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A propos des peintures de Patrice Delory

PATRICE DELORY

En territoires de l’incertitude

La peinture de Patrice Delory est de celles qui nous interpellent. En elle, et dans ce qui est montré ici, rien de sage ni de complaisant, nulle concession aux regards de ceux qui la découvrent, mais plutôt quelque chose qui les bouscule.

Faisons d’emblée un sort aux influences que, peut-être (légitimement), on ne manquera  pas d’évoquer. Nourrie de l’héritage du passé (des portraits du Fayoum à la peinture byzantine ou à celle du Gréco) et de celui de nos proches contemporains (Fr. Bacon, A. Saura), elle charrie en elle nombre de ces références qui font de toute oeuvre un objet enraciné dans une histoire et, d’abord, dans celle de l’artiste, un objet dont il est la trace, la plupart du temps inconsciente, comme tracé sismique de son propre parcours.

Car les supports, toile ou papier, espaces destinés à porter traces, signes, symboles et images, ne sont jamais, même nus de tout signe, des espaces vierges sous la main de l’artiste qui, jamais, pour cela, ne peut les aborder sans crainte. Ceux-là mêmes qui prétendent que ces espaces blancs sont vides, sont ceux qui tremblent le plus de l’énigme qu’ils leur posent. Patrice Delory le sait bien pour sa part: alors qu’il n’y a pas encore inscrit la moindre marque, qu’il ne les a pas encore touchés, pas même effleurés, ils sont déjà chargés de toutes les traces possibles qu’ils appellent, de tous les rêves, de toutes les images, de tous les mots qu’ils ont déjà portés, de tout le travail qui les a façonnés, de tout le temps qui a permis de les produire, de les former, de les diffuser, de les conserver. Si blanches qu’elles soient, la feuille ou la toile ne sont jamais vierges; elles sont chargées de temps, de travail, de rumeur, et de vie. Comme elles sont chargées aussi des peines et peurs de l’enfance, des questionnements douloureux, des boiteries de l’âme, des difficultés à être. Comme elles sont chargées encore de l’énergie vitale qui conduit la main à explorer, comme à l’aveugle, ses territoires d’inconnu, en bordure d’abîme.

Sa série consacrée aux visages est l’illustration de la réflexion qui précède. Ces « portraits », aux limites de l’abstraction, composés à coups de pinceaux jetés sur la surface du papier, témoignent d’un acte créateur qui ne peut s’accomplir que dans un corps à corps brutal et impatient avec ce qui demande à être figuré, à remonter à la surface et révélé, dans un état d’ivresse créatrice (peut-être proche de la transe dionysiaque) ou comme une poussée de forces archaïques, une lutte physique avec l’ange de l’inconnu et de l’imprévisible, mais une violence contenue qui ne cède jamais à la tentation de « l’effet ». Ce sont amas de lignes, ramas de signes, entrelacs des traits de couleurs et giclées de matière, accidents des coulures, où l’émergence d’un visage semble presque le fruit du hasard, comme on gratte la terre et découvre une empreinte enfouie, ou comme on débroussaille à coups de serpe pour s’ouvrir un chemin à travers les ronces vers ce que l’on espère d’air et de lumière. Traces inscrites dans la fulgurance.

Mais toute trace fait sens. Que nos yeux, face à ces portraits, refassent le chemin de la main et du bras ! Qu’ils suivent dans l’espace le mouvement qui perdure dans la trace qu’il a laissée ! Qu’ils recomposent la série des gestes qui projettent la couleur, comme séparés de toute intention préalable et de tout calcul, cette série de « catastrophes » qui ont conduit une situation ou une composition à être ce qu’elle est, où plus rien ne doit être ajouté ni ne peut être retiré ! Qu’ils décomposent l’objet qu’ils considèrent et reparcourent le chemin qu’a suivi chacun de ses éléments pour parvenir à s’intégrer dans l’ensemble, à lui donner sa cohérence en assurant sa cohésion !

Il y a dans toute trace picturale une part de jubilation nécessaire qui tient au plaisir et à l’intelligence des muscles et des nerfs, à la participation active du corps, à l’action du cœur et du souffle,  au pur plaisir de sentir intuitivement et de savoir, sans avoir à l’analyser, que fonctionne l’appareillage complexe qui relie le monde au support, feuille ou toile sur lesquelles s’accomplit la présence du peintre, au plus près de ce qui l’anime, au plus vrai de ce qu’elle peut révéler. Il est ainsi aisé de comprendre que quiconque ressentant ce qui, dans ces peintures, s’offre au danger du « faire créateur » et ce qu’il met en jeu, s’interrogera dès lors autrement, en les regardant, sur ce qu’elles contiennent de plus sensible et de plus artistiquement maîtrisé.

Il faut dire que le visage n’est pas un sujet comme un autre. Bien plus que la parole, le visage est le vecteur privilégié de notre relation à l’autre. Il est lieu du regard – espace par où l’autre donne à lire, comme nous lui donnons à lire, réciproquement, notre appartenance en humanité. Pourtant, dans ses peintures, Patrice Delory évacue le regard, privilégiant dans ses figures une tête plutôt qu’un visage, fouillis de lignes aux allures anthropomorphiques où se devine cependant une expression (étonnement, douleur, effroi, quiétude…) et une esquisse de regard qui nous permet d’imaginer ce qu’il contient. Cela suffit pour que, dans cette « défiguration », il apparaisse que, dans ces visages, ce qui émane de leur inquiétante étrangeté, dans leur énigmatique opacité, il n’est question que de nous-mêmes et de cet être polymorphe, ce mystère qu’à nous-mêmes nous sommes, ces territoires d’ombre où nous ne pouvons qu’avancer, toujours dans l’inconnu d’un questionnement sans réponse.

Cette impression est d’autant plus forte, me semble-t-il, qu’elle concerne des figures évidées de toute matière, et qui ne tiennent que par un réseau de lignes aériennes, une simple structure graphique, parfois réduite à presque rien, qui les assure d’une « transparence » que traverse le regard, mais qui ne l’arrête qu’un moment pour la conduire au-delà d’elle-même.

Au-delà du visible peut-être, en tout cas de ses apparences. Car dans la peinture de Patrice Delory, il nous faut aussi côtoyer des fantômes. Présences qui se tiennent là, à portée de regard et de main, mais cependant inaccessibles et dans une distance infranchissable. Présences qui, comme dans ses toiles, se sont frayé, se fraient un chemin d’ombre pour nous apparaître, et parfois nous regardent, auréolées de ce silence dans lequel se tiennent les morts. Nulle morbidité pourtant, ni ici ni ailleurs, mais plutôt la sérénité d’un théâtre où ces apparitions muettes, qui n’ont, à les approcher avec bienveillance, rien de menaçant ou d’inquiétant, ne sont que les personæ qui nous rappellent que la tragédie du vivre et du mourir se donne aussi à voir sous les pinceaux du peintre et dans son attention à nous rendre lisible ce qui, dans notre esprit, se soustrait à nos certitudes.

Michel Diaz, 15/02/18

Archéologie d’un imaginaire – un peintre, Alain Plouvier – Textes de Michel Diaz (nov. 2015)

Archéologie d'un imaginaire« La peinture d’Alain Plouvier a ceci de paradoxal qu’elle s’offre d’abord au regard, spontanée, sans ambiguïté, dans une magistrale et profuse évidence, partition riche de couleurs, de lignes et de formes, en même temps que dans ses retraits de silence elle nous parle à voix secrète, comme une rumeur initiale dont il faut approcher l’oreille. Voix obscure qui, obstinément, nous questionne, mais sans brutalité, comme affranchie d’angoisse, sur notre condition liée à l’impermanence de toute chose et notre relation aux signes que défient le Temps pour nous perpétuer dans la durée du monde. Signes qui s’y enfoncent, vibrant d’une énergie première, comme les racines d’un sens universel auquel nous aspirons.
L’écriture poétique de Michel Diaz accompagne ces œuvres avec lesquelles, se faisant réceptacle des confidences, elle entre en fraternelle résonance, nous ouvrant par là même des pistes d’interprétation qui n’en épuisent pas le sens mais en éclairent les arcanes et nous permettent de plonger au cœur des ressorts mystérieux de la création. »

Format : 21 x 26 cm, 132 p.
Carnets cousus encollés à chaud
Papier condat silk demi-mat, couverture souple pelliculée
Editeur : Editions La Simarre & Christian Pirot, 4ème trim. 2015
ISBN : 978-2-36536-051-7
prix : 40 €
Genre : beau livre, art/poésie

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Extraits du texte :
Qui s’arrête pour regarder, ce qui s’appelle regarder, ne peut que remarquer, dans le chaos de ces figures, cet éruptif agencement de forces foisonnantes que le ciel, du fond de sa nuit primitive, trouve dans la nécessité dont il a conçu le dessein.
Hasard des lignes et des courbes qui ne font que servir le projet primordial de tracer d’une main d’aveugle, et dans la crevasse des temps, les signes de l’inébranlable témoignage de ce qui demandait à être. Espace ouvert aux envols d’un imaginaire irradiant qui trace son chemin, tourbillonnant. Aux bourrasques d’un geste qui ignore le repentir, dégage, libre, une écriture de faucille, et au-delà des mots, avec les doigts qui l’accompagnent dans ce qui s’invente à mesure, fait monter, jusqu’en la gorge, la cadence des mondes, aussi flexible que le chant d’une obsédante flûte astrale.

Qui s’arrête pour regarder, ce qui s’appelle regarder, abandonne le fruit de son questionnement au silence de la réponse, et vendange le vin nocturne de ses yeux.
Ainsi le veut ce qui, de son mutisme, nous traverse et descend au fond du puits de nos mémoires, comme au fond d’une bouche épargnée pour un temps du pouvoir de parole, creux de soif où repose la cendre inutile des mots.

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Plouvier1Regarder, c’est pousser le volet pour regarder le ciel, la mer qui change de couleur.
Comme si s’ouvraient, sous nos yeux, les chemins silencieux du monde. Que quelque-chose nous rendait à ces rives d’avant la mémoire, à tout sable lavé de pluie, devenu fraîchement nouveau, mais riche, au plus secret, du chiffre et de l’énigme qu’y ont tracés des gestes plus patients que ceux, qu’en son retrait, improvisent les doigts de la vague.

Ce frémissement sur la toile n’est pourtant pas indifférent à la réalité des choses. Il est ce qui, du bout de ton pinceau, et d’une touche de couleur à l’autre, remonte simplement aux sources de leur nuit et à leur nudité première. Sans appréhension des quêtes futures, mais soucieux des formes à naître, ou de celles qu’on a reléguées dans le vieux répertoire des violeurs de tombes.

Aussi, les regardant, on sait que cela parle du soleil, fruit charnel sur la braise des mains cherchant du bout des doigts le pouls de la lumière. Que cela parle aussi des volutes de l’eau caressante et des paumes fluides des feuilles qui s’écartent sur son passage pour ouvrir au vent son chemin.
On devine que tout cela ne nous dit qu’une chose : être vraiment d’ici et maintenant, c’est s’unir au mystère du monde et en acquiescer le silence. En cultiver la soif.

C’est à ce prix, sachant cela, que l’on s’y perpétue. Se riant d’une éternité que le temps peint en ombre – se riant de l’oubli et de la poussière des corps.

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Plouvier2Ce qui vient sous ta main t’offre l’eau de la mer, et tu lui rends ses boucles, ces spirales d’écume qui occupent et comblent un espace qui demeure pourtant léger, comme un feuillage dans le vent, ou comme bat la pluie d’été sur ses tambours de mousse.

Ce qui vient de ces ciels poissonneux, aussi bien ramené avec les nasses des pêcheurs, est ce qui, dans le rêve, habite l’eau avide des fenêtres, l’inconnu d’un chemin de neige et son silence retenu où passe la roue lente des nuages. Devant ces portes que tu ouvres, bâties de bois solide, c’est un œil solitaire que tu invites à se retourner sur lui-même et à s’ensemencer de sa propre lumière, ce qui se passe chaque fois quand, dans la nuit de ses paupières et ce qui lutte de clarté au fond de ses prunelles, on enfonce l’épée ardente du regard.

Il y en a qui restent là, et s’interrogent, gorge sèche, à qui cela fait signe et ne le savent pas, dont les cheveux voudraient flotter au vent et le cœur rouler dans les vagues, alors qu’il nous suffit seulement de savoir que dans la source de nos yeux la mer tient sa parole, et s’agenouille pour baiser le sable de nos rives, et vient jusqu’à nous sur ses mains quand on n’a plus que la voix pleine d’un silence où ne fleurissent que les mots sans leurre de sa rose de sel.

Plouvier3