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Les entrefaits – Le quatuor d’Arnal

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL (À l’index) / La lecture de JEAN-PIERRE LEGRAND

 éric  AU FIL DES PAGES par JEAN-PIERRE LEGRAND  13 décembre 2024 4 Minutes

Voici une démarche originale : Jean-Pierre Otte que l’on ne présente plus et son épouse la romancière Myette Ronday convient en leur Mas d’Arnal dans le Lot, six écrivains-poètes, trois dames – Carmen Pennarun, Valérie Defrène et Valérie-Marie Marchand et trois messieurs – Michel Diaz, Yves Arauxo et Jean-Claude Tardif. Deux quatuors sont formés, l’un féminin, l’autre masculin.

L’idée est la suivante : chaque quatuor va produire une série de poèmes de douze vers écrits à quatre mains. Un premier auteur écrit le premier vers, un second le deuxième et ainsi de suite à trois reprises pour chaque poème, chaque auteur étant le premier à tour de rôle. L’ouvrage s’ouvre sur le quatuor des dames (34 poèmes) et se clôture sur celui des messieurs (54 poèmes).

En prologue à l’ouvrage, Jean-Pierre Otte explicite la démarche :
«  par leurs apports successifs, ils (les auteurs) créent un esprit ou un esprit se crée de lui-même, esprit dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie ou d’autarcie, ayant sa propre vie, ses facultés inventives, sa libre spontanéité. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

Myette Ronday précise encore que son approche est résolument étrangère au cadavre exquis des surréalistes puisque, au sein du quatuor, chacun ajoute sa ligne en toute connaissance de cause et en tenant compte des lignes précédentes. Le poème se construit comme la suite de « vagues qui se recoupent, se recouvrent, s’écartent, se plissent autrement ou partent dans une direction inattendue. Ainsi le poème crée-t-il de lui-même, sans tenir compte de notre vouloir ».

En prélude au « quatuor des Messieurs », Yves Arauxo se place sous le parrainage du grand surréaliste belge Paul Nougé : « pour mériter pleinement son nom, le poète l’oublie ou l’efface volontairement. » L’écriture en quatuor, ajoute Yves Arauxo, «  permet d’approcher cette entité partagée, ce noyau situé en marge (le centre est à côté) des particularités de chacun. Elle fait alors un pas vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom ».

Singulière et ambitieuse, l’expérience menée par nos huit poètes a de quoi déconcerter : le poème, lieu de l’expression la plus personnelle qui soit, point d’insertion du spirituel dans le sensible, le poème peut-il souffrir d’être écrit à plusieurs ? Le souffle qui l’anime, l’approfondissement du sens qu’il porte peuvent-ils survivre à la pluralité des voix ? Par quelle alchimie, des inspirations multiples vont-elles fusionner en une seule coulée ? J’avoue avoir commencé ma lecture avec un peu d’appréhension.

Tout au long du recueil, on peut cependant repérer diverses stratégies dans l’élaboration des poèmes : j’y vois diverses variations procédant par répétitions, associations plus ou moins libres, parallélismes, bifurcations ou ruptures.
Les effets sont parfois saisissants, comme dans ces très beaux vers :
« La sève du vivant en d’infimes royaumes
Repousse sa lente décomposition
Et de l’âme attendrit la matière »

Le dernier texte de la première série mérite d’être cité en entier. Il présente à mes yeux une véritable valeur programmatique qui vaut pour tout le recueil:
« En se jouant de l’évidence circulaire dans la pensée captive,
Permettre l’échappée buissonnière d’une courbe elliptique.

Puis, à coups de fouet, la faire tourner sur la piste,
Ritournelle d’un avenir hypothétique.
Tout en faisant la roue sur la croupe d’un cheval,
Laissez le hasard prendre le pas sur la théorie.

À coups de marteau lui faire entendre déraison
Jusqu’à en oublier la latitude inaugurale
Amarres rompues, envolées fantasques.
Quand le visage de l’amour pénètre enfin la pierre,

La pensée, éprouvée, devient minérale,
Statuaire de l’ultime source qui jaillit en nous ».

Côté messieurs, plusieurs départs de poème ont des saveurs d’aphorisme :
« L’envol est une chute sans gravité »
« Distrait, le jour descend parfois au fond des caves »
« Il arrive parfois que la nuit mente au jour »

Au détour de l’une ou l’autre page le poème contemple son propre mystère :
« Le vent, parfois, nous apporte un poème étranger
En ayant l’heur de nous déconcerter
Alors que nous désespérions des moiteurs de l’attente
Et du mutisme qui nous creusait. »

Ou rend hommage à ses plus grands serviteurs :
« Il y eut cependant un clochard céleste,
Arthur, Jack ou Allen, peu importe,
Qui trouva un passage entre les plis du temps,
Surveillant les trous noirs et les éclats d’argent
».

Ce recueil insolite ne laissera aucun lecteur indifférent. Il oscille entre magie d’une fusion des inspirations et virtuosité dans leur assemblage. Je préfère la première à la seconde plus technique et qui me touche moins. Dans leurs meilleurs moments, Les entrefaits réussissent la gageure décrite par Myette Ronday : un poème à quatre donnant l’impression qu’il n’a été écrit que par une seule personne. Un exemple s’en trouve dans la première partie du recueil. Il nous servira de conclusion et d’exhortation à lire tous les autres .

« Une cigarette de marque inconnue dans un cendrier Ricard,
 Un verre fleurs d’Anis sur une nappe d’absinthe,
La tenture entrouverte sur un paysage maritime,
Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ?

Sur ses lèvres trop rouges se lit l’inconsolable attente,
S’ébauchent les refrains d’une âme à la dérive.
Pour s’en sortir, suivre la fumée de la cigarette,
Le génie qui en émane connaît l’instant de sa dissipation.

Les bas filés, elle touche sa ligne de flottaison,
Et rejoint l’estuaire de ses paysages intérieurs.
Évaporée, la fumée en découvre des intimes reliefs
Qu’ avait gravés en elle un inconditionnel amour. »

Quatuor d’Arnal, Les entrefaits, À L’INDEX, collection Empreinte, 2024, 103 p.

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Sur les traces de Sintra – Muriel Carminati

Sur les traces de Sintra

Muriel Carminati

peintures et photographies de Muriel Carminati

Editions Traversées (2024)

Note de lecture publiér in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

         A l’occasion de son voyage au Portugal et son séjour dans la province de l’Estrémadure, Lord Byron avait déjà chanté les charmes de la région de Sintra, petite ville située au pied et sur le versant nord de la Serra de Sintra, une étroite chaîne de montagne verdoyante que viennent arroser les pluies de l’Atlantique.

         C’est dans ces lieux, dans cette ville, que Muriel Carminati nous entraîne, autant avec ses mots qu’avec les images qu’elle en a rapportés. « Tu arpentes Sintra (…), écrit Richard Rognet en quatrième de couverture, au plus près de ce qui te façonne et te fascine. » Nous voilà donc prévenus, avant même d’entrer dans la matière de l’ouvrage, que nous sommes invités à ne pas nous satisfaire de ce qui pourrait n’être qu’un banal parcours touristique, mais à partager plutôt, comme en un voyage initiatique, un itinéraire intérieur conduit par l’auteure qui, par le biais de ce qu’elle voit et découvre, ajuste son regard et l’ouvre au merveilleux.

         A travers les neuf sections de l’ouvrage, et parfois minutieusement décrit, tout ou presque est évoqué, qui se présente à l’attention du touriste souvent pressé de traverser ces lieux pour n’en retenir que des impressions fugitives et des images que le temps décolorera bien vite : une terrasse où des paons crient leur joie à jets continus, une façade qui chatoie / à l’ombre tiède d’un grand cèdre, les églises semées dans la ville, la chapelle San Lazaro ou la gothique Santa Maria, une fontaine aux azulejos rafraichissants, un édifice classique et ses deux mitres blanches dressées vers le ciel, le palais national et ses carrelages verts / ou blanc crème comme l’aubier, la tour de Meca, les catacombes culinaires enfouies dans les entrailles du corps du Palais, le palais royal, ses couloirs, ses salles et ses meubles anciens, le castel dos douros ou le palais de la Pena. Mais encore le parc municipal, le château des Maures, le couvent des Capucins, le palais de Regaleira, le Château de Seteais, le palais de Monserrate, et tout ce que le temps des siècles a laissé d’indices, de traces, de présence, d’histoires, de légendes ou de souvenirs fantasmés…

         Mais Muriel Carminati n’est pas, loin s’en faut, une touriste pressée. Elle arpente ruelles et places, musarde dans jardins et parcs, déambule en prenant le temps de se perdre et de se retrouver quelque part en un lieu insolite, quelquefois dans des voies sans issue, à l’écart de la foule des visiteurs qui piétinent, s’obstinant à lire leurs textos, et des voix qui dérangent la paix des lieux :  je m’égare dans les sentiers sans issue / qui s’amusent à disparaître soudain parmi des brassées de fleurs. Confidente de son lecteur, dans la fluidité de son écriture, où jamais rien ne pèse, où se glisse parfois l’humour, elle l’invite donc à quitter les chemins tout tracés des visites guidées pour s’abandonner librement à un autre temps et à d’autres espaces, à cela, secondé par l’imaginaire, qui permet de voir les choses autrement et qu’offrent seulement les chemins de traverse. Cela, que Lieven Callant résume par les mots de « moeurs humaines, habitudes animales, floraisons ordinaires ou extraordinaires ». Car se perdre, ou au moins s’égarer, est aussi manière, peut-être la plus sûre, de ne plus seulement regarder, pour commencer à voir et se réinventer, se donner les moyens d’aller au cœur des choses, là où gît l’essentiel. En ce regard particulier, qui sonde en même temps l’intime, s’impose à la conscience le sentiment que l’on a découvert les traces d’une indicible beauté que le poème a charge de restituer : rebroussant chemin / je surprends deux dragons ruisselants encore ceinturés de nénuphars /émergeant des tréfonds pattes écartées /pour empêcher une fontaine de toute tentation de babillage. Aussi Richard Rogner peut-il aussi écrire, dans sa préface au livre : « Creuse, Muriel, creuse, tu trouveras peut-être à quelle profondeur extraire qui tu es – celle qui invoque, implore, celle qui accueille, jubile, rend grâce. » Et, plus loin, il ajoute : « Invoque la lumière encore endormie, prends-la contre toi, réveille-la, car creuser, creuser sans cesse est ton seul recours, ton salut au-dessus des ruines tumultueuses ».

         Il y a dans ces poèmes de Muriel Carminati l’affirmation d’une forte présence au monde jusque dans ce qu’il y a, en apparence, de moins surprenant, comme cet hommage muet, presque en forme d’enseignement, humblement adressé au cèdre par le frêle thuya : je te salue / ô cèdre rouge d’occident // […] tu t’élances insoucieux / du genre humain / candélabre géant / chargé d’accueillir les étoiles. On n’y trouve pas d’aspects sombres ou quelque penchant pour les versants obscurs de l’être mais une errance choisie, travaillée, entretenue. Ces lieux qui la requièrent, ici la ville de Sintra, son étroit territoire, sont de ceux qui lui permettent de ne pas « se mettre hors du monde » parce que ce qu’on y trouve, dans son approche descriptive, naturaliste presque, n’échappe à aucune dénomination. Mais ils sont cependant comme des départs incessants sur des sentes d’imaginaire. Ce sont des lieux qui lui permettent de sortir sans cesse du cadre des gestes et faits codifiés sans déserter la vie, comme la poésie souvent nous y invite. Des lieux d’appartenance à l’histoire des hommes, mais de déterritorialisation. Des lieux nommables et identifiés, mais en même temps lieux/coupures, lieux/écarts. Des lieux qui, sous la plume de l’auteure nous ancrent dans l’espace et l’ici-maintenant, mais nous douent de lointain poétique autant que mémoriel. A la lecture de ces pages nous nous faisons passants attentifs et ouverts à l’inconnu qui creuse et que Richard Rognet appelle aussi leur auteure à creuser. Comme l’on creuse en soi silences et clartés vers ce qui éclaire nos existences. Aussi cet ouvrage peut-il s’achever sur cette invocation : Vivre au présent / ici et maintenant / oui sans doute / mais c’est sans compter / les longs jours / confiné ou abattu / les interminables soirées d’hiver / où seul peut nous sauver la remembrance des jours heureux.

Michel Diaz, 04/12/2024

Les entrefaits – lecture de Jean-François Foulon

LES ENTREFAITS par le QUATUOR D’ARNAL / Une chronique de JEAN-FRANÇOIS FOULON

 éric  CHRONIQUES de JEAN-FRANÇOIS FOULON  18 novembre 2024 4 Minutes

Curieux livre que celui-là, écrit par huit écrivains, quatre hommes (Michel Diaz, Jean-Claude Tardif, Yves Arauxo et Jean-Pierre Otte) et quatre femmes (Carmen Pennarun, Valérie Defrène, Valère-Marie Marchand et Myette Ronday). La première partie regroupe les poèmes écrits par les femmes, la seconde ceux écrits par les hommes. L’originalité de ce recueil, c’est que chaque poème est écrit en quatuor, les quatre auteurs (hommes ou femmes, selon le cas) intervenant dans sa composition. C’est un jeu (mais un jeu sérieux) qui fait penser aux cadavres exquis des surréalistes, mais qui s’en éloigne fondamentalement dans la mesure où chaque auteur a connaissance de ce qui a déjà été écrit par ses confrères. Il lui appartient alors de poursuivre le poème déjà ébauché.

Le premier (et ils sont premiers à tour de rôle) propose une ligne de départ. Les autres prennent le relais, mais en tenant compte des lignes précédentes. On aurait pu craindre un livre peu convaincant ou décousu, mais il n’en est rien. En fait, chaque auteur s’efface au bénéfice du poème qui se crée. On n’est pas en présence d’une œuvre anonyme comme au Moyen-Age (où un auteur souvent unique mais inconnu rédigeait un poème épique ou une chanson d’amour). Dans notre cas, le poème, écrit par plusieurs intervenants, n’est pas le propre d’un écrivain en particulier. En s’effaçant, chacun des intervenants a voulu laisser la poésie s’exprimer par elle-même.

Jean-Pierre Otte (qui vit au Mas d’Arnal à Larnagol, dans le Lot, avec Myette Ronday sa compagne) explique le projet dans une introduction. Chacun ajoute une ligne « sans que l’action d’écrire se fasse pour, contre ou avec les autres, mais uniquement en faveur du poème composé au fur et à mesure. » Il se crée alors « un esprit impersonnel dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie. (…) Ce sont des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle. »

De son côté, Yves Arauxo définit la poésie comme un appel qui « ne convoque la vie personnelle que comme un vêtement qu’il s’agirait de déposer au vestiaire ». On n’écrit pas pour parler de soi, mais pour répondre à une injonction qui « vient d’un ailleurs en soi-même. » En faisant le choix d’écrire à plusieurs, en favorisant l’échange, les poètes se donnent l’occasion de quitter leur sphère personnelle pour approcher ce « noyau situé en marge des particularités de chacun ». Le but serait alors d’atteindre la spécificité de la poésie, un « idéal poétique, non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom. »

Le résultat est très convaincant. Les poèmes écrits en quatuor possèdent un esprit qui leur est propre, un esprit qui n’est pas simplement la somme de quatre sensibilités différentes. C’est comme si le poème s’était écrit lui-même, en-dehors de la personnalité des différents auteurs.

C’est là une démarche assez rare et qui mérite d’être soulignée. En effet, habituellement, chaque écrivain a tendance à revendiquer la paternité de ses œuvres et à se mettre en avant. Il veut qu’on le reconnaisse, lui, comme poète génial. Ici, seul compte le poème écrit, le lecteur étant incapable de détecter qui a écrit quoi. C’est donc là une belle leçon d’humilité de la part de créateurs par ailleurs bien connus de moi comme JP Otte, Myette Ronday ou Michel Diaz.

Ces poèmes nous parlent d’errance et d’éternité :

« Fouler de son pas l’errance des marées.

Les chevilles entravées par le reflux,

Faire sienne l’éternité océane. » (page 11)

Ils osent des comparaisons risquées, comme cette évocation d’un film où les deux héroïnes, après un long périple existentiel, finissent par se précipiter du haut d’une falaise :

« Mais comment à tout instant retrouver l’élan premier

Sans se précipiter dans le vide comme Thelma & Louise. » (p. 25)

Des questions sont posées :

Pourquoi la musique de la pluie est-elle si grave ? » (p. 30)

Des réponses sont données :

« Il cherche des mots pour exprimer son silence. » (p. 57)

« Le chemin mène toujours vers l’Ailleurs

Logé par crêtes et combes en nous-mêmes,

Hantant les chambres et les couloirs de nos cerveaux. » (p. 61)

Des vérités sont évoquées :

« Mais affronter le monde, comme la haute mer,

En invoquant moins les dieux que soi-même,

N’est qu’un trompe-l’œil fait pour les borgnes.

Les chers aveugles qui gardent les yeux ouverts. » (p. 63)

On tente de définir l’essence de la poésie :

« On rêvait d’un poème à l’oreille absolue,

D’une musique des sphères dans nos chambres de bonnes,

Des bruissements du silence dans les vergers d’absence. » (p. 65)

Et pour terminer, un autre extrait, dont on appréciera les images et les sonorités :

« Quand cette fille glacée nous prendra par la main,

Les aurores boréales auront les yeux vairons

Et, par des chemins lapons tatoués de lichens,

Nous déferons du froid les draperies secrètes.

Puis, nous divaguerons nus en troupeau dispersé

Entre des yourtes bleues et des nuages aimants,

Jusqu’à la dernière rive d’un rêve de verre. (p. 73)

Remercions les huit poètes pour cette production pour le moins originale, conçue au mas d’Arnal, dans un village du causse de Cajarc (un des quatre causses du Quercy), entre les méandres du Lot.

QUATUOR D’ARNAL, Les entrefaits, A l’Index, octobre 2024, 110 pages.

Fêlure – lecture de Florence Saint-Roch

Revenir à la « Fêlure« , livre de Michel Diaz paru en 2016 chez Musimot, telle est la proposition du jour, faite par Florence Saint-Roch, dans sa chronique mensuelle des Pages de Garde, sur le Magnum : www.dechargelarevue.com . Un livre sombre qui prend la forme d’un journal. En impasse dans sa nuit, le poète formule un vœu : « Qu’enfin s’ouvre une porte »…!

Ci-dessous, le texte de Forence Saint-Roch dans sa chronique mensuelle des Pages de Garde, consacré à mon recueil « Fêlure », publié aux éditions Musimot en 2016. Article publié le 17 novembre 2024 dans Accueil> Repérage.

Sans doute est-ce une disposition naturelle : bien que d’un tempérament inquiet (comment ne pas l’être ?), dans l’effroi aussi parfois, je me veux fille de l’air, filant nez au vent, en quête, dans la vie comme dans mes poèmes, d’un peu plus de clarté et de lumière. Sans cet élan, comment tenir, comment écrire ?

Tout mon respect (un respect mêlé de curiosité) aux auteurs qui parviennent à s’en passer. Michel Diaz, par exemple, dans certains de ses recueils, fait littéralement l’économie du soleil. Ainsi Fêlure, aux éditions Musimot, forme une chronique sombre, décrit un engouffrement désespéré dans les zones les plus obscures et les plus reculées de l’être. Ce journal s’amorce le 21 décembre, soit pile au commencement de l’hiver et s’achève le 26 mars, soit quelques jours après le début du printemps. C’est dire que rien – pas même l’hiver – ne se résout vraiment chez M. Diaz. Les questions comme les plaies de vivre restent ouvertes. Le « je » qui s’exprime dans ces pages consigne scrupuleusement ses « douleurs d’être », trace, « serré contre les bouées noires de l’angoisse », les linéaments d’un perpétuel trait de fracture entre le monde et lui, entre les mots et lui :

Faute de pouvoir « n’être d’aucun lieu, de n’appartenir à aucune époque », le scripteur de ces pages rêve d’ « une chute vertigineuse », d’une « prodigieuse descente aux mystères des origines./Dans la soute d’avant exister./Au plus noir ». Il creuse et explore, inguérissable, le fond du fond ; il tranche dans le vif, coupe à la lame : défilé, effilé des jours où il n’est d’autre ressource que de « Prendre appui sur le bord de ses déchirures ». 

Ce faisant, il éprouve une insondable solitude, « Ces longs flocons qui tombent, je suis seul à pouvoir les entendre. » Les autres cruellement font défaut ; « Qui appeler ? » pour lui dire l’indicible, lui donner à palper l’impalpable ?

J’étais là, parmi vous.
… Quelqu’un est là, j’aurais voulu vous dire. On ne sait qui. Qu’on devine pourtant, mais qu’on feint d’ignorer ou refuse de connaître. Et cela vient du fond, de là où les regards butent contre la nuit.
Quelqu’un, là, au milieu de vous. Jamais loin. À côté. Tête sur l’enclume polie de sa persévérance.

Humaine condition, condition du poète… Renonçant à trouver ne serait-ce qu’un possible écho, ou le plus mince assentiment à ce qui « demandait à être », la voix du poème invente des stratégies, développe des mécanismes ; mais malgré « les emplâtres plaqués sur le mur, rebouchant l’âge », les fissures réapparaissent « qui font craquer l’enduit trop mince ». Alors que faire ? Racler « les peaux mortes de l’hiver », chahuter « son théâtre d’ombres », ou consentir à hiberner toujours, à se taire à jamais ? Au lecteur de faire son choix, tandis que le narrateur fait le sien. En impasse dans sa nuit, ce dernier formule un vœu : « Qu’enfin s’ouvre une porte », une porte de sortie, comme on dit, qui définitivement le délivrerait.

Et nous, de quelle porte rêvons-nous, quels seuils encore franchir, vers quoi nous obstiner ?

Florence Saint-Roch


Repères  : Michel Diaz  : Fêlure. Éditions Musimot, 2016

Peut être un graphique de texte

Les entrefaits – Le quatuor d’Arnal

Article de Patrick Corneau, publié sur le site Le Lorgnon mélancolique (oct. 2024)

J’ai reçu le Jean-Pierre Otte un curieux recueil poétique : Les entrefaits, signé Quatuor d’Arnal. Arnal s’avère être le nom du mas sis dans le Lot où Jean-Pierre réside. Késako ? Je retourne le livre, et en guise de 4ème de couverture : je vois deux quatuor, l’un féminin (Carmen Pennarun+Valère-Marie Marchand+Valérie Defrène+Myette Ronday), l’autre masculin (Michel Diaz+Yves Arauxo+Jean-Claude Tardif+Jean-Pierre Otte). Un collectif donc, une œuvre à huit mains (si stylo), seize (si clavier). Quatre-vingt-douze pages de poèmes équitablement réparties entre les dames et les messieurs. Mais lisons les explications de Jean-Pierre Otte en ouverture du volume : “En un jeu qui d’ailleurs n’en est pas un, quatre écrivains ayant chacun leur écriture et leur univers se réunissent en quatuor pour composer des poèmes. L’aventure est collective, composite, alternative. Le premier – ils sont premiers à tour de rôle – propose une ligne de départ. Les autres prennent le relais, ajoutent leur ligne chacun à leur tour, sans que l’action d’écrire se fasse pour, contre ou avec les autres, mais uniquement en faveur du poème composé au fur et à mesure.”

Ce sont donc (titre) “des entrefaits, du verbe entre-faire, se faire l’un l’autre, fertilité dans l’intervalle.”

C’est de l’intelligence collective (mâtinée de beaucoup de technique langagière et modelée par huit sensibilités uniques) appliquée à la création poétique. Le résultat est très convaincant. Grâce à ces apports successifs, on assiste à l’émergence d’un quidam, la création d’un esprit qui vaut plus que la somme des huit : “un esprit se crée de lui-même, esprit impersonnel dont chacun participe, et qui semble acquérir une sorte d’autonomie ou d’autarcie, ayant sa propre vie, ses facultés inventives, sa libre spontanéité.”

Comme le dit fort bien Yves Arauxo : “ en favorisant le dialogue et l’échange, en imposant à ses participants un déplacement, des réévaluations et des réajustements constants, l’écriture en quatuor permet d’approcher cette entité partagée, ce noyau situé en marge (le centre est à côté) des particularités de chacun. Elle fait alors un pas vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom.”

On l’aura compris cette expérience littéraire est aussi originale et inattendue que passionnante à découvrir. Comme un souffle de fraîcheur au milieu du brouhaha des mille égos poétisants poétifiants : c’est moi ! c’est moi !

Critique de PATRICK CORNEAU sur son site « Le lorgnon mélancolique », qui accueille près de 4000 visiteurs par mois.