Archives par étiquette : poésie

Lichen, revue de poésie – N° 12 et 13 (février, mars 2017)

Michel Diaz, deux textes sans titre extraits de la suite Dans l’inaccessible présence (inédit) , publiés dans les numéros 12 et 13 de la revue Lichen. 

 

 

 

Tous ces mots
la plupart inutiles

Juste pour déplacer
l’ombre un peu
l’ombre trop lourde
qui écrase

Juste pour avancer
un peu plus vers là-bas
sur un chemin d’abîme

Juste pour
essuyant la vitre et
la glace sans tain des années

entrevoir la clarté du fanal
dans la chaleur duquel
comme une flambée brève
un fagot de sarments

a brûlé la maison
de l’enfance

* * *

Nuit trop lucide
La vie bat
sous l’écorce des heures

Elle bat
simple à fleur de temps
et s’use lentement
s’éloigne à pas de neige

La mémoire
est une chemise froissée
longtemps portée
et qui encore le sera
jusqu’à la déchirure

Mais voilà la nuit
qui s’écarte un peu
pour nous laisser passer
nous laisser retrouver
la première étoile du jour
et le chemin de l’aube

Quand la rumeur
du monde nous rejoint
nous regardons monter
la flamme du soleil

et nous étonnons d’être encore

Les Reflets du silence – Shoshana

LES REFLETS DU SILENCE
Shoshana
Editions Musimot (2017)

Chronique publiée dans le numéro 50 de Chemins de traverse.

Voilà un bien joli petit livre, publié par les éditions Musimot qui nous proposent, cette fois encore, un enchantement de lecture. Mais Monique Lucchini, qui dirige cette maison, sait-elle faire autre chose que de beaux petits livres ?

Voici comment commence celui-ci, par ces mots que l’on pourrait croire adressés aussi bien à nous-mêmes qui les lisons :
« toutes les rivières ont leur écriture
que lisent les oiseaux
et à l’instant où le vent mâche la pluie
des mots te poussent sur le corps
comme des plumes »
Dans ces lignes où se mêlent l’eau des rivières, le vent, la pluie, le ciel qui porte ses oiseaux, les mots disent déjà l’essentiel. Et c’est que l’écriture poétique ne devrait être, avant toute autre volonté, qu’écriture du corps, dynamique du souffle et battement du cœur. Qu’elle est ici, physiquement, du corps, comme la feuille tient de l’arbre et le chant de la voix. Ecriture au plus près de soi, et au plus juste du sentiment d’être et de l’appartenance au monde. Une écriture où la « mémoire n’a gardé que l’essentiel / le goût de l’improviste. »

Dans cet opuscule, Les Reflets du silence, l’auteure, Shoshana, a aussi semé les illustrations qui se font les complices du texte. Si bien que l’on ne sait si ce sont les mots qui se posent sur les images, les couleurs sur les mots, tant les uns et les autres semblent consubstantiels. Mais pour mieux évoquer leurs accords, il faudrait parler de musique, des mots, des yeux, du sens. Et celle qui semble conduire l’écriture de ce poème, en écho réciproque des peintures qui l’accompagnent, nous invite à prêter l’oreille, non pour l’entendre mais pour l’écouter.
Car la musique, ici, est bien ce qui définit sa nature d’art immatériel, « juxtaposition de couleurs sans nom » et de « parfums insaisissables« , cette éclosion de « formes infinies » qui ne fait qu' »enrouler ses structures« , ce mouvement arborescent ou « le temps glisse sur lui-même » en « polissant les grains d’instants« . Elle est cette « toile mouvante » en expansion discontinue, cette « architecture en fusion » qui construit son « château de sable ruiné » dans les intervalles du temps, au rythme de la voix, dans ses couleurs liquides. Musique de la langue aussi est celle qui rejouant « sans cesse sa précarité » n’existe que plus fortement par les silences qui l’irriguent dans ses profondeurs.

Ce texte qui cherche à fixer, par instants, ce qui des mots comme des gestes, surgit à l’improviste des images, envol de « rêves contagieux » dans la « trace des lettres« , s’essaie à capturer la voix de l’indicible qui s’exprime dans le vent, la vague, les reflets de l’eau et les dessins de la lumière. C’est un texte dont les mots tremblent au moment où l’auteure les pose sur la page, comme tremblent les fleurs au bout des tiges qui les portent. Ils ont ce tremblement de qui, dans sa fragilité, cherche sa juste place dans l’éphémère du concert des choses, exister pour mieux disparaître. Comme s’effacent, dès que perçus, le geste de la danse, l’inflexion de la voix, le mouvement qui porte le pinceau, toutes choses dont cependant nous conservons la trace vive.

C’est encore sans heurt que ce texte nous mène dans la méditation, puisqu’il n’y a pas de lumière sans les ombres qui l’accompagnent et en sont le verso nécessaire.
Les ombres convoquées ici, ce sont les morts, présences silencieuses qui nous accompagnent. Pas vraiment silencieuses car « ce qu’ils disent est bruyant mais ne s’entend pas« . Si nous ne les entendons pas, c’est encore que « la lumière refuse de graver leur message en relief / sur la peau du monde« . Et pourtant la frontière est bien mince avec ce qui se tient de l’autre côté de nos sens usuels, que nous ne pouvons ni voir ni entendre, signes indéchiffrables que l’on nous adresse de l’au-delà, mais dont l’approche poétique nous donne l’intuition en se tenant aux marges du silence, en limite de mots et de compréhension, dans l’indicible d’un réel que nous devinons infini. A ce moment du texte surgit, plus fort, ce qu’il nous faut bien appeler l’émotion du sacré. Et c’est cette notion (qu’il ne faut pas laisser en privilège à ceux qui s’en désignent les représentants et s’en font les dépositaires jaloux) qui donne vraiment sens au monde et à ce que nous en savons. Nous justifie dans nos désirs d’en appeler à ce qui nous dépasse et fait que quelquefois, saisis par la beauté mystérieuse des choses, « nous ruisselons de larmes / plus anciennes que nous« .

Nous tenons là un texte d’un lyrisme limpide, précis et retenu. Chaque mot, poussant l’autre, dans une « intensité tendue », et comme posé là, sur le fil de la voix, y est à sa place comme si le lecteur devait l’entendre pour la première fois.
Le poème de Shoshana allume entre ses lignes une lampe discrète sur le moment du temps où nous le découvrons, et sur nous-mêmes. Oui, René Char avait raison d’écrire que « certains jours, il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire« .


Michel Diaz, 28/02/17

Fêlure : C’est si beau, c’est si vrai…

Chronique publiée sur le site des éditions Musimot (janv. 2017)

FÊLURE, lu par Claire Dethomas-Demange

C’est si beau, c’est si vrai…

Sur le site de Michel Diaz, on lit que son travail d’écriture est conduit par « le désir de trouer cette « part d’inconnu » qui s’ouvre devant soi, d’explorer l’être humain au plus intime de lui-même, ses aspects les plus ténébreux, tout en gardant les yeux ouverts sans s’embarrasser de s’enfoncer parfois dans des impasses ».
Son dernier recueil Fêlure nous raconte cette exploration. Ou plus précisément comme le suggère l’épigraphe :
« Le chemin pris parmi Choisi ? Consenti plutôt. Vertige de cela 
Vertige
Que mourir apaisera. »
Alain Guillard
Le ton et la trame sont donnés. Nous comprenons qu’il n’y aura pas de choix à faire.
D’abord parce que ce chemin commence un 21 décembre, à l’orée de l’hiver, et dans la solitude. Le poète-narrareur écrit : « Ces longs flocons qui tombent, je suis seul à pouvoir les entendre », sans la dispersion qu’un autre pourrait apporter. Le chemin sera froid et blanc. On en pressent l’opacité, pré-figurative d’impasse.
Aussi parce que l’alternative est un pari impossible, qui tiendrait du miracle : le 5 janvier, on peut lire : « Pour se sentir vivant, il faudrait convoquer ce miracle : être là, sans parole, pas trop en avant de soi et pas trop en arrière non plus,mais juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle […] Libre de toute attente et de toute désespérance ». Même ce qui pourrait rassurer et freiner la descente vers le vide — le bol de café fumant qui « restitue au monde ce foyer de chaleur dont le cœur toujours s’alimente » et brûle les deux paumes qui l’enserrent lit-on le 5 janvier — participe et contribue à la douleur d’être.

Ce cheminement est donc aride et au fil du temps qui passe, du début de l’hiver, le 21 décembre jusque au début du printemps, le 26 mars, tout espoir se consume. Le 11 mars le poète constate : « on ne peut avancer qu’en brûlant ce que l’on a jadis aimé, qu’en détruisant, l’un après l’autre, ses anciens visages ». Mais il n’y aura pas la possibilité d’un nouveau visage, car au tout début du printemps, le 26 mars le narrateur écrit : « Ce sera l’un de ces jours tristes où le crépuscule sera sans visage » où il regardera « le sang glisser sur (ses) poignets pour inonder (ses) paumes […] Sang qui n’est que le prix de la cendre ». Un sang qui n’est pas sève, sang sans vie, sans printemps. Pourtant le poète espérait le 25 mars « qu’enfin s’ouvre une porte ».
Ironie d’un printemps où la vie s’enfuira lentement par la bouche du lavabo.
Il ne s’agit pas d’une tragédie car la mort était attendue, inévitable. Le 11 mars, le poète dit clairement : « je ne suis que nuit pour moi-même » et s’il avance ce n’est que selon la logique de «l’Ange de la Mort », toujours dans la douleur, « sur la roue de souffrance » — 25 mars —, « dans la douleur d’être » — 2 février —, toujours sur la corde raide « en danseur de corde, au-dessus de l’abîme et d’un centre vertigineux ».
Il n’y a donc pas de choix à faire. La fêlure est trop profonde, avec son corollaire le doute «s’insinuant profond pour me persécuter ». Elle est trop enkystée. Enfant déjà, le poète était «serré contre les bouées noires de l’angoisse ». La fêlure déjà le submergeait, devenait « liquide visqueux l’emprisonnant comme un oiseau mort », préfigurant l’adulte lui aussi « blotti dans le silence et recroquevillé » cédant à la nuit qui ira s’épaississant, prolongeant la métaphore du liquide visqueux. La seule issue possible étant bien celle du sang, de la vie s’enfuyant par la bouche du lavabo. Il y aura alors enfin possibilité de fluidité. Le sang, la vie vont glisser hors de lui, libération ultime. Avec cela en plus : cette prise de conscience lorsque on abandonne ce qui nous interpelle encore.
Michel Diaz saisit ce moment précis où la vie s’enfuit avec une précision et une finesse d’écriture fulgurante et romantique à la fois. 21 mars : « Je la regarderai glisser […] avec l’intérêt que l’on porte, quand on a perdu l’usage des mots, à ce qui, sur le bord des lèvres, réclame encore qu’on le nomme. Seulement déchiré par ce sentiment de légèreté que nous donne ce qui nous quitte». Le balancement de ces deux phrases repose sur la subtile évocation du paradoxe psychologique au cœur de nos vies et de nous- mêmes : le désir d’un au-delà malheureusement inconcevable dans le hic et nunc. Cette évocation sera sublimée par la formulation délicate et exquise consacrée au moment précis de l’adieu à la vie : « En cette heure qui sonne, où le pas fait défaut sous les jambes et où toute fleur s’abandonne. Où l’amour même au revers de toute lumière, a fini, sans regret, d’effeuiller les pétales de sa dernière lampe ».

C’est beau à en pleurer et si ce cheminement dans la désespérance conduit irrémédiablement à la mort, s’il est inévitable pour l’auteur de « renoncer à avancer, ici, sous le ciel nu », l’écriture du recueil est empreinte d’une telle intensité d’émotion et de réflexion,— « Quel Dédale a conçu cet espace où veille un Minotaure qui ne trouve jamais le sommeil » 8 février —, d’une telle inébranlable lucidité — « Et toujours au fond de l’orchestre, on entend les mâchoires qui mastiquent la partition, les dents qui mordent dans la chair des heures » 8 février —, d’un tel respect pour la nature et paradoxalement pour la vie tout court, le 2 janvier l’auteur met en exergue le miracle de la nature —, que le lecteur refuse d’admettre la fêlure et voudrait retenir la nuit. C’est si beau, c’est si vrai, si logique que cela en est inacceptable… et que l’on voudrait crier au poète, pour le convaincre de ne pas nous quitter, de passer du conditionnel au futur et d’affirmer : « Il voudra vivre simplement, comme un soir de septembre, quand il vente dehors et qu’on entend les fruits tomber dans l’herbe. »
Mais cela est impossible.

 J’ai reçu la vie comme une blessure et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice ». Lautréamont

Claire Desthomas Demange

Fêlure: L’Iresuthe n° 39 (janv. 2017)

Fêlure
FÊLURE de Michel Diaz, lu par Jean-Claude Vallejo

Chronique publiée dans le n° 39 de L’Iresuthe

Éditions Musimot, lieu-dit Veneyres 43370 Cussac sur Loire Site : musimot.e-monsite.com

Sous la forme d’un journal, qui va du 21 décembre au 26 mars, sans spécification des années, le poète-narrateur s’enfonce dans un hiver intime, tous les sens en alerte, en une attraction vertigineuse aux bords du monde, de la matière et du temps « juste en équilibre sur la ligne de crête du souffle ». Il avance, par paliers dans l’obscur de la nuit et de l’enfermement, tout à l’écoute de la blancheur inquiétante telle celle de « ces longs flocons qui tombent ». Entre les faits du quotidien, le bol du matin, et « l’archaïque mémoire », il tente de dire l’invisible, de voir l’inaudible, d’entendre l’indicible… Mais peut-on remettre de l’ordre dans ce qui n’en peut avoir ? Quelle « digue » construire face à « l’incohérence du monde et de son absurde déferlement » ?

Quel labyrinthe se hasarde-t-il à explorer, guetté par quel minotaure au lourd halètement, et hanté par les bruits du « mufle qui s’abreuve à l’auge de la douleur des hommes » ?

Douleur d’habiter son corps, d’habiter le monde, « douleur d’être », rêve de délivrance. Détresse de l’égarement. Remontée du souvenir pour plonger dans l’oubli. « Tentative infinie pour figurer sur une belle scène d’où nous efface en un instant la chute du rideau. »

Il interroge ce que c’est que vivre, « se sentir vivant », en de magnifiques proses poétiques, puissamment entêtantes, jusque au choc extrême de la fin, totalement suffocant. Impressionnant. Ultime fêlure, brisure, ou coupure, « au-delà de l’espoir », dit la 4e de couverture, oui sans doute, mais surtout, je pense, « au-delà du désespoir ». Et j’ajouterais volontiers cette question : « et après le désespoir ? … » Tout un hiver dans les tréfonds de l’indicible pour se retrouver, sur « le blanc de l’émail », au seuil de quel printemps ?…

Jean-Claude Vallejo

À propos de Michel Diaz

(À partir de sa notice biographique)

Né en Algérie, il vit à Tours où il a enseigné la littérature et l’art dramatique. Il s’est essayé très tôt à la poésie. Mais passionné aussi par le théâtre, et soucieux d’explorer de nouvelles formes dramaturgiques, il a écrit une douzaine de pièces (…) Parallèlement, sa démarche poétique l’a toujours conduit à se confronter, avec exigence, à la matière du langage et au mystère de la page blanche pour tenter de trouer cette part d’inconnu qui s’ouvre devant soi, de saisir l’être au plus intime de lui-même, de poursuivre ce qui, du réel, pourtant là, constamment se dérobe et que seule la poésie a pouvoir d’exprimer. Il est actuellement directeur de la « collection nouvelles » aux Éditions L’Ours Blanc. Sa bibliographie, débutée en 1975, comporte nombre d’ouvrages de poésie, de livres d’artistes, de pièces pour le théâtre, d’essais, de nouvelles. Il publie régulièrement dans L’Iresuthe.
Le Cœur endurantVient de paraître aux éditions de L’Ours Blanc, Le Cœur endurant de Michel Diaz
Recueil de poésies 98 pages, 10 euros en souscription (12 euros prix public) Illustrations : Jeannine Diaz-Aznar
« Il n’est d’ineffaçable que le sang du rêve au verso du sommeil il n’y a encore que la flamme impassible du temps et la braise hagarde des mots pour obséder la nuit » (extraits du recueil)
L’Ours blanc, 28 rue du Moulin de la Pointe 75013 Paris

Je, tu, il – Claude Cailleau

je-tu-il-couvertureJE, TU, IL – Claude Cailleau
Editions Tensing (2016)

« Je marche dans la grande maison, désœuvré, solitaire. Les fauteuils où personne ne s’assied poursuivent une étrange conversation. Vous me trouverez sans mal. Le bureau est au fond à droite, vous ne pouvez pas vous tromper. Tout était là, sera encore après. Ce que pèse le temps sur mon épaule, le dirai-je ? […] Vous me trouverez, vous dis-je, à la croisée des chemins de l’intrigue. Et de l’absence. […] … les livres ont vieilli; debout, pierres levées, sur les rayons, sentinelles du temps replié dans les pages qui tiennent ma voix prisonnière. […] Tu ne sais plus que cheminer à contre courant dans ta mémoire… »

Avez-vous, « dans l’oreille de votre mémoire », le Stabat mater de Pergolèse ? Avez-vous en tête comment cela commence, ces notes basses, confidentielles, qui remontent du De profundis, s’élèvent à mesure que la cadence de leur gravité vous empoigne le cœur ?… Mais avez-vous aussi en tête l’une ou l’autre des Leçons de ténèbres de François Couperin ? Cette voix de soprane ou de haute-contre qui déroule la ligne pure d’un chant où ne semble avoir été retenu, sur fond de clair-obscur, de basse continue austère et calme, que l’essentiel de ce qui, de la plainte ou de la prière, vous nourrit d’un apaisement appelé du dessous des remous d’une eau sombre, mais un apaisement profond voisin de la quiétude qu’inspire la méditation ? « Il me plait de penser qu’un jour, dans un temps lointain où je ne serai plus, un enfant désœuvré viendra s’asseoir à l’ombre de mon chêne pour y écrire le livre de sa vie. »
J’ai lu ce Je, tu il, comme souvent je lis, en suivant les chemins qui longent la rivière, traversent les sous-bois, sous un ciel gris d’automne qui annonçait autant la pluie que quelque échappée de soleil. Un ciel doux et léger comme un duvet de tourterelle. Des chants discrets d’oiseaux, ici et là, comme s’ils s’efforçaient de ne pas troubler le silence. Pour mieux faire de place à cette voix tranquille qui frayait son chemin à travers la brume des mots. « Voix de l’Autre qui souffre, chemine nos pas et parle au fond de nous ? Voix qui s’élève, pure, gommant la tourbe de nos mots, faisant de la lassitude un chant pour vivre encore… » Et l’entendant monter aussi en moi, page après page, j’y ai superposé (sans l’avoir consciemment convoquée) la musique de Couperin et de Pergolèse.

Dans la dédicace de ce dernier opus, qu’il m’a adressée et que je prends la liberté de révéler (m’en voudra-t-il de cette indiscrétion ?), Claude Cailleau se demande si « ces petites proses » peuvent prétendre être des poèmes. Et il ajoute : « la poésie, je ne sais pas ce que c’est, et cela m’ennuie bien. »
A cela, je lui répondrai que ne pas savoir ce qu’est la poésie n’a peut-être pas grande importance, que l’on peut se moquer de ne pas le savoir, qu’elle est dans ce que l’on écrit – ou bien n’est pas –, et que si elle y est, c’est tant mieux qu’elle y soit sans avoir répondu à cette intention de « poétiser » qui bien souvent la ruine. Comment ne pas lui rappeler ce qu’Henri Michaux déclarait à propos de lui-même : « Je ne sais pas faire de poèmes, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes et ne suis pas le premier à le dire. »
Mais je repense aussi, par la même occasion, à ce que répondait Alain Guillard (bien beau poète lui aussi) au cours d’une interview à laquelle j’assistais : « Je n’appelle pas ce que j’écris « poèmes », parce que je ne sais pas ce qu’on appelle « poésie », je préfère dire mes « textes ». Mais si on les appelle des « poèmes », pourquoi pas ? Cela m’est égal. »

Nous sommes bien d’accord.
Dans ce recueil, Je, tu, il, trois pronoms personnels qui désignent la même personne (mais ne sommes-nous pas tout cela à la fois pour nous-mêmes ?), Claude Cailleau évoque, encore et toujours, l’enfance disparue, les lieux de sa mémoire, le temps qui passe, la vieillesse advenue et la mort qui approche. La vie qui file au long des jours dont on ne retient rien que les traces de cendres et les mots déposés sur ces « papier(s) de lune » :
« Tu suis l’étroit sentier herbeux qui ne mène, silencieux, qu’au bout de tout, au bout de rien, et ne finit que pour finir. […] L’automne y fait saigner tes rêves. Tu suis l’étroit sentier de la vie. Le vent qui souffle y embroussaille tes mots de hasard que tu jetais au ciel pour rien : nul ne les entendait. »

Je ne sais, pas plus que l’auteur, ce qu’est la poésie, mais je suppose qu’elle doit être quelque part, dans cette manière si particulière de poser les mots sur la page, cette aptitude qu’ont certains d’évoquer choses et sentiments, de rendre si précisément ce que l’on estimait si difficilement formulable, de mettre si évidemment au jour ce qui n’est réservé d’abord qu’à l’intime de nos pensées, de nous toucher au plus profond quand le « il » de l’auteur se confond avec notre « je », et que ce « tu » devient très exactement notre double.
Peut-être que la poésie tient encore, aussi, à ces « trouvailles » de langue (allez, presque au hasard, frappées, on le dirait, comme des aphorismes : « La vie était douce, qui coulait son soleil dans les veines sans qu’on le sût. » / « Les heures se taisent comme des maisons vides. » / « Le monde dans la vitre est-ce vivre ou veiller ? » / « Au bout de la jetée, un monde appelle quand un autre appareille. » / « La détresse du monde gît dans l’homme qui découvre le visage de sa mort. » / « La vie pourtant, quand l’horloge compte les heures à venir. »). Oui, peut-être tient-elle à cette manière de formuler ce qui se tient dans l’ombre des pensées, en lisière de mots, apparaît en pleine lumière et soudain nous aveugle les yeux d’une évidence que nous ne voulions pas voir, sonne juste comme un timbre de cloche.
Ce mot de « cloche », justement, me permet de faire une inattendue transition avec ce texte que je citerai en entier :
« Une cloche a sonné. Les yeux s’éteignent, noyés dans l’ennui du petit village. Pourtant la page du jour est encore vierge. Le chemin t’attendait, dans l’or sanglant du crépuscule. Le vent fait choix de feuilles mortes pour apaiser ta faim d’automne. Alors… alors tu repousses loin derrière la haie ta fatigue de vivre. Ce soir encore tu sauras partager la solitude des arbres dans la forêt voisine, écouter la nuit qui réveille, fidèle, les jours d’autrefois, et tamiser les mots qui jouent à la tempête de sable, espièglement, sur ton papier de lune. »

Je, tu, il, texte grave, qui pourrait passer pour sombre, est un texte méditatif, « leçon » non de ténèbres mais plutôt de lumière tout intérieure (pourrait-on parler de « lumière noire » ?), qui nous jette au visage les lueurs de ses rougeoiements. Un ouvrage que l’on peut lire comme on regarde, assis devant un feu de cheminée, un feu qui se consume. Il est, entre nos mains, lecteurs qui aimons retrouver ce poète, cette « flamme qui veille dans l’âtre (et qui) éclaire ton visage. On pourrait y lire ce que tu te caches à toi-même. »
Ce que nous nous cachons à nous-mêmes, Claude Cailleau nous aide à mieux le déchiffrer, à l’accepter peut-être.
Et c’est bien la fonction de la littérature, et plus particulièrement de la poésie, que de nous permettre de sentir plus intensément les choses. A lire Claude Cailleau, nous avons encore le sentiment qu’il travaille à ce que chaque matin soit plus pur et plus profond que tous ceux qui l’ont précédé. En dépit de la mort qui nous cerne, la vie, d’abord, est dans ce que l’on cultive d’espérance qui persiste, au seuil de chaque jour, peut-être de chaque heure qui nous est accordée en sursis, à faire « naître dans le miroir d’un jour de neige l’immaculé rêve de vivre. »

Michel Diaz, 17.10.2016

je-tu-il-detail