Textes publiés dans la revue Chemins de Traverse, N° 45, décembre 2014, pp. 28-29
[Cliquez sur les fenêtres-textes pour agrandir les pages.]
ARBRE(S), éditions L’Atelier du livre (2014), livre d’art, 36 p., contient les reproductions d’une série de 21 dessins (à la pierre noire) de Setsuko Uno, accompagnés de 21 textes de Michel Diaz qui signe une introduction consacrée au travail de l’artiste.
Ouvrage de luxe au tirage limité, proposé en souscription (L’Atelier du livre, décembre 2014), ce livre, conçu (avec la complicité de Pierre Fuentes) pour le seul plaisir de partager avec quelques-uns ces dessins et ces textes, se situe délibérément « hors tout » : hors éditeur, hors dépôt légal, hors référencement, hors distribution et hors diffusion… Il n’est que pur et bel objet qui, en ne cherchant pas à s’inscrire dans « la chaîne du livre », s’octroie la liberté d’exister pour lui-même, en dehors de toute allégeance, qu’elle soit d’ordre culturel, éditorial ou commercial.
[…] Chaque dessin engage son silence, sa charge incorruptible d’émotion. […] Il nous faut, pour en pénétrer l’espace et atteindre l’intimité de l’image, emprunter le chemin de ces yeux sur lequel se découvre l’énigme de la nuit, et où quelques coups de crayon et de gomme ont suffi pour raviver la braise, soulevant aussi quelque chose qui nous touche et nous blesse à la fois, mais d’une joie sacrificielle, qui se dresse en articulant ses syllabes de flammes et que nos yeux se mettent à écouter.
Et faire en sorte que les yeux écoutent, c’est ce à quoi s’applique l’oeuvre d’art, en ce qu’elle est chemin d’exil et d’expérience tout autant que creuset de révélation, ce à quoi Setsuko Uno, en toute discrétion, incite le regard de qui prend le temps de s’y arrêter. [Extrait de l’introduction]

Extrait de la partie V, p. 26 :
[…] du plus intime de cet arbre solitaire, emmuré dans son corps de poussière, jamais né, dirait-on, jamais mort, oublieux de toute aube festive et de toute agonie, et qui a maintenant une ombre sur laquelle s’asseoir et se laisser aller à rêver son feuillage,
puisque la lumière, on le croit, renaîtra de cette ombre fertile, pleine d’oiseaux timides, sans qu’on s’en aperçoive, comme croît le germe du feu dans un lit d’herbes sèches, que l’on sent s’éveiller la couleur du fond de son sommeil,
mais l’arbre, dans le jour oblique et la lumière qui le sculpte, s’y écoute trembler, prenant forme et volume, se jouant du néant où toute chose sombre corps et biens, comme d’un roc inerte qu’on écarte, soulevant de sa face une peau de mille ans incrustée de lichens par les vents et les pluies,
travaillant à faire apparaître un visage qu’on ne reconnaît pas, que s’opère dans sa chair même une fusion du temps comme à la vie, imperceptiblement lié.

Texte de Michel DIAZ – dessins à la pierre noire de Setsuko UNO
Livre d’artiste, éd. Les Cahiers du Museur (Nice), coll. « A côté », 21 exemplaires originaux numérotés et signés par les auteurs (format 21×29 cm, papier Moulin du Coq, grain aspect torchon, 325 gr)
arbre, vieil arbre
si vieil arbre mien, affublé des guenilles d’un roi dont on ne compte plus les mutilations ni les siècles
arbre aux songes mal équarris, aux tumultes dilapidés, muet sous les outrages comme larron irrépentant, tremblant de tout son bois aux crachats de la foudre et à tous vents battu sans tourner le dos à la mer ni jamais déserter, essayant juste d’être
arbre poussé sur mes terrils, défeuillé par mes froids, indulgent pour mes neiges, buvant à mes racines, comme rampe un chien au bout de sa chaîne vers une eau toujours limoneuse, voix obscure d’écorce et d’aubier, grimaçant ramas de ratures
arbre qui toujours fut la forge de mes mots, l’enclume de mon souffle, l’épée de mes douleurs, mon abcès de misère, porte d’un monde couronnant hautement l’horizon de mes yeux, champ d’honneur d’insistantes offrandes portées à bout de branches
arbre de mes nerfs cisaillés, de mes muscles rompus, de mes vertèbres fracassées sur la roue des incertitudes, de mon corps démembré, exposé à la face terreuse du ciel, au cillement de son œil borgne, à l’orbite insondable des astres
arbre de mon sang rejailli contre les parois du silence, suintant au front de mes nuits, recueilli dans le linge lourd des angoisses
arbre d’os, de veines ouvertes, d’écorché revenant du profond des âges, ni blasphémé ni applaudi mais fidèle comptable de ses organes devant son opiniâtre acquiescement au monde
arbre d’ambition souveraine à ne survivre à d’autre froid qu’à celui d’une mort harcelante et noueuse qui au creux de ses bras aimerait l’emmurer


SANS TITRE 2 – (Approches du visage) – Editions Label-Martin Decrouy (2014)
Peintures de Laurent BOURO, textes de Michel DIAZ
Présentation de l’ouvrage:
Depuis quelques années, dans les textes qu’il a consacrés à d’autres artistes, photographes ou peintres, Michel Diaz interroge, à travers leurs images, ce qui, au-delà du regard, constitue la part la moins saisissable de l’intimité du réel.
Depuis quelques années, dans un style proche de l’expressionnisme, violent, fougueux et sans concessions, Laurent Bouro explore le visage humain, obsessionnellement. Son œuvre est peuplée de visages imprenables, effacés et empreints d’une profonde solitude intérieure, pleine de silences vibratoires.
Les portraits de L. Bouro, comme le souligne l’auteur, posent l’éternelle question de la figuration originelle du visage et de son impossible représentation, tout comme ils posent l’énigme que constitue le visage de « l’autre ».
Pour toucher du doigt ces visages et en déchiffrer le silence, M. Diaz réussit le pari d’apaiser les masques de l’effroi et de lentement soulever leur voile de mutisme, de les ouvrir à ce qui fonde notre humanité. Car c’est toujours du noir que jaillit la lumière.
Agathe Place, préfacière de l’ouvrage
* * *
Extrait de l’ouvrage (p. 10):
A chaque pas qu’on fait, croyant d’abord s’en approcher, celui qui se tient là recule, nous maintenant toujours à la lisière d’une vérité indéfiniment compromise – qu’on soupçonne bientôt d’être l’exercice d’un jeu cruel. Chemins vers ce qui nous ressemble, qui ne devraient qu’être évidence et qui ne sont qu’énigme.
Impassible visage d’idole dont les portes sont gardées closes par un mur empierré de silence et un nœud informe de fil de fer. Scellées à toute approche, comme une mortelle demeure.
Visage d’outre-ici dont on hésite prudemment à interroger le regard, à braver les yeux sans lumière, et devant lequel on se tient comme sur un bord abrupt de falaise. Sans trouver ce foyer de clarté autour duquel s’ordonne toute vie.
Visage ancré, tous feux éteints, dans la rade grise de son absence et les anfractuosités profondes de son crépuscule, faisant corps avec la distance qui le sépare de ce nom auquel nous ne pouvons donner que celui qui s’écrit sans nous, quelque part dans ce tremblement de l’air et dans l’inaudible murmure de ses syllabes.
Visage qui demeure, en vérité, non vraiment dans l’absence, mais plutôt dans l’étrange existence de son retrait du monde, comme un couteau planté au cœur de nos questions.
Lourd de l’inconnaissable qui émerge du fond de nos sommeils.
* * *
Format 21×14,8cm, 40 pages – Editeur label-Martin Decrouy, Paris – ISBN:978-2-9544501-1-7
Prix vente public : 15 €.
Bibliophilie : cette édition comporte un tirage de tête de 25 exemplaires accompagnés d’une encre originale de l’artiste.
Pour commander l’ouvrage, écrire à l’éditeur (frais de port 1 €): Editions label-Martin Decrouy, 1 place Rodin – 75016 PARIS
En dépôt à la galerie La Boîte noire, 59 rue de la Victoire, Tours
Cher Michel Diaz,
Merci pour votre nouvelle note de lecture, que je retiens pour publication in Diérèse opus 78. Vous dire aussi combien j’ai apprécié votre livret « Sans titre », où la lumière le dispute superbement à l’ombre (j’ai repensé, le lisant, au livre de Christian Bobin paru aux Lettres Vives, « L’Autre visage »). J’en retiens cette phrase : « La cécité, parfois, est signe de voyance, chemin vers ce rivage dont nous sommes d’abord exilés. » J’y ai retrouvé des images qui me parlent directement, cette part manquante qui est l’objet votre quête (notre lot commun).
Très cordialement,
Daniel MartinezDiérèse et les Deux-Siciles

A l’occasion de l’exposition à La Guerche qui accueille aussi des peintures de Laurent Bouro,
je ferai lecture des textes contenus dans le livre d’art SANS TITRE 2 (illustré de peintures de L. Bouro)
sous-titré « Approches du visage », qui vient de paraître aux éditions Label-Martin Decrouy.
Ces lectures auront lieu les dimanches 14 et 21 septembre à 17 heures.
J’espère avoir le plaisir de vous retrouver en cette occasion.

– Visage : Laurent Bouro.