l’extrême opposé, par exemple, du réalisme pictural, à coup sûr de l’hyperréalisme, qui n’en sont que d’autres possibles, mais généralement considérées comme des reproductions plutôt fiables du monde. Nous savons cependant que, comme en toute image qui la prend en charge, n’étant que le produit de la subjectivité qui la représente et le fait de l’acte de peindre, la réalité se soumet toujours à la vérité en se subordonnant au mode d’expression que celle-ci aura choisi.

         Mais l’autre aspect de ce « vrai » qui nous retient ici, est celui d’une dimension affective et émotionnelle qui ne saurait que se traduire dans une authentique sincérité. Cela relève de la dimension morale.

         « Vrai », alors, est ce qui, même dans ses limites et ses maladresses, les connaissant, les assumant, ne cherche jamais à tricher mais demeure fidèle à l’élan créateur qui l’engendre. Il nous importe, en fait, assez peu de savoir si Michèle Vaucelle maîtrise peu ou prou l’art de peindre, si elle est « bonne artiste », si ses tableaux sont bons et beaux ou peuvent être qualifiés de quelque autre manière, en fonction de nos jugements esthétiques. Ce qui nous importe, avant tout, c’est de savoir que sa peinture ne nous trompe pas, qu’elle est, dans sa brutalité, sans tricherie aucune, le fruit de son tempérament et des moyens qu’elle lui donne pour essayer de l’exprimer. En cela, la notion de « vrai », non seulement évince mais se substitue à celle qu’on appelle le « beau » (notion que nous ne pouvons pourtant évacuer à la légère, dont nous reparlerons plus loin), et à la maîtrise de la technique.

4. Les portraits

         a) Cela étant posé, attardons-nous sur les portraits. Non afin d’insister sur ce qui, en eux, nous perturbe, mais plutôt pour tenter d’y trouver ce qui nous permet de les approcher avec un plus juste regard.

         Il suffit d’avoir regardé, de regarder encore les images que Michèle Vaucelle nous proposait dans ses premières séries de portraits, comme dans celles plus récentes, pour se convaincre de ce que nous écrivions à leur propos. Ce sont, la plupart du temps, des portraits de femmes simples, d’âge indéterminé, déjà entrées dans la vieillesse. Elles se tiennent là, dans une apparente quiétude qui ne peut être que l’effet de la résignation à la solitude banale des jours ou à l’épuisement de la vie conjugale, au désert affectif du veuvage, à l’indifférence de l’entourage, ou la solitude sans recours à laquelle les a condamnées l’abandon dans une maison de retraite. Et pourtant, ces gestes saisis dans leur juste expressivité, une main qui essuie les yeux derrière les lunettes, un visage tenu à deux paumes, comme pour s’assurer de sa présence, sont les signes de la blessure irréparable qui traverse ces vies et les anéantit à petit feu. Autant d’êtres qui se tiennent là, au seuil d’un autre monde qui, pourtant déjà, est le nôtre. Resserrement de la focale du regard sur les éléments primordiaux, yeux, nez et bouche, réduits souvent à leur plus simple représentation, aux limites de l’abstraction, comme en une sorte de tour de vis absolu qui ne laisse plus d’échappatoire. Car pour ces personnages, rien ni personne ne compte plus, le temps qu’il fait dehors, le bruit du monde ni le nombre de minutes qui s’écoulent, sans rebondissement, sans scène de rupture avec ce qui déborde en eux de résignation solitaire, de stupeur, ou de fureur hagarde mais toujours silencieuse.

         « Il faut tout retourner

         Changer de sens

         Et dans le déchirement

         Que vienne la peau

         La chair avec

         Que s’arrachent les masques »

         écrit Michèle Vaucelle, et découvrant ces mots, on ne peut que comprendre mieux ce qui fait son champ d’expérience et fonde sa démarche de « découvrement », entreprise de mise à nu de l’animal humain.

         Découvrant ces portraits, nous pouvons à coup sûr avancer que nous avons affaire à des images qui, sans essayer de nous séduire et sans privilégier non plus, ni chercher à nous imposer ou à nous convertir à ce qu’elles contiennent de valeur purement esthétique, c’est-à-dire d’art pictural, nous invitent d’abord à une autre démarche d’approche, assez déconcertante: l’expérience d’un corps à corps, mais encore d’un cœur à cœur avec quelque chose qui, non seulement s’offre à voir, mais surtout s’offre à écouter, à sentir, à percevoir dans son intimité et dans l’espace de sa singularité.

         Une expérience qui nous laisse là, au bord de la parole, comme au temps d’un commencement, une aube du regard, sommée de déchiffrer ce que sont le regard et la parole d’où surgit le sens.

         Un sens, comme un cri strident mais muet, jailli en coup de poing des signes, formes et couleurs, dont on devine, aussitôt entrevu, qu’il n’est qu’une réponse provisoire à ce qui, dans un premier temps nous dépasse dans le spectacle qu’il nous donne à voir et qui, dans sa brutalité, contient assurément quelque chose de dérangeant, sinon de répulsif. Parce que ce qui est en jeu, véritablement, dans cette expérience du cœur à cœur, relève autant de la détresse, cette souffrance originelle qu’éprouve l’être-au-monde, que du vulnérable qui est notre commun lot d’humains, mais relève encore de l’insondable qu’à nous-mêmes nous sommes aussi bien qu’à autrui. Toutes choses qui sont les matières premières dont se nourrissent les sursauts de l’âme en ses tourments et ses combats comme en ses terribles défaites.

         Les portraits de Michèle Vaucelle nous proposent cette expérience de l’abrupt, car il faut non pas les toucher, d’abord, avec les yeux de qui regarde pour analyser et interpréter, mais avec ceux de qui, jouant de son humilité, pour ne pas dire de son innocence, approche quelque chose qui se donne à écouter, respirer, sentir, toucher, comme on touche avec les antennes de la sensibilité, de la pointe du cœur, le frémissement d’air ou d’eau qu’émet, autour de lui, la présence de l’autre. Car il y a, dans ces images, et visiblement exprimé, cette part d’inconnu, de nuit blanche et de solitude, de violence tue aussi, qui est ce noyau dur, au centre de tout être, qui résiste à tout ce que nous espérons savoir, comprendre, ou croyons voir.

         b) Dans ces visages, nous observons pourtant, à nu, quelque chose qui nous dévoile ce que ces existences doivent à leur fêlure. En ce qui les concerne, est-elle originelle ou non ? Est-elle consubstantielle à leur être ou a-t-elle fini par apparaître sous la poussée des événements de la vie ? N’est-elle pas encore, tout simplement, sous ces masques d’humains délabrés, ce que l’existence de vivre finit par imprimer de profonde banalité, de détresse intériorisée ou de solitude ordinaire ?… Dans le premier cas, il s’agirait d’une fêlure existentielle ou de quelque chose qui, cliniquement, relève du pathologique et/ou de la psychiatrie. Dans le second cas, cela relèverait d’une évolution qui a des origines bien plus insidieuses: quelque chose se trame dans les souterrains de la vie, quelque chose qui imperceptiblement avance, a avancé. Une microfissure rampe et s’épaissit au travers des aléas de l’existence, au point de devenir une ligne de fracture irrémédiable qui finit par tout faire craquer. Dans le troisième cas, il ne s’agirait que de miroirs tendus vers nous et dans lesquels nous pourrions bien nous reconnaître dans ce que nous avons aussi d’ordinaire et de pauvre.

         Mais toute vie, à moins d’être brisée dès le départ par quelque déficience de l’individu, est bien entendu un processus de démolition, soumise à des atteintes qui font, elles, le travail à coups d’éclats, à moins que ce ne soit ces coups d’une autre espèce, qui viennent du dedans – qu’on ne sent pas toujours venir, ou qu’on ne sent parfois que quand il est trop tard pour y faire quoi que ce soit. Le temps et les soucis de toutes sortes, misères de la vie, s’y emploient largement.

         Contradictoirement pourtant, il n’y a, dans ces images, ni hasard dénué d’intention, ni énigme. Leur secret est ici, ici-bas, à hauteur de regard et disons-le: à hauteur d’homme. Et ces présences, que nous reconnaissons, pour les rencontrer dans le monde qui nous entoure, et pour les côtoyer parfois parmi les nôtres, présences devenues à la fois étrangères et lointaines, autant que proches et humaines, nous les reconnaissons, les unes et les autres, aussi pauvres et vulnérables, presque toujours souffrantes et limitées dans leur condition d’êtres confrontés au monde qui les a fait naître, nos frères et sœurs en humanité.

         Ces images de femmes et d’hommes semblent, dans le retrait de leurs vies maladives et comme suspendues à leurs crocs de souffrance, nous poser l’interrogation primordiale et la seule qui vaille: « Vivre, qu’est-ce que vivre ?… Que dois-je faire, semblent-elles nous dire, afin d’exister, être amarré encore au monde, au temps et à la vie ? Etre homme, qu’est-ce à dire ? Qu’est-ce qui fait qu’un homme est un homme ? »

5. Quels enjeux ?

         Vivre, serions-nous tenté de répondre, en nous plaçant du bon côté du manche, c’est l’apprentissage au langage de l’essentiel, à notre présence au temps et au monde, et à la présence à soi-même. L’enjeu est-il ailleurs ?

         En tout cas ces visages sont là, ces visages d’humains, douloureux, déformés quelquefois de hideur et toujours, comme nous le disions plus haut, pauvres, vulnérables et limités, comme tout autant nous le sommes et le serons, finalement, nous, qui les regardons.

         Qu’ont-ils à nous apprendre que nous ne sachions déjà de la vieillesse et de la mort, de la laideur aussi du monde tel qu’on nous l’impose, tel que nous le faisons, de la colère et de la peur qu’il nous faut cracher à la face du ciel et des hommes pour y trouver sa place ? Sûrement rien de neuf, ni de bien surprenant. Sinon, et c’est déjà beaucoup encore, qu’il nous faudrait pouvoir avouer nos propres faiblesses, les nommer, et ne pas hésiter à les désigner, en premier pour soi-même. C’est cela, si on peut le faire, qui enseigne l’humilité et qui permet, ouvrant peut-être son chemin dans le regard de l’autre, sinon de les combattre, en tout cas de les assumer. Car, idéalement, contempler et vivre la réalité de la vie, en dépit du mal être et des difficultés, de la raison malade qui règne sans partage, c’est voir que l’instant présent est réel, comme est réelle, pour chacun, dans notre présence au temps, ce qui, chacun de nous le sent, se trouve taraudée par un vide secret, une attente insondable. Mais cela n’est facile qu’à dire.

         C’est cette attente-là (dans un temps immobilisé, sans bagages de souvenirs, dans ces présences qu’on dirait absentes à elles-mêmes, pour lesquelles on devine que l’heure d’après, peut-être la minute, ce sera le saut dans le vide, l’épreuve lancinante de la peur de soi, la détresse), oui, c’est dans cette attente que je crois ou veux percevoir dans les portraits de Michèle Vaucelle, et qui nous pousserait à porter ce qu’il y a, en nous, d’infirme, tout autant que d’infime, dans le temps du monde, cet infime qui nous dépasse et nous permet pourtant, dans notre relation aux autres, de nous construire en notre humanité.

         Comme elle se révèle quand nous regardons autrui, l’étranger en nom et en origine, mais aussi bien en être, non avec les yeux de la crainte et de la défiance, mais avec ceux du cœur. Non ceux de la pitié non plus à l’égard de nos frères humains, mais avec ceux plutôt que nous dicte la compassion que nous réclamons aussi pour nous-mêmes.

6. Et la beauté alors ?

         a) Et la beauté dans tout cela ? Nous pouvons nous poser la question, car dans les travaux de Michèle Vaucelle, cette « œuvre ouverte » et singulière, nous remarquons qu’il n’y a pas de volonté de plaire, d’effets de joliesse, une quelconque complaisance au désir de séduire. Nous devons « prendre ça comme ça », ou passer outre.

         Ce que cela produit a tout de même quelque chose à voir avec la vieille notion de beauté.

         Cela est-il beau ? Oui, cela l’est, et il ne faut pas refuser de le dire.

         Ces mots, si simples, que l’on aurait peut-être réticence à prononcer, de quoi témoignent-ils ?… Harmonie, coloris, traces des gestes sur la toile, surprise, étonnement, malaise ?… On ne sait: il se passe pourtant bien là quelque chose qui nous affecte. Voilà un thème à quoi il faudrait bien régler son compte: le beau. Il faudrait en parler: nous ne sommes plus dans les années soixante, ces années de remise en question radicale de la pratique picturale (la fameuse « école de Nice », « Supports/surfaces », le mouvement Fluxus, quelques autres encore, avant-gardes de l’art…) où la notion de « beau » avait perdu toute valeur, ou avait en tout cas émigré vers d’autres horizons de la production artistique. Nous avons traversé ce désert-là… et la notion de « beau », bien avant déjà mis à mal, dans le contexte de l’entre deux guerres, curieusement, nous revenait sous la plume, par exemple, de René Char, aux moments les plus sombres. Au moment où il devenait le Capitaine Alexandre, où il était dans le maquis, apparaît « beauté ma toute droite », et cela surgissait au moment ultime où plus rien de tenait, où le ciel obscurci de guerre « (pesait) comme un couvercle », pour reprendre les mots de Charles Baudelaire.

         Beauté… Nous ne pouvions pas laisser cette notion en rade, sans tenter de lui redonner le sens qu’elle mérite et la place qui lui revient, à quelque époque que ce soit, puisque nous pouvons aujourd’hui affirmer (mais, d’ailleurs, ont-ils été peints dans cette intention ?) qu’elle se trouvait aussi bien dans la représentation des chevaux de Lascaux ou celle des taureaux d’Altamira.

         b) Oublions, ici, un moment l’héritage de l’expressionnisme et ce qu’il contenait aussi de valeur esthétique.

         En effet, la beauté n’a d’abord de sens et de définition que par rapport à une histoire, des pratiques, des usages sociaux, un contexte précis. Nous ne nous placerons donc pas sous le regard de l’éternité, et il faut refuser l’idée d’une beauté intrinsèque et objective répondant à des normes et à des canons esthétiques qui nous auraient été donnés pour les siècles des siècles, et une fois pour toutes. Refuser l’idéal.

         Ce qu’il faut accepter, en revanche, de prendre en compte, c’est la façon dont une société, à un moment de son histoire, construit son esthétique. Elle le fait à partir de paramètres qui vont de la façon dont on se vit, se dit, dont se partage l’expérience de la naissance et de la mort, de la reproduction, du sexe, de l’œil, du regard, du savoir, de l’autre, et la conscience qu’on en a, et les modalités par lesquelles passe cette conscience… Entrent dans cette construction les approches que les hommes d’une civilisation, ou d’une époque, peuvent avoir des formes du monde qui les entoure et qui semblent plus ou moins leur échapper, et la connaissance qu’ils ont de la raison de ces formes.

         c) Est-ce que la beauté peut cependant être un élément opératoire ?… Peut-on assurer que ce que fait Michèle Vaucelle est beau ou pas beau ? Bien peint ou non ? Et est-ce nécessaire de le savoir?… Ce que l’on sait, c’est que si la beauté est constituée de l’ensemble des formes symboliques nécessaires par lesquelles nous pouvons voir, sentir et penser notre présence au monde, alors nous sommes condamnés, sans trêve, à enfanter de la beauté… Nous sommes condamnés à mettre au monde des objets dans lesquels nous pouvons nous voir, nous reconnaître, à inventer de la distance et de la proximité, des objets qui nous permettent de nous penser et de nous sentir au monde.

         C’est sans doute cela que nous nommons « beauté », c’est ce que nous sacralisons, séparons, fétichisons, disons « beau ».

         La question que nous poserons alors n’est pas tant celle de savoir si ce que fait Michèle Vaucelle est « beau », mais si les objets qu’elle produit nous aident à comprendre le monde.

         Elle est de ceux qui nous disent que la beauté n’est jamais donnée, mais qu’elle est à construire, et sans cesse à redéfinir, pour donner à l’œil et au regard un autre système de références et de valeurs… Michèle Vaucelle est « créatrice », et créateur est celui qui intègre dans notre champ sensoriel, dans notre expérience sensible, dans nos capteurs du monde, de la beauté possible.

         Il a fallu des millénaires pour que les sous-bois et les couchers de soleil deviennent beaux, il a fallu les humaniser, les apprivoiser, les pacifier. Toutes ces choses étaient effrayantes avant d’être belles… C’est pourtant de cela que nous avons extirpé la beauté: d’une maîtrise apaisée du réel, et d’un jeu avec l’effrayant.

         Michèle Vaucelle ne prétend en rien nous donner LA beauté des êtres et du monde, mais donne à voir ce qui, de prime abord, pourrait susciter en nous le trouble et le malaise, ce qui pourrait aussi nous paraître effrayant. Et c’est par là même que l’on pourrait dire que, nous le montrant, elle fabrique la beauté dans notre regard. Nous la rend possible, si nous sommes aptes à la recevoir et à la reconnaître. Sans chercher à aller plus loin, remarquons seulement les poses de certains de ces personnages, les attitudes faussement décontractées parfois, qu’ils ne semblent avoir adoptées que pour dissimuler le malaise ou le vide qui les tenaille. Regardons encore ces peintures de « nu » qui nous montrent des corps avachis et aux chairs quelquefois difformes. Ces corps nus ont leur vérité, qui est aussi la nôtre, celle des corps que l’âge empâte, des tissus adipeux, des muscles relâchés et des articulations fatiguées. Vérité d’une représentation qui exclut toute complaisance, vérité d’où se sont retirées toute grâce et toute intention érotique, mais qui n’en est pas moins touchante dans ce qu’elle peut aussi susciter de regard fraternel et empathique autant qu’épouvanté pour ces êtres disgracieux que l’on suppose délaissés. Il n’est alors que trop tentant de faire, ici, le parallèle avec ces mots de Michèle Vaucelle, extraits de son recueil Octobre:

         « J’ai peur

         Il y a

         Des corps

         Amoncelés

         Partout

         Les

         Uns

         Sur

         Les

         Autres »

*   *   *

         La trajectoire picturale de Michèle Vaucelle est avant tout affaire personnelle qui n’engage que son désir de peindre. Un désir chevillé au corps, qui plonge ses racines dans son monde psychique et s’exprime comme il le peut, comme avec « les moyens du bord ». Mais désir qui explore et avance sans se soucier le moins du monde de plaire à ceux qui croiseront ses travaux, ni de convaincre ceux qui, amateurs à l’œil avisé, prétendent s’y connaître en matière de « bonne et solide peinture ».

         Mais c’est dans cette spontanéité, cette « gaucherie » assumée, cette manière d’innocence technicienne, que se réfugie tout ce qu’il y a d’essentiel à y prendre. Et, avant tout, ce qu’il peut y avoir d’authenticité dans le regard que cette artiste  pose sur elle-même, sur le monde et nous-mêmes. Dans cette douleur sourde mais lucide qui remonte des profondeurs, mais qui n’exclut ni la tendresse envers ceux qu’elle peint, ni ce qu’on devine d’amour pudique, ni ce qu’il faut aussi cultiver d’énergie et d’opiniâtreté pour essayer tout simplement de vivre

         « Entre tragique

         Et dérisoire

         Parce qu’il n’y a

         Rien d’autre

         Et même pas là-bas », écrit-elle.

         A quoi elle ajoute encore:

         « (…) parce que c’est ici

         Que tout se joue

         Maintenant

         On ne peut pas attendre »

         Et il semble, en effet, que dans ce qu’il lui faut exprimer sa peinture ne puisse pas attendre.

         Michel Diaz [Extraits du texte consacré à Michèle Vaucelle, Tours, novembre-décembre 2016]

Publications de Michèle Vaucelle :

* Sang d’encre, éditions Collodion, 2019

* Mémoire de houle, éditions Collodion, 2022

Eloge des eaux murmurantes, lecture par Eric Chassefière

Note de lecture publiée in Francopolis (septembre 2024)

« Michel Diaz nous livre dans ce vaste recueil aux lents méandres de mots et de pensées, conçu dans l’écoute des sources, qui deviendront ruisseaux puis rivières, et ponctué de gravures sur bois de Lionel Balard, une méditation sur la fragilité de l’instant, l’imprévisibilité du chemin, dont le cours léger de l’eau jaillie de la pierre, et scintillant dans la pénombre des fourrés ou entre les cailloux de quelque sente étroite, constitue dans ces pages la métaphore minutieusement explorée.

Cette source jaillie de la pierre, ce chuintement de l’eau qui sourd, une eau nous confie le poète « déjà liée à la lumière, à la parole commençante, ce balbutiement, inséparable encore de sa part de pénombre », ce cours encore hésitant à trouver sa pente, ne sont-ils par ailleurs ceux de la vie, de la parole balbutiante qui explore, « source qui cherche son chemin / … / à l’orée du silence et au seuil de la voix », imprévisible chemin qui serait celui du poème à naître : « une matière souple et fluide, insaisissable, en calme devenir / dans l’évasement de son souffle, vers cet inconnu qui l’attend, la trajectoire du poème / pour peu que l’exigence de sa transparence la maintienne éveillée ».

L’eau qui court, scintille, sinue, rebondit, se fraie passage, se fait au fil des pages matière même des mots du poète, les poèmes deviennent images fugaces de l’eau, à l’égal des gravures aux riches effloraisons de noir placées en regard des textes. Écoutons le poète :

son bruit, une caresse d’air, à peine perceptible, le glissement d’une navigation très lente dans les veines

perpétuelle ambulation qui s’abandonne à la mémoire de son cours, elle est cheminement sans hâte au lieu de sa disparition

ce n’est qu’une brassée de paroles légères, un chuchotis errant, intraduisible, qui distribue les traces de sa voix entre les couleurs et les ombres

La forêt ici se fait corps, la rivière qui s’écoule en elle et l’irrigue de sa mémoire sang qui lui donne vie, mais une vie fragmentée, noyée dans le bruissement de l’impermanence, « don de la fugitive au perpétuel parler incertain, qui inlassablement nous dit l’éphémère et le périssable / nous révélant à chaque instant, au vif des signes, l’inaudible rumeur du temps ».

Il y a dans la poésie de Michel Diaz, cette idée qu’on retrouve clairement formulée notamment dans son recueil « Sous l’étoile du jour », d’une errance de l’homme inhérente à sa condition, errance sans fin dont l’inachèvement même donne sens et substance à sa vie, une « lente errance, songeuse et parfois éblouie, sur nos chemins d’imprévisible », écrit-il dans la dédicace à l’exemplaire transmis par ses soins. Les gravures de Lionel Balard illustrent à merveille cette idée d’une errance sans limite, avec leurs labyrinthes de motifs blancs et noirs s’enchevêtrant dans la profondeur de la page, qu’il s’agisse de formes de fougères s’entrecroisant, d’échelles de reflets s’étageant au long d’une rivière, d’arbres déployant un incendie de noir dans l’incendie de blanc d’un ciel, de mosaïques de cailloux et de racines signalant une sente au fond d’un sous-bois, autant de compositions donnant corps à la déambulation du lecteur « en ce dédale de ciel dur et de berges muettes » que nous offre le poète traçant cours de cette eau qui sans fin se dérobe pour renaître ailleurs.

Il faut se laisser prendre au jeu des méandres et des lenteurs de ces textes qui cherchent, derrière « l’éphémère et l’impermanence des choses », à nous faire saisir le miracle de la poésie et de l’accession à l’état de présence au monde qui en est la condition. Le poète, comme le lecteur, en ces pages, se font marcheurs, portés par le murmure de ces eaux dont peu à peu ils parviennent, peut-être, à saisir la source dans l’intégralité de son cheminement de la naissance à la mort : « le temps n’existerait donc pas / telle est l’eau, de loin si troublante et de près si confuse, qui reste là toujours, mais s’étire et s’échappe comme un chemin, appelé à renaître pour se défaire dans un murmure de galets, de cailloux et de sable qu’aucune main ne fouillera jamais ». Comme si le chemin lui-même se faisait écoulement du temps, que marchant sur le chemin, on atteignait une certaine forme d’éternité, cette humanité peut-être que nous confère notre obstination à atteindre un but que nous savons inaccessible, et nous garde de toute désespérance. Citons Léon Bralda : « Mais nous marchons dès lors [en quête que nous sommes d’un fugace reflet] dans la sonorité nouvelle de l’heure qui murmure le monde, appelle un devenir, nomme à notre encontre ce que sera demain ». Mais laissons parler Michel Diaz :

cette eau, d’aucune forme prise, mais entre errance et veille miroir de toute impermanence, pour dire la lenteur de l’indicible, le chatoiement des cendres du fugace

et la balafre de son rire clair à travers ombres et décombres, la vase et le piétinement des pierres, en route vers l’ailleurs

cette blessure irréparable ouverte sur le vide

Blessure peut-être de l’inachèvement dont nous tirons la force de continuer, explorer sans relâche ces paysages où se répand la source de vie qui nous a donné naissance, et qu’il nous faut explorer au plus près de notre être véritable, si nous voulons vraiment faire poésie, libérer pleinement et sans entraves cette eau primordiale dont faire, tâcher de faire, le cours de notre vie. Un beau livre dans lequel se perdre et sans cesse se retrouver entre naissance et devenir. »

Eric Chassefière

Sous l’étoile du jour, lu par Marie-Claude San Juan

Article publié in Trames nomades, juil. 2024

Sous l’étoile du jour, recueil de Michel Diaz

Sous l’étoile du jour, Rosa canina éditions, 2023.

Le préfacier, Alain Freixe, choisit de ne pas faire réellement une préface, si c’est orienter la lecture des textes de Michel Diaz. Il propose « quelques notes prises sur cette partition qu’élabore sa pratique poétique. ». Ces textes, comme en marge, ont, comme exergue, une citation de Jean-Marie Barnaud : « Tu marches cependant / tu ne sais où tu vas / dis-tu / tu vas vers ton secret / telle est l’audace / cela suffit pour une joie. » Choix très judicieux, ces  vers, car Michel Diaz aurait pu l’écrire pour lui-même, lui pour qui la marche nourrit la pensée et le geste d’écrire. Et la marche est aussi la représentation d’un processus créatif.

De ces notes je relève un fragment : « C’est toujours la marche en avant. Vers l’impossible salut. À cause de cet appel insensé qui, du fond de notre finitude, nous a fait roi mage de notre vie en quête du vrai lieu. Telle est l’aventure de l’homme cet être des lointains. L’homme dans la poésie de Michel Diaz remonte ses épaules, relève la tête et poursuit. »

Michel Diaz a structuré son recueil en deux parties. Pierre du vent et Sous l’étoile du jour, qui donne donc son titre au livre.

En exergue à la première partie, une citation de Jean-Louis Bernard, dont je copie la première phrase : « La poésie peut ainsi être vue comme un exode sans fin vers le lieu d’où tout procède, vers la parole d’avant les mots. » Loin des définitions faisant d’un pauvre lyrisme un horizon fermé où le poème tourne sur lui-même, absent à ce qui est, la proposition est d’une autre exigence, déplacée dans une dimension où on habite le langage, pour le traverser en le dénudant comme le ferait la philosophie hors systèmes. Ce premier ensemble est le plus court, et ses huit textes n’ont pas de titres, contrairement à ceux qui suivent.  Une autre citation, dans le corps de la première page, reprend la pensée de Jacques Dupin sur le « risque absolu » qui doit être celui de l’écriture « sans point d’ancrage » mais pas étrangère à la mort, à ce « volubilis de la mort ».

Pas de titres mais l’espace, le blanc, qui fait de certains mots des îles : ainsi dit-il, ainsi encore, ainsi écrire, ainsi, cela, celle, ce blanc, alors, / et à ce prix, écrire hors.  Répétitions : ainsi, écrire, blanc…  Dans l’écriture comme pour la lecture s’arrêter sur ces mots qui surnagent, séparés de la prose du poème, pour poser un constat, et se dire à soi-même que c’est cela, écrire, « cette marche qui défie le vide ». Îles, oui, si écrire c’est affronter « le retour inéluctable au même point d’incertitude ». Être en écriture « comme est le naufragé, seul à nager ».

Pierre du vent, associer ces mots dans ce titre rapproche le plus dense, le minéral, au plus léger, insaisissable. Plusieurs sens possibles. Le subtil vent peut être parfois, un mur, dur, contre lequel lutter. Mais quand on écrit il peut figurer le silence des mots, une absence, un vide de sens, comme une pierre fermée. Cependant un texte donne d’autres clés. Le vent serait, gardant sa nature d’élément ondoyant, fuyant, l’image de cette « langue perdue dans les brumes de la mémoire ». Celle qu’on sait hanter l’inconscient d’un langage personnel, fait malgré tout des mots de la langue commune, mais transmués, car écrire franchit la surface des significations apparentes. Il faut extirper d’une profondeur insondable ce qu’à la fois on sait et ne sait pas, « caché au fond de son silence sous sa dalle de pierre ».

Dans le désir d’écrire, il y a celui de cette « parole perdue, peut-être retrouvée ». Peut-être… Incertitude fondatrice car n’annulant pas le « risque absolu » su par Jacques Dupin et Michel Diaz. L’entreprise d’écrire, ainsi, va au-delà de l’intention de créer, qui est aussi une conséquence du voisinage avec le « volubilis de la mort », cette image de l’exergue. La mort est plurielle, présente dans « la nostalgie ardente d’un futur sans promesse », dans   l’effacement ou l’émergence du souvenir des « territoires de l’enfance », qui convoque la nature et la beauté mais aussi « douleur » ou « solitude ». Paradoxale, la nostalgie d’un futur qui n’est pas encore.  Ou pas, si on entend le regret de ne pas toujours pouvoir ne rien attendre de ce qui sera. Mais nostalgie révélatrice d’un retournement du temps. La mort est un passé, par « la confuse réminiscence du lieu de l’avant-naître ». Avant-naître… Je pense immédiatement à un titre, énigmatique, Le visage d’avant ma naissance, l’autobiographie d’un Anglais, Llewellyn Vaughan-Lee (La Table ronde), initié par une soufie russe, Irina Tweedie, itinéraire changeant son rapport à lui-même, à la notion d’identité, et son rapport au temps. Je pense aussi à Plotin, pour qui l’âme a la nostalgie du lieu d’avant son incarnation, la terre vécue comme un exil (et le titre d’un texte, plus loin, est terre d’exil). Serait-ce le même, pour Michel Diaz, cet « exil dans la présence au monde » ?  Ou au contraire un appel « pour vivre plus vivant » ? Ou l’oscillation, peut-être, l’alternance entre deux aspirations, deux blessures qui peuvent aussi cohabiter. Mais cet « avant-naître » est aussi un temps d’avant tout langage, dont l’évocation permet de rejoindre la capacité « d’écrire hors de soi ».  Écrire, et « apprendre à désécrire », pour, d’un côté inscrire « ce rien sans nom », de l’autre « donner vie à ce tout qui n’est pas ».

La deuxième partie, la plus ample, Sous l’étoile du jour, a pour exergues les citations de Frank Venaille et Saint-Pol-Roux. Ou le double sens de l’entreprise (marche et écriture) :  déchiffrer soi (« me connaître », dit Frank Venaille), déchiffrer le monde, cette « catastrophe tranquille » qu’est l’univers, d’après Saint-Pol-Roux…  Possible transfiguration du réel par l’écriture.

Mais cela commence par la parole d’exil, où on peut penser que se mêlent plusieurs déchirures, dans « cet arrachement d’où l’on vient », mais où Plotin n’est pas loin, dans la tension vers un « ailleurs » d’une présence fracturée, tournée vers « la face d’un ciel » qui ne répond pas. L’étoile, qui guide, est « orientée vers l’aire de sa cendre ». Encore la mort, même si c’est le feu venu de la lumière. Et métaphore commencée de ce qui suivra, quatre textes plus loin, évocation de « ceux qui vivent sous la cendre », parmi les souffrants pour qui écrire.

Exil, aussi, que vivre dans « un monde désaxé habillé d’imposture ». Dès le premier texte il y avait la mention d’une avancée « dans le livre de son exil ». Cela revient dans le texte l’homme qui marche. Puis mention de « ceux qui passent » (…) « déjà passés » : éphémères humains. Lui passe, choisit « l’errance » et « les errants ». Mais cette errance trouve une magnificence par le regard porté sur « l’innombrable des visages ».

Il est à l’écoute d’autrui et de qui est rencontré, choses ou gens (« cet inconnu »), et même d’un ange « dans son improbable présence », ou le temps et le monde.

Ce parcours d’errance passe par la douleur des ténèbres du monde, par l’accueil de l’énigme qu’est le vivant, et la magie que le regard saisit de la lumière, de la douceur de l’herbe ou de « la splendeur d’un champ de tournesols ».

L’écriture… Elle advient par la remontée des mots de cette « langue perdue », par l’acceptation d’une « ignorance de tout » comme une sorte d’absolu de non-savoir qui fait revenir à la source de ce qui est à dire : « ce qu’il sait, c’est qu’il ne sait rein, mais qu’il lui faut l’écrire, pour personne, le vent ou les pierres ». Et de la « nudité première » qu’il avait nommée (de « l’air et la peau ») il fait une opération d’effacement pour faire advenir cet « écrire hors », jusqu’à « enfouir son visage et ses yeux dans le sable du temps broyé ». Cette sorte de transe révèle un bord limite de ce que peut être le « risque absolu » d’écrire. Et elle a un témoin, un pareil : l’arbre. Lui aussi sait une « ivresse ascendante ».  L’écriture puise « dans le noir interne du front ». Dans les douleurs et tristesses « d’une impartageable consolation » le poème s’écrit « au bord de l’abîme ».

Le silence est aussi celui d’un ciel vide de dieux. Alors ne compte que la « terre des hommes », sur laquelle s’étendre, et « ce qui est là ». Reste le choix de « ne pas se résoudre à ce lent crépuscule qui tombe sur le monde ». Vie et mort s’accordent dans la conscience et le poète est « sentinelle », qui va, semant « quelques signes ». Mais la sentinelle dressée sur le bord d’un chemin, c’est un arbre. Tronc, écorce, racines, feuilles, branches. Poète et arbre « de même chair vivante ». Or on retrouve autrement l’étoile du titre, ce signe d’espoir devant les ténèbres du monde. Par l’arbre. Jacques Tassin, pour ouvrir son livre, Penser comme un arbre, a mis en exergue cette phrase de Saint-Exupéry : « Planté dans la terre par ses racines, planté dans les astres par ses branchages, il est le chemin de l’échange entre les étoiles et nous. ». Intuition forte de Michel Diaz, avec le choix d’un titre qui trouve un prolongement dans des textes où l’arbre est magnifié, d’étoile à étoile. À la fin du recueil, la sentinelle, ce très beau texte qui dit la fusion entre le passant, poète, et l’arbre, porte le même message que l’ouvrage du chercheur écologue. (Qui d’ailleurs cite beaucoup les poètes : Hugo, Verhaeren, Baudelaire, Bonnefoy… et rappelle la pensée de Bachelard : « Vivre comme un arbre ! Quel accroissement ! Quelle profondeur ! Quelle rectitude ! Quelle vérité ! »). Le message commun est de cesser d’oublier les arbres, d’arrêter, dit Michel Diaz, « l’ignorance de l’ingratitude ». Arbre, encore, je n’ai pu que penser à un autre écho. Car en quelque sorte les poèmes transmettent ce qu’on apprend des arbres, si on s’en approche, les regarde, les touche. Et Mario Mercier, dans une approche qui est celle de la culture des chamans, a écrit un ouvrage consacré à l’arbre, L’Enseignement de l’arbre-maître (Albin Michel). Ne pas voir là un obscurantisme irrationnel. Cette culture, Jean Malaurie en témoigna dans ses Mémoires, De la pierre à l’âme (Terre humaine). Ainsi la poésie fait accéder à une connaissance que d’autres saisissent autrement, par la science ou l’initiation. La poésie et la marche, ou la poésie dans et par la marche, si on comprend la démarche de Michel Diaz.

Dans le dernier texte, juste après le poème la sentinelle, un texte titré il se fait tard à l’horloge du monde. Les étoiles, un arbre dans la nuit, un chien qui aboie. Ses aboiements renvoient « vers le lointain » les déchirures du monde évoquées dans le livre, et comme une prière à la nuit, une litanie chantant ce qui n’a pas eu lieu, et les traces « d’une joie humble » (…) « opiniâtrement espérée ». L’arbre résistait, le poète aussi, pour « ne pas se résoudre »… Et il crée, retrouvant les paroles du « secret perdu », dispersées par les vents.

Recension © Marie-Claude San Juan

LIENS

Page Rosa canina…

l’invention des couleurs – Isabelle Lévesque / Pierre Dhainaut

L’invention des couleurs

Isabelle Lévesque-Pierre Dhainaut

Editions L’Ail des ours, collection Coquelicot (2024)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 91 (automne 2024).

         Deux voix, en communion, se partagent l’espace de ce livre, celles d’Isabelle Lévesque (qui l’illustre de ses photos) et de Pierre Dhainaut (qui ont déjà signé ensemble quelques autres ouvrages ; La grande année, L’herbe qui tremble, 2018 ; La troisième voix, id., 2023). Les poèmes de Pierre Dhainaut, sous la forme de deux quatrains, occupent seuls la première section, intitulée Les cinq saisons (mars, juin, septembre, décembre, mars), alors que la seconde, Carnets de voyage, nous donne alternativement à lire, sous une forme plus libre, se répondant les uns aux autres, les poèmes des deux poètes.

         Plaie béante, l’écorce a la forme / d’un cœur à l’arrêt, d’un visage / abattu par le vent d’hiver, d’un poing / qui se resserre une fois pour toutes […]. Ce sont les premiers mots de Pierre Dhainaut, qui ouvrent le recueil, et Le ciel est un ogre blême, ceux d’Isabelle Lévesque, qui le closent. On pourrait y voir, du secret de la blessure, ourlée de mousse bienveillante, à la dévoration de l’espace laiteux du ciel, comme un mouvement d’expansion (j’oserais dire une dilatation des sens) où se diluent notre conscience au monde et notre élan vers cet impossible poème que nos lèvres ne sauront jamais prononcer, quand les nuages frôlent l’apparence trompeuse, / dispersent les mots du poème. Mouvement de cela qui, ramené au jour et même dérobé, confisqué par sa trop grande lumière, vient déranger ce monde où l’on sait, croit savoir, fait semblant de savoir. Cela, qui toujours nous échappe, se métamorphosant en quelque chose d’autre, imprévu et surprise, dans l’impermanence de tout ce qui est. En dépit de nos incurables incertitudes et de de toutes nos inquiétudes.

         J’ouvre les yeux, le soleil éclaboussé de neige / se lève, dit l’une, et l’autre : tout reste / avec le ciel à découvrir, c’est-à-dire / à toucher dans la respiration : / nuages, oiseaux… Et c’est bien ce qui touche dans la lecture de ces textes où l’écriture est l’expérience du regard. On y rencontre des mots qui sont un regard, qui sortent du noir en cherchant des yeux, qui voudraient voir ce qu’ils disent, et dire ce qu’on voit. Au point du jour, au bord du monde… / nous prenons le droit de parler ainsi, ici, / le seuil s’éveille à l’instant, à l’attente, écrit Pierre Dhainaut, et plus loin, Isabelle Lévesque, un mot pour tant de silence, verbe pourpre / étoilé du sanglot qui délivre l’hiver. Dans cette parole à voix basse, qui se fraie un chemin dans le réel du monde, on entend battre de l’humain en perpétuel devenir. Il y a là, dans ces mots, des textes qui ne sont pas dans les mots, bien qu’il n’y ait pas de texte sans mots. Ce sont les textes qui nous invitent à voir et écouter en même temps, les sons prenant plaisir à miroiter, ces sons du vent dans les feuilles des arbres, des mots qui ont toujours ici un ton qui ne nous trompe pas. Celui d’une écriture poétique qui nous mène au plus loin, vers un là-bas qui est aussi ce qui vient, cette promesse dans la clarté où la nuit s’enracine. La nuit, écrit Pierre Dhainaut, qui ne sera de retour que sous un nom nouveau. La nuit dont je ne connais pas le nom, lui répond Isabelle Lévesque, différent / chaque matin. / Les voyelles changent, avancent / le nom neuf. Et c’est ce « nom neuf », cette promesse d’éclaircie sans origine, sans réponse, vivante plus que nous, qui cherche à donner corps et présence à ce qui, près de nous, veille et demeure, patient, presque invisible, accordé à notre désir de lumière.

         Aussi, nous disent les poètes, il ne nous faut pas redouter l’inconnu, puisque le visible est plein de parfums, mais surtout de couleurs dont la divine assemblée nous aide à contenir l’assaut de l’existence. Laquelle des couleurs, se demande Pierre Dhainaut, accueille ou recrée le mieux la lumière ? Et Isabelle Lévesque de nous dire, quelques pages plus loin : Lis le blanc, sur la lisière : il trace / la frontière entre mars & avril. […] // A chaque instant, cette lumière / nous traverse. Les pétales blancs / portent des indices : apparition & disparition / pour inverser le miracle. Car au seuil du jour, révélant les couleurs, voici qu’une lueur franchit la nuit, frôle nos lèvres, se pose sur notre visage, feu instable qui éclaire mains et paupières, invente douceurs, halètements, sourires, feu savoureux d’amour qui saigne entre blessures de l’aube et morsures des ombres. Au matin prononcé se poursuit le poème, puisque le jour renaît comme doit revenir l’écriture, jardin qui offre au jour des mouvements d’iris, des balancements de coquelicots, quand le monde se concentre pout réciter l’énigme ancienne, ce qui n’attend pas, ce qui s’enfuit et que les mots doivent tenter de dire, de retenir un peu, à défaut de sauver.

         Progresser, chaque jour, dans l’incertitude et dans l’ignorance pour rejoindre ses sources : ainsi pourrions-nous résumer la démarche poétique de Pierre Dhainaut qui n’est pas exempte d’angoisse, mais dont le chemin vers le « non-savoir », c’est-à-dire l’effacement progressif du « je » qui favorisera l’avènement de la « voix », celle qui monte de la terre avec le souffle des sources, celle qui renaît des herbes emmêlées, se confond avec la parole des arbres, la respiration du bleu infini, et accueille un autre silence, un silence qui n’aurait d’autre beauté à célébrer que ce que nous aimons au ras du sol, et l’exubérance des fleurs : la fleur du cap, la plus belle, la bruyère, / nous célébrerons sa couleur / dans le tumulte inassouvi des vents, des vagues, / sous un ciel parfaitement bleu. Aller alors vers plus de pauvreté (et nous entendons Rilke ici), dans le dépouillement de soi-même, de tout son superflu, pour pouvoir s’étonner encore que la bruyère ne cesse de fleurir, que le ciel de mars se colore, se remplisse du chant des grives. Entendre ce que dit ce chant : tout prend fin, mais tout ressuscite, / l’espoir dans le matin est le matin. Et toujours la sagesse du jour qui se rappelle les passages empruntés il y a bien longtemps, dans les temps d’innocence, qui se rappelle que la fleur inventée, la fleur présente, c’est elle qui devance les poèmes, ce qu’on dira d’eux, dont les vibrations des syllabes confondront le hasard de vivre avec celui de mourir.

         Quant aux poèmes d’Isabelle Lévesque, ils détiennent aussi une part de mystère que l’auteure partage avec son compagnon d’écriture comme avec le lecteur, et qui renvoient à une expérience sensible du monde, aussi bien mentale que physique, qui invite nos yeux à chercher dans le temps la place de là-bas dans le présent d’ici, pour aussitôt en faire un souvenir : La montagne élève sa forteresse de lumière, / je la regarde pour que chante la mémoire / (enfant je glissais sur ces pentes). // La neige, la merveille sur ma manche. S’y lit une complicité intime qui lie la neige, le nuage, le givre du matin, l’arbre immobile qui danse rouge au ciel, le vent d’Armor, les coquelicots qu’il disperse, la lumière pure du silence, les fleurs et leur murmure bleu, tout cela, l’air ou l’or qui, dans le poème, se répondent, et créent un nouvel ordre dont le sillage intact unit les regards. On trouve la même expérience synesthésique chez ces deux auteurs où, comme dans le poème Correspondances, de Baudelaire, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Expérience qui invite à vivre parmi les choses les plus simples de ce monde, comme à vivre entre les étoiles et vivre entre les mots,

         Au lecteur-promeneur d’emprunter la voix/voie des auteurs, leurs routes, leurs regards. A lui, à nous, de glaner dans ces textes ces éclats de conscience fertiles, souvenirs, impressions, semence de pensée, et dans le fatras du temps qui passe ou qui ne passe pas, à lui, à nous, d’avancer sur les rives imparfaites, de franchir le seuil de cette maison où il n’est pas aisé de vivre, et d’accueillir aussi les ombres. Avec bienveillance et humilité.

         Michel Diaz, 05/08/2024

La Petite Plage, suivi de Brest, rivage de l’ailleurs – Marie-Hélène Prouteau

La Petite Plage

Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs

Marie-Hélène Prouteau

Editions La Part commune (2024)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

         J’écris l’histoire de la petite plage de sable blanc, nous annonce l’auteure dès la première page. Une histoire qui dure. Une histoire d’enfance, mais qui se prolonge, comme l’écume ne cesse de sourdre de la mer. Une plage où j’ai couru dans les vagues, joué sur le sable, ramassé des coquillages. Pareille au verger, au coin de rivière, au jardin public qui, pour d’autres, est le paysage premier.

         Dans cet ouvrage, composé de vingt-six courts chapitres, écrits dans une belle langue souple et lumineuse, souvent très proche de la prose poétique, Marie-Hélène Prouteau s’emploie à nous restituer la présence et l’empreinte de ce paysage premier qui a fait d’elle ce qu’elle est, jusqu’au cœur d’elle-même, fouillant ses mots, page après page, pour nous restituer ses chemins de mémoire et de vie, en une déambulation méditative, ancrée dans son impermutable port d’attache, mais attentive aussi aux rumeurs discordantes du monde. Démarche d’écriture où, foulant le sable de la petite plage, face à la mer, dialoguant avec les rochers ou suivant les sentiers côtiers, et conformément à la phrase d’Erri De Lucas citée en exergue, « il s’agit de l’autobiographie du lieu (où) les personnes sont des figurants ». Démarche d’écriture aussi, comme une « tentative d’épuisement d’un lieu », selon la formule de Georges Perec. Ecriture où présent et passé s’entrecroisent, parfois se superposent et se confondent presque, conférant à certains de ces textes comme un halo de brume qui laisse apparaître choses et êtres dans une atmosphère teintée d’onirisme.

         C’est, écrit l’auteure, dès le début du texte, mon pays de marées. Avec ses vagues au bord de l’hystérie, cette petite plage me fait dans le cœur un tatouage d’écume. Un pays sous la peau. Quelque part dans un finistère sans majuscule, rebelle au découpage en départements. Et elle ajoute, un peu plus loin, la décrivant, comme on le fait d’un personnage de roman : Elle me parle à voix basse, ma petite plage. Un anneau de granit est posé sur ses sables. Ses hauts rochers font abri dans la courbe protectrice de sa crique. […] A la fois rassurante, serrée sur son enceinte, mais aussi ouverte à l’inconnu, à la rage, aux fureurs. […] La petite plage est gardienne, c’est son pacte avec les oiseaux de mer et les rochers. Les chapitres de cet ouvrage sont autant de textes qui se nourrissent de ses marches et haltes rêveuses face à la mer, métamorphosée au fil des marées, naissent des souvenirs chers à l’enfance de l’auteure, où ressurgissent les fantômes de son histoire familiale (une grand-mère, un oncle, la Grande guerre…), de celle encore de ces travailleurs de la mer (pêcheurs, goémoniers, Hospitaliers-sauveteurs Bretons) dont elle connaît bien la misère et les peines. Textes qui naissent aussi de ses heurts avec le monde, celui de tous les jours avec son cortège de malheurs et de tragédies (le naufrage de L’Amoco-Cadiz, le drame de Lampedusa, les poèmes de résistance des femmes afghanes). Mais qui sont avant tout succession de surprises et de joies toujours neuves, celles du ballet des mouettes, du goût de sel des embruns, de l’odeur d’iode et de varechs, du mouvement perpétuel des vagues dont les éclaboussures de neige aérienne (…), ce n’est pas de l’écume, c’est une offrande joyeuse. Autant de chemins de sens et d’affects qui cartographient une véritable traversée de soi où l’on a tout appris, en tout cas l’essentiel, qu’il faut pourtant entretenir, où il s’agit de continuer à apprendre, comprendre, aimer tout ce qui entre en nous, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule et s’y réfugie, ces éléments d’un monde en continuel changement, impermanent dans ses aspects mais pourtant immuable, et ces images de « passants » qui ont laissé leurs traces dans ces lieux, ces fugaces figures ou ombres projetées que Marie-Hélène Prouteau convoque ou nous restitue parfois un instant, au détour d’une réflexion : Emile Bernard et sa sœur Madeleine, Paul Gauguin et Hokusai, Victor Segalen et François Cheng, Isabelle Eberhardt et Bob Dylan, Roland Doré et Yann Tiersen, Thoreau et Mandela, sans oublier le peintre chinois He Yifu.

         Ces textes sont donc cette tentative pour coller tous ces morceaux, ramasser toutes ces miettes, nouer ces fils épars qui, en vérité, rassemblés, n’en font qu’un, un fil de vie robuste, solidement noué à l’être de l’auteure, un fil initiatique qui la rattache autant au plus intime d’elle-même qu’au présent le plus immédiat et à ces strates d’un passé qui fondent son identité. Fil de vie qui l’amarre au monde, et à ce paysage maritime dont elle ne s’éloigne que pour mieux en retrouver la force, la saveur et la présence tutélaire, austère quelquefois, mais maternellement consolatrice : C’est peut-être cela, le sentiment de la « petite patrie ». Devant moi, la plage amarrée à ses rochers, dans sa lumière vaporisée. Et son odeur de goémon. Je me dis, je suis chez moi. Elle me protège, elle me garde. Les temps difficiles et les heures grises, comme par miracle, sont aspirées dans ses coulées de sable. Elle a ce pouvoir troublant.

         Ce livre, Marie-Hélène Prouteau le signe, « comme un certificat d’appartenance commune, nous dit Mona Ozouf, dans sa préface, comme un précieux talisman à remonter le temps ». Mais en confiant à ces rouleaux d’algues mon histoire, écrit encore l’auteure, je voudrais faire comme elle me l’apprit. Recueillir ce qui multiplie et élargit la vie. Réflexion qu’Angèle Paoli commente ainsi dans la note qu’elle a consacrée à l’ouvrage : « Accueillir/recueillir. Ces deux verbes reviennent en écho dans les pages de La Petite Plage. C’est sans doute dans ce double élan qui façonne la sensibilité de la poète que l’on trouve les clés de son écriture et son talent. » Et c’est la même réflexion, autrement formulée, que l’on retrouve dans l’un des derniers textes : Après toutes ces années, j’ai le même appétit de vagues, d’iode et de rochers. Appétit plutôt que faim. C’est l’acte de se porter vers quelque chose de vital, d’essentiel et cela s’est tramé il y a longtemps.

         Et cet « essentiel », en effet, nous semble exprimé là. Marie-Hélène Prouteau est cette écrivaine attentive à ce qui dans le cœur battant d’un paysage se donne à entrevoir dans l’écoute attentive des sens et du cœur à l’affût, pour peu que nous sachions oublier de nous-mêmes ces dérisoires oripeaux qui tiennent lieu de moi, et nous abandonner à la connivence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. C’est cela qui laisse trace, une vibration qui passe sur les choses, une lumière qui revient, lueur intermittente où les extrêmes se rejoignent, où le corps et l’esprit s’allègent de tout leur superflu, trouvant cette manière d’aller dans le monde avec légèreté, et porteurs d’un regard qui laisse venir jusqu’à eux les choses et les êtres du monde jusqu’à épanouir d’autres yeux dans nos yeux. C’est cette écriture fluide, fruit d’une lutte amoureuse au sein du langage, qui sait se rendre si poreuse aux sollicitations du dehors qui finit par affleurer entre les noirs de l’encre, que Marie-Hélène Prouteau nous donne à partager. Ce paysage, c’est de l’écriture, nous dit-elle encore. Il m’ouvre à la certitude chaude de la vie. C’est cette certitude que nous éprouvons aussi en lisant ces pages qu’elle a composées avec tant de sincère ferveur.

         Michel Diaz, 24/07/2024

On pourra lire cette note de lecture dans le N° 92 de Diérèse (automne 2024)