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Le poème recommencé – Gilles Lades (2018)

Le poème recommencé – Gilles Lades
– Editions Alcyone (2018) –

Chronique publiée dans Diérèse N° 75 (été 2019) et sur le site de Radio occitania (mai 2018)

Ce qui se lève entre les lignes

La poésie de Gilles Lades est d’abord une voix. Elle est de celles qui, précédant toute saisie du sens, est avant tout matière de parole. Elle est de celles qui se lisent en murmurant, se disent à mi-voix, comme l’on se parle à soi-même, se façonnent et se modulent en musique sur les lèvres, dans le mouvement de chair de la langue.

Dans Le poème recommencé, recueil qui se divise en cinq parties, Gilles Lades donne à cette musique la lumière vacillante de la mélancolie, celle à laquelle puisent, au plus profond, les racines les plus intimes du poème. « Lumière de mélancolie » disais-je, qui peut être sombre, avare de clarté, complice de la mort, ou clarté douce, bienveillante et amie. Cette lumière-là, comme « une clarté qui vient sous la main », une « demeure où faire solitude », est celle que fréquentent volontiers les poètes, un espace de mi-pénombre offert à la lucidité de leur questionnement, d’eux-mêmes et du monde. Lumière dans laquelle la douleur, tenue à sa juste distance, se fait territoire fertile où vient puiser ce qui persiste de l’amour, et où s’alimente la source de la création. De toute création peut-être.
Ainsi, écrit-il dans la cinquième section qui donne son titre à l’ouvrage, section dans laquelle le poète nous confie sa relation à l’écriture:
attends que l’instant
devienne mémoire
reconnaisse ton pas
te mène à la cour d’enfance
amenuisée de toutes parts
Ou écrit-il, par exemple encore, quelques vers plus loin, donnant à son métier d’écrire sa profonde et incontournable nécessité:
[…] le souffle qui soulève
par surprise ta poitrine
tisse des écheveaux de vie
Ou dans ceux-là aussi, tout aussi explicites:
désir d’accorder le poème
à l’ultime leçon du vaste étonnement
au point de fuite du silence
Ce recueil, en effet, bâti de pierres assemblées à leur juste place, ne laisse aucune chance à quelque égarement sur des voies digressives. Cette lumière dans laquelle « la mémoire fait front à l’hiver », comme on use en peinture du clair-obscur, n’éclaire que l’espace de ses seuls objets, dans des textes où
signes et lignes
se rangent autour d’une lumière
défendue ligne à ligne
Ainsi sommes-nous, dès les premiers vers, appelés à une démarche méditative à travers souvenirs d’enfance, évocation des êtres aimés disparus, questionnement de ce qui fonde nos origines et de notre présence au monde:
Ecoute vois
la forêt sans feuille
que même le vent n’approche pas
[…]
ne sors que lentement des arbres et des pistes
traverse mélodieux
la mémoire de tant de disparus

Evocations de paysages, de places de villages ou d’un château ruiné, d’une « rue qui éclate en jardins cachés », de personnages égarés dans la solitude de la vieillesse, d’une hirondelle annonciatrice des « grands vols d’avril », d’un arbre « grand comme la beauté », d’une rose au bord d’un sentier, d’une clairière loin dans les bois ou du souffle aigre du vent de mars, constituent l’ample matériau de ces textes. Gilles Lades est ici le poète de ces presque riens, rencontrés çà et là dans l’affût du regard et au hasard des pas, de ces riens comme suspendus au-dessus, une chose coulant dans une autre, et toutes se fondant dans un long travelling de pensée ou de rêverie, sans que l’on sache où cela fut, ni même si cela fut, sauf que cela revient, lui revient comme une hantise, sans que l’on sache pourquoi ni comment cela lui revient:
Une cendre de ciel survit
le remords tourne au-dessus des rires
comme la fatigue sur le dernier soleil
Gilles Lades est aussi le poète de la fusion des états de conscience dans le même creuset poétique, quelquefois dans le même vers (« bonheur ce mot qu’il faut renommer »), douleur de la perte des autres et de soi à soi-même, nostalgie des temps de l’enfance et de ses éblouissements, mais quête toujours poursuivie de ces menus miracles de bonheur furtif et de jubilation dans sa présence provisoire au monde, ce qu’il nous donne à voir, à entrevoir, qui est là et s’échappe aussitôt, qu’il faut traquer sans cesse et, saisi un instant, couver dans la tendresse de ses mots, celle qui fait le cœur plus grand que toute la mort à venir. C’est ainsi qu’il écrit à sa mère, par-delà le néant de l’absence:
merci de m’avoir donné
cette main si fragile qu’elle soulevait la colline
vers l’impossible avenir
merci de me laisser
parcouru de questions
sévères et salvatrices
Le poète se montre tout prêt, page après page, à sauter hors de l’espace mesurable comme du temps des horloges – cet autre espace – où ne joue que la causalité pour, par delà toute chronologie, à inscrire les choses les unes dans les autres dans un même regard attentif sur le monde. Attentif à le déchiffrer comme à en défier les apparences, dans des poèmes dont chacun, écrit-il, « contribue à dessiner une mystérieuse ligne de faîte, entre permanence et transmutation ».

Il y a une profonde nostalgie chez qui cherche, encore et toujours, comme le fait Gilles Lades, espérant que quelque chose se lève de l’obscur, d’entre les mots et les lignes, qu’il éclaire toute la scène, et donne sens par là au monde. Nostalgie qui fonde, j’y reviens encore, une mélancolie difficile à juguler. S’ouvre le ravin noir sous la musique de sa voix, reste le bord du précipice, le seuil du vide et de ce temps où « le printemps venu par effraction « s’annonce « comme une douleur de plus »… Le ton est certes grave, mais ce n’est pas rien pour autant cette confidence glissée dans la section « Avide solitude »:
je choisis la terre vive
limpide entre ses murs
où quelques fleurs s’écrivent
au bas d’une légende pauvre
Gille Lades s’avance, dans ce poème recommencé, entre affirmation du désir de vivre et apprivoisement de sa familière et pudique désespérance. Et si cette faille d’abîme était à accueillir ? Pour ce qu’elle est. C’est-à-dire la ligne tracée de notre humaine condition.

Michel Diaz, 30/03/2018

 

Bassin-Versant – Michel Diaz (avril 2018)

Les Éditions Musimot ont le plaisir de vous annoncer la prochaine sortie

du tout nouveau livre de

Michel Diaz

BASSIN-VERSANT

poésie

 Couverture : © Françoise Albertini

Ce recueil a obtenu le prix Amélie Murat 2019

1ere de couv 4

La poésie contemporaine est souvent, me semble-t-il, l’espace de l’incertitude. Qui parle ? À qui ? De quoi ? Pourtant, dans ce nouvelopus de Michel Diaz, les deux citations proposées en exergue, de Lorca et de Nietzsche, nous mettent d’emblée sur la voie de sa réflexion poétique: si « la terre est notre probable paradis perdu », la poésie est sans doute le seul moyen de nous sauver de la désespérance et de ne pas « mourir de la vérité » du monde. […]

[…] la prose poétique de Michel Diaz, innervée d’un imaginaire foisonnant, nous entraîne dans une méditation dont les arrière-plans philosophiques sont clairement assumés.

Une réussite de ce texte – parmi d’autres – est de nous entraîner dans un perpétuel mouvement alors même que le poète se présente statique, dans l’attitude de qui s’arrête et prend le temps de regarder le monde pour l’interroger ou se laisser glisser dans les plis de sa rêverie méditative. Alors, puisque la vie est le vaste théâtre du monde, laissons-nous emporter par un verbe inspiré qui se propose de nous ramener au plus près de nous-mêmes.

Extraits de la préface de Jean-Marie Alfroy

Vous pouvez dès à présent commander ce livre avec une remise de 10% en nous adressant le bulletin de souscription ci-joint accompagné de votre règlement.

Votre chèque sera encaissé à l’envoi de votre commande.

Frais de port offerts. (Sortie prévue le 12/04/2018)

La souscription représente une aide à la publication. Elle est le moyen le plus efficace pour soutenir  notre maison d’édition, les auteurs, poètes et artistes

EDITIONS MUSIMOT  –  Lieu-dit Veneyres  –  43 370 Cussac sur Loire

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lichen N° 23, février 2018

Michel Diaz

Ignorez-moi passionnément

Rester vivant.

À cette seule fin, il te faudra encore aller, sur tes sentes d’étroite lumière, vers cela qui toujours, devant toi, fait masse, se dresse comme un ciel aveugle qui recule à mesure et, sans jamais céder, repousse et ralentit ton désir d’avancer,

vers cela contre quoi tu dois sans cesse te cabrer, cette force d’inerte paroi qui ne peut que laisser à vif et inapaisé, avec, au bout des ongles, ce qui saigne, avec aussi, entre les côtes, cette blessure qu’il te faut désemplir sans relâche de la nuit qui la guette.

Il faudra bien un jour, dis-tu, que se lèvent tes yeux, ta bouche, ton visage, aux marges de tout silence, dans sa sécheresse de paille,

que se lève ta voix, cette pierre en ces routes de pierres où l’on pèse son pas,

que se lèvent ces mots qu’a semés ta parole, comme se redresse le chien couché sous l’auge où on l’a  si longtemps oublié.

Je sens bouger en toi, qui de si loin me parles, des foisons de semence, cette amitié que tu cherchais dans sa famine immense et ses entrailles remuées de tant de vaines espérances.

Il suffisait pourtant d’un seul regard, dérobé au suspens d’une brève rencontre, pour que ta mémoire s’éveille et quitte la paix engourdie de la chambre des morts, d’un seul trait de soleil à l’oblique du cœur pour que s’efface le chagrin qui hante ton sourire.

Il ne suffisait que d’un arbre qui tremble sous la caresse de ton geste, ce qu’il se risquait à donner, sans rien attendre d’autre que ce que peut attendre une chanson perdue dans l’accueil de ses branches et la quiétude de ses feuilles où les voix étranglées font leur miel.

Ni regrets cependant, ni remords.

Maintenant que tu es aux portes de l’ombre, l’essentiel, te dis-tu, est d’accepter la nuit, d’y prolonger ta route pour qu’au bout ce soit enfin le jour.

Oui, maintenant, tu peux le dire, et cela seul suffit à l’émergence d’une secrète mais ardente joie : ignorez-moi passionnément.

M. Diaz

Fêlure – Blog « Lire au Centre »

FÊLURE, lecture par Bernard Henninger. Article publié sur « Lire au centre », blog de FR3 Centre-Val de Loire.

Fêlure (Michel Diaz)

« fêlure »

Recueil de poèmes de Michel Diaz

aux éditions Musimot a la forme d’un livret carré, et il tient dans un sac ou une poche. Constitué de poèmes en prose, son style semble s’inspirer librement des Haïkus Japonais…

Musimot_Felure_Diaz_2016

À la manière d’un journal, chaque poème débute avec une date, le recueil commence au 21 décembre et s’achève au 26 mars, et semble proposer un compte-rendu du temps qui passe… ce qu’il feint d’être avant de s’évader vers des dimensions plus intérieures. Le poème part d’une chose, d’un fait, d’une constatation de nos sens, pluie, froidure, chaussures mouillées suivi d’une plongée intérieure :

21 décembre : Ces longs flocons qui tombent, je suis seul à pouvoir les entendre… Comme je suis seul aussi à entendre ces lents éclairs, ces lentes minutes, ces lentes secondes, et ces toujours plus lourds et longs instant et ces patientes plantes qui descendent, l’une après l’autre les imperceptibles degrés du temps.

Et le lecteur pénètre au cœur d’un hiver qui n’est ni tout à fait une saison ni tout à fait un paysage de l’esprit, qui échange l’un avec l’autre dans une circulation fluide entre une réalité qui nous reste étrangère, muette, car fermée aux échanges, aux émotions et des paysages intérieurs déchirés. Par le biais d’une mise en abîme permanente, le quotidien et l’hiver permettent de découvrir les facettes d’une nostalgie :

Aux heures de lumière avare où le sang ralentit, où les mots se font rares, se cognent à leur ombre et ne font qu’une suite de râles, je déplie le rouleau de l’hiver.

Le travail de Michel Diaz témoigne d’une économie de moyens, d’une volonté de se restreindre à un vocabulaire concret, entre l’immédiateté du réel, les brisures d’une vie qui est comme un émiettement de l’être, et le rêve idéalisé d’une présence au monde exempte de douleur, d’émotion, comme si on pouvait être sans aimer et sans souffrir.

Michel_Diaz_recadrage

Partant d’un questionnement, chaque poème en prose débouche sur une absence, un manque que l’on questionne, il y a dans ces poèmes une épure et un élan qui font songer à la construction des Haïkus, écrits avec une une prose exigeante, qui, plutôt que de se soumettre aux conventions rebattues d’un sage déroulement des vers et de leur chant si conforme, tente de se confronter à l’âpreté de la prose.

10 janvier : On dépose bien ses chaussures mouillées sur le seuil de la porte. On peut y déposer aussi ce qui, de nous-mêmes, nous est un encombrant bagage. Ce qui tombe d’un mur mal bâti… Longtemps j’ai rêvé d’habiter un corps, douloureusement inconnu et toujours hors d’atteinte. Un corps étranger, mais jumeau, qui depuis toujours m’attendait, au revers de la porte close. Sans chagrin de sa part et sans rien à défendre…

Il y a des brisures d’enfances, jamais résolues, qui empoisonnent le regard, et ces fêlures me semblent entrer en résonnance avec une autre, plus ancienne mais qui chante dans la mémoire :

Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé
Le coup dut effleurer à peine
Aucun bruit ne l’a révélé. […]
Mais la légère meurtrissure…
En a fait lentement le tour. […]
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n’y touchez pas.

           Sully Prudhomme           

Et cette fêlure, cette perte d’innocence, conduit au mutisme, à l’impossibilité de dire ou aussi, parfois à une brisure du Soi, un dédoublement, où l’autre semble posséder une vie propre, une présence au monde calme, libérée de la douleur et de l’angoisse; Pourtant, la création avance au travers de l’hiver, égrénant les jours, peut-être plus optimiste qu’elle ne veut bien l’avouer : « ne pas se désoler, pensais-je encore, d’avoir autant lutté avec si faible esprit et de si pauvres armes », la poésie vue comme une issue, faible, ténue, parfois dérisoire, pour émerger du labyrinthe intérieur qui est comme un gouffre magnétique, qui attire plus qu’il n’effraie.
La poésie comme une magie : les mots sont comme les briques d’un jeu de construction, mais plus le texte progresse, plus le matériau se fait rare, ou plutôt se condense, réclamant en quelque sorte, une compensation à cette tension, et un poids équivalent de silence. Voilà, donc ce court recueil que l’on peut évoquer à défaut de l’analyser :

Flaques de mars, battues de vent, haleine, froid, mais sa présence insaisissable, à fleur d’épaule, une main presque amie, comme cherchant une clé.

La poésie de  Michel Diaz mêle l’obscurité des mots, la clarté d’une froide saison, le désespoir d’écrire et ce sentiment de la vie comme une fêlure fine qui parcourant le vase de notre être menace de le scinder en deux.
Voici donc un recueil qui conjugue nos mots, et si cette chronique fort tardive parvient à vous donner le goût de l’hiver, n’hésitez pas à vous plonger dans sa mélancolie, ses faux airs de Haïku, et de partager, malgré les obstacles, son avancée résolue dans une inspiration qui tient chaud contre vent, pluies et froidures. Il faut lire la poésie de Michel Diaz !

Fêlure de Michel Diaz aux éditions Musimot

Michel_Diaz_Vendome_2015

Bernard Henninger

 

Noir – Claire Desthomas-Demange

NOIR, Claire Desthomas-Demange, éd. Musimot (2017)

Chronique publiée dans L’Iresuthe N° 41 (janv. 2018)

Lecture par Michel Diaz

« Faire son deuil » dit-on couramment. Se défaire du froid du chagrin, comme ma mère se défait du froid de la pierre scellée.
« Faire le noir ». Le noir est, en langage dramaturgique, cet espace d’obscurité qui sépare deux actes, deux tableaux ou deux scènes, intervalle où le temps se suspend, ou se concentre et se dilate, où se joue quelque chose dans l’ombre. Faire le noir en soi, l’éprouver. S’y perdre et s’effacer. Disparaître à soi-même et au monde. Effacement ou dilution de l’être face aux grandes questions ou aux grandes angoisses – le sens, la fin promise à tout et à tous.
S’il n’est pas celui des peurs de l’enfance, celui où l’on soupçonne que nous guette quelque danger, celui aussi du froid de l’âme, le noir peut être celui de la nuit où l’on cherche à se réfugier, celui du fond secret de nos pensées, ou encore celui où, espère-t-on, se dissolvent chagrins et détresses. Pénombre rassurante comme celle, protectrice et tiède, des eaux premières, ou celle aussi hospitalière où se ravive une force intérieure et s’annoncent d’autres possibles (ce que l’ombre éclaire et que la lumière du jour obscurcit), dans l’attente que s’ouvre la porte de cette ombre amie:
elle cherche la nuit
croit qu’elle lui répond
bien plus que le jour
et que son peu de soi
pourra y exister
dans la sérénité.
C’est ainsi que commence le texte de Claire Desthomas-Demange, texte où le « elle », le « toi », et le « je » ou le « moi » s’accompagnent, quelquefois se confondent, semblent (et j’en ai fait le parti-pris de ma lecture) ne faire plus qu’un « nous », au-delà, ou plutôt en-deçà de ces pronoms trop personnels qui séparent et divisent. Ce petit livre, Noir, commence par ces mots qui évoquent le retrait de soi, en soi, ce repli dans le noir qui nous tente quand on veut panser sa douleur. Ces mots, son peu de soi, que l’on retrouve dès la strophe suivante, son peu de soi s’épuise, ne peuvent que me rappeler le texte de Michel Bourçon (éd. La tête à l’envers, 2016) intitulé Ce peu de soi, proses dans lesquelles le poète poursuit une longue méditation sur le simple fait d’être là, dans son corps et sa tête, conscience prisonnière d’elle-même, qui tourne entre les os du crâne, traversée de pensées obsédantes, traversée d’une voix qui ne cesse jamais de parler, et descend quelquefois dans la nuit des organes mais ne s’épuise que dans le sommeil, lieu d’un silence noir où s’abolit le monde, lit d’une anesthésiante paix. Ce peu de soi, que ce soit celui de l’auteure ou ce peu qui survit de l’esprit de sa mère, c’est un corps qui gravite dans l’imperceptible, qui pèse peu, fait peu de bruit, ne s’accommode que de son allègement. Pourtant ce corps a une voix, qui, lorsqu’elle s’habille en mots, affleure en même temps qu’elle épouse précisément le point de contact avec les choses, avec l’instant. Car il y a, dans ce tourment (perpétuel assurément pour quelques-uns), et cette hésitante consolation à la perte, l’espoir d’une communion sereine avec le monde qui émerge çà et là, mais s’avance d’abord comme une promesse à soi-même:
je deviendrai moi-même
j’accomplirai l’espoir
[…]
de cette nuit jailliront mes envies
amies de la sollicitude
sans que jamais mon cœur s’écorche.
Car il s’agit de se rejoindre et, dans le même mouvement, de rejoindre aussi l’autre, fût-il ou fût-elle disparu(e) et plus largement l’univers entier, dans une posture volontariste:
je peux écouter le silence
la gamme claire des instants
qui se joue dans la transparence
où peut renaître le souffle
[…]
et que je peux recommencer.
Car il s’agit bien, dans ce texte de Claire Desthomas-Demange, de « rejoindre » – soi et le monde – de dire ce qui est fendillé, brisé, de tenter une réparation, sans illusions naïves cependant et prétendument satisfaites, humaines donc, mais de composer avec la réalité de la mort et avec le mystère d’être là, de renaître:
une partie du ciel
se mire dans le lac
sans nulle ride bleue
[…]
le passé est léger
une mer tranquille
où je ne tangue plus.
Ne plus tanguer, c’est bien cet exercice difficile auquel nous condamne la vie, exercice jamais tout à fait accompli puisque
quand vient le crépuscule
je cherche d’un dernier regard
la lumière qui s’éteint
et je me sens mourir un peu.

« La poésie, déclare le poète Alain Freixe dans un entretien, a le devoir de nous redresser. » Et il entend par là que se dispensant de tout discours philosophique et intellectuel, ou de la précision du concept, elle se doit d’aller à l’essentiel de ce qui interroge notre relation au monde dans ce pur sentiment « d’être là » que Rousseau, regardant le ciel, écoutant le flot battre le flanc de sa barque livrée à la dérive, et s’abandonnant à l’oubli de soi, désignait par les si simples mots de « sentiment de l’existence ». C’est à ce sentiment que veut aussi nous rappeler Claire Desthomas-Demange dans Noir. Mais goûter
la nuit et le jour dans la transparence
tous deux au grand jour et
simplement vivre
sans que son cœur cogne
réclame que l’on fasse la démarche de se rassembler, cet effort de soi dans cet élan vers « l’autre » qui
murmure sa renaissance
dans la ouate du silence.
C’est ainsi que l’on « se redresse », retrempant sa raison de vivre dans ce qui, au-delà de la mort et dans sa pensée apaisée nous réaccorde à
cet écho d’étoiles
force du mystère
et au vent (qui) se lève sur la terre des jours. Pourtant ici, qui sourd des pages, une intranquillité se dit, transpire; pour autant, disais-je plus haut, nulle métaphysique ni intellectualisation, plutôt un pigment particulier sur le papier, qui affleure et donne cette coloration d’une grande douceur, comme celle de cette nuit radieuse (qui) porte sa présence. Car c’est aussi dans le sentiment de l’absence, l’épreuve de la perte et l’espace du deuil que l’amour se réarme contre la lumière sombre et la prière vide, et contre le silence des oiseaux et l’insoluble attente, pour peu que l’on reste attentif à l’aube aux pieds de brume et à
la furtive lumière
fugue fragile sur le champ de fleurs.

Ce pudique et émouvant hommage que Claire Desthomas-Demange rend à sa mère disparue est ce qui, dans ce texte, nourrit de sa sève ce si peu apprivoisable « sentiment de l’existence ». C’est ce que plus haut j’appelais « l’essentiel », et que seule la poésie au plus près de ce peu de soi, offert dans son dépouillement, jusqu’aux limites de sa nudité, est en mesure de traduire.

Michel Diaz, 13/01/18