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Diérèse

Présentation de la revue Diérèse, publiée in Margelles N° … (2025)

Diérèse


Il n’est pas inintéressant de connaître la genèse d’une maison d’édition ou
d’une revue, car elle nous en dit parfois long sur l’esprit qui l’anime. Daniel
Martinez, qui en est le directeur/fondateur, s’en explique lui-même dans un
entretien (La Pierre et le sel, 2011) : « J’ai créé Diérèse depuis la cité du
Printemps (à Montreuil-sous-Bois) où j’habitais alors, le 21 mars 1998. Les trois
premiers numéros sont sortis directement de mon imprimante, les agrafes de
côté masquées par des réglettes de plastique noir. Le premier numéro comptait
20 pages et se terminait par une critique de « Larves et lémures » de Claude
Louis Combet, signée de ma main ; le second, avec ses 52 pages, s’achevait par
une référence à la saison (de parution), l’Eté, pour mémoire ». De livraison en
livraison, la revue devait s’étoffer, la bichromie fit son apparition en couverture
au numéro 9, Diérèse comptait alors 148 pages ; la quadrichromie, au numéro
10.»
Aujourd’hui, 27 ans après ces débuts, et depuis bien longtemps, Diérèse
se présente sous la forme d’un gros volume de 320 à 330 pages de poésie, prose
et notes de lecture. Généreuse tant en terme de quantité que pour ce qui est de la
qualité des contenus, la revue est publiée tous les quatre mois depuis 1998.
Quatre-vingt douze numéros ont paru à ce jour dont quatre (52/53, 46, 57,
59/60) ont été codirigés par Isabelle Lévesque. Cette dernière a en outre fait
partie du comité de rédaction pour les numéros 54 à 55, 58, 61 à 65.
Aujourd’hui, Daniel Martinez assure seul la direction et la rédaction de la
revue.
Mais une revue se singularise d’abord par sa ligne éditoriale, et Daniel
Martinez nous dit à ce propos : « […] il n’y a pas de thèmes imposés. Je ne vais
puiser qu’exceptionnellement du côté des avant-gardismes, qui me lassent
rapidement. Diérèse est plutôt un lieu littéraire où se rencontrent, un peu comme
au café, des gens connus ou inconnus et où l’on écoute celles et ceux à qui la
parole a été donnée. D’une part, je ne veux rien faire de ce qui a déjà été fait
(une revue qui serait un lieu de rencontre entre professeurs d’université par
exemple) et je tiens donc à ce métissage de la parole et des sujets abordés, aussi
divers que le cinéma, les artistes maudits, la contre-culture […]. » Et il précise,
plus loin : « Ma ligne éditoriale donc privilégie la lisibilité, le sens avant la
forme, avec quelques bémols pour la poésie du quotidien (comme on dirait « à la
petite semaine »). Pas de rejet du lyrisme non plus, mais de l’emphase oui, avec
en corollaire un a priori négatif pour la poésie minimaliste. »
Précédées d’un édito confié dans chaque numéro à un auteur différent, les
7 parties qui composent la revue reviennent invariablement dans le même ordre.
Ainsi y trouve-t-on successivement les sections : – Poésies du monde ; – Cahier 1,
cahier 2 (cahier 3 parfois) ; – Proses ;– Journaux ; – Focus ; – Bonnes feuilles.
Diérèse fait donc la part belle, dans la section Poésies du monde, à la
poésie internationale, et à la palette des traductions qui est des plus riches. Pour
preuve, les derniers numéros, par exemple, 90, 91, 92, introduisent dans les
domaines portugais, espagnol, anglais, allemand, grec, italien, des traductions de
poètes comme Nino Jùdice, J.M De Vasconcelos, Estela Puyuelo, Teresa Soto,
Dylan Thomas, Fritz Deppert, Peter Härtlhing, Reiner Kunze, Stamatis
Polenakis… Pour cela, Daniel Martinez s’entoure de traducteurs fidèles :
Raymond Farina (italien, grec), Jean-Paul Bota (portugais), Jean-Yves Cadoret
(anglais, américain, danois), Bruno Sourdin (anglais), Joël Vincent (allemand)
au principal…
Pour ce qui concerne les Cahiers (1, 2 ou 3), Daniel Martinez reçoit
directement 80 % des textes et adresse des demandes pour les 20 % restants
(auprès de Jacques Ancet, Alain Duault, Pascal Commère, Jacques Josse, Yves
Bergeret, Thierry Pérémarty, plus loin dans le temps Jean Rousselot, etc). Dans
ces pages ont été publiés, au fil des années, des auteurs connus, tels que Michel
Butor, Jean Rousselot, Henri Meschonnic, Pierre Dhainaut, Thierry Metz, Jean
Claude Pirotte, Eric Brogniet, Alain Fabre-Catalan, Paul Cabanel, Claude
Albarède, Isabelle Lévesque, Alain Duault, Max Alhau, Richard Rognet, Werner
Lambersy, Bernard Grasset, Gérard Le Gouic, Eric Chassefière, Jean-Louis
Bernard, pour n’en citer que quelques-uns parmi une très longue liste (que les
non cités me le pardonnent !)… et des auteurs moins connus, mais qui gagnent à
l’être.
Les Proses ont toute leur place dans la revue pourvu que la qualité de leur
écriture et leur contenu répondent à l’esprit de la ligne éditoriale. Bernard
Pignero y est souvent convié, mais on y rencontre aussi Michel Lamart, Eric
Barbier, Chantal Danjou…
Pour les Journaux, Daniel Martinez n’en fait la demande qu’à Pierre
Bergounioux, mais ce sont les autres participants qui envoient leurs textes.
Enfin, pour les Bonnes feuilles, qui réunissent les recensions d’ouvrages récents,
les chroniqueurs, souvent les mêmes, piliers de la revue, ce sont aussi bien
Gilles Lades, que Pierre Dhainaut, Eric Chassefière, Gabriel Zimmermann,
Jean-Pierre Boulic, Gérard Bocholier, Jean-Louis Bernard, Eric Barbier, Sabine
Dewulf, Michel Diaz, Pierre Tanguy, Edith Masson…
Terminons par ces mots de Daniel Martinez lui-même : « La poésie est
vitale, elle entretisse les souffles divers et jamais tout à fait circonscrits qui nous
parcourent, elle est la langue de nos sens et de nos pensées sans cesse en
alerte. » Telle est la mission que remplit passionnément Diérèse.
Michel Diaz

Le bec de la mésange – Arnoldo Feuer

Le bec de la mésange

Arnoldo Feuer

Dessins Alain Dulac

L’Herbe qui tremble (2025)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

         Si le poète Arnoldo Feuer est peu connu de la plupart des lecteurs de poésie, ce n’est pas pour autant un débutant, loin s’en faut. Ses premiers recueils ont paru dans les années 1970 (éditions J.-P. Oswald et Caractères), mais à la fin des années 1980, il est entré dans une longue période sans publication qu’il a rompue en 2017. Le présent recueil, accompagné des beaux dessins d’Alain Dulac (pages d’une écriture indéchiffrable à l’expression fébrile) porte témoignage qu’en dépit de ce silence éditorial, la sève poétique qui l’habite a souterrainement tracé son chemin pour prendre tout le temps de parvenir à la maîtrise de sa plus juste voie/voix.

         Cette « voix », qu’il a su rendre singulière ouvre, en effet, des perspectives que la grande partie de la production poétique contemporaine a rechigné à exploiter. Dans une langue simple et fluide, dépouillée à l’extrême, où pas un mot ne paraît superflu, Arnoldo Feuer nous donne à lire le monde, avec un regard comme lavé de neuf, avec l’air innocent de qui se contenterait d’effleurer les choses, comme insoucieux de leur duplicité, mais les traversant tout de même et marchant dans les plis du temps / sur une soie chiffonnée / en poursuivant des éclairs intimes (ces deux citations sont extraites du recueil Faux miroirs). Ces « éclairs », le poète les trouve ici, dans le sauvetage d’une mésange prise dans les mailles d’un filet (c’est là le point de départ du recueil, non prémédité), dans le hasard qui lui fait collecter le matériau de ses poèmes, parmi les choses qui l’entourent ou les événements les plus simples et souvent les plus anodins, mais qui répondront, à ce moment-là, aux conditions de l’acte poétique qui fera exploser, pour un bref instant, la banale apparence du monde. Ce seront encore, par exemple, ces choses, pour n’en citer que quelques-unes, l’intérêt porté à un marque-pages (le billet d’entrée à la / Galerie Tretiakov / du 10 août 2001 à 13h33), le bouleau tombé sur le toit (abattu par le vent ou les taupes), le crédit accordé à la caisse de sa librairie préférée, les grilles d’évacuation d’eaux pluviales, une révision de sa cave à vin, le plombier qui traque la fuite en crevant son plafond, les pigeons sur un fil du balcon… S’ouvre alors une brèche dans le réel des choses, où s’engouffre un soudain vertige qui fait douter de soi et de l’illusoire équilibre du monde : Venez, / corneilles / qui liez de paire à impaire les rives de l’avenue // la ferronnerie du balcon / vous sera hospitalière / pour guetter les temps / encore couchés à l’horizon // toi tu es incertain de la patience / qu’il te faudrait // tu doutes de pouvoir identifier un prochain soleil // elles c’est autre chose / leur vol ne manquera pas à l’œuvre de liberté.

         Cette démarche, le poète s’en explique dans un entretien (in Anthologie audiovisuelle des poètes vivants de Reha Yünlüel, 2022) : « Il n’y a pas d’interdit pour ce qu’on appelle communément l’inspiration poétique. Elle peut partir de n’importe où, de n’importe quoi. Souvent, c’est une vision, c’est un son, des sons, ou un mot, ou une parole, un bruit dans la rue qui déclenche quelque chose. Et c’est là que tout un processus s’enclenche. […] Je pense que le poète, l’écrivain, l’artiste puise ses sources partout. […] Et je crois beaucoup à cette notion d’élément déclencheur, au sens où c’est quelque chose qui n’est pas impliqué a priori dans un processus de création… » Ainsi « s’enclenche », par exemple, ce poème où il est impossible de retrancher le moindre mot : « Animal errant » // le triangle de signalisation / t’enjoint d’être attentif / mais qu’est-ce à dire ? // quelle espèce d’animal / peut bien divaguer sur l’autoroute / qu’on puisse craindre de rencontrer ? // réfléchis à ta condition : / l’employé qui déposa le panneau / pour une bonne raison / l’oublia pour une plus grande // où tu pourrais inclure / la destinée qui te fait aller.

         Mais ce recueil, Le bec de la mésange, c’est aussi, enchâssées entre les séries de poèmes, huit textes en prose, tout aussi importants que le reste, qui explicitent et éclairent la démarche poétique de l’auteur, autant de réflexions qui exposent en quelque sorte son « art poétique », ou plutôt son éthique. Et si nous sommes invités à entrer dans l’atelier du poète, il nous faut d’abord observer, sans essayer de le comprendre, cet état dans lequel, nous dit-il, amorphe, vide, en attente, il regarde sans voir, la tasse, la théière, le mur, attitude qu’un observateur rationnel prendrait pour celle d’un fou. Mettre des mots sur cette totale absence à soi-même, ce flottement du corps et de l’esprit, cette réceptivité indifférenciée, ce serait les nommer « état poétique », disposition poétique », « conditions de la poésie ». Et le poème, nous dit-il, se forme dans les mêmes « conditions de la poésie », il participe du même élan de disponibilité et d’implication simultanées. Les « conditions de la poésie » l’empêchent d’être autre chose que « juste ». Le poème peut alors accomplir ce pas de côté qui est le propre du langage poétique, sans que pour autant le poète renonce à ce qu’il a choisi, à savoir sans en faire un principe abstrait adopté a priori, de dire le monde tel qu’il se présente exactement à [lui], en ses bribes perceptibles et subjectives. Une hospitalité aux choses, contrat poétique tacite, qui [lui] tient lieu de « méthode », puisqu’il faut bien tâcher d’acquérir et de rendre une vision cohérente du monde. Cet « état poétique » (expression employée déjà, dans le même sens, par Pierre Reverdy), est encore envisagé par Arnoldo Feuer comme un espace de lucidité s’ouvrant par enchantement au milieu de la « selva oscura » où nous progressons en aveugles. Espace de lucidité où les minuscules bris de vie du quotidien, ces instants pourtant pauvres mais remarquables, requièrent toute son attention et, nous dit-il, méritent qu’on leur rende justice en les portant dans la lumière.

         Cependant, poursuit le poète, ne pourrait-on pas lui objecter que de se livrer à versifier ou prosifier sur le même ton, à propos d’infimes éclats n’affectant en rien la marche des hommes à l’abîme, est pure inanité ? Objection généreuse à laquelle il répond qu’elle ne le convainc nullement de faire ce qu’il ne sait pas faire et à quoi il aura perdu suffisamment de temps. Clairement conscient qu’il n’a aucune vision particulière du monde à faire voir, aucune musique nouvelle à faire entendre, aucune parole neuve à délivrer et rien à apporter au monde qui ne soit déjà, il ne lui reste, et c’est déjà beaucoup, nous confie-t-il, qu’à envisager ce qu’il appelle une pratique poétique « éthique ». A savoir : Pas une ligne, pas un mot de trop ! Le respect que l’on doit au lecteur, au livre, à la littérature, à l’éditeur, à la poésie et à soi-même […] commande la sobriété et la retenue. Avec pour unique visée, l’adéquation du langage à son objet, l’accord juste des mots et des choses, la justesse. Aussi cette exigence réclame-t-elle une particulière attention au langage. Dans ma pratique poétique, écrit alors Arnoldo Feuer, je n’ai que peu d’appétence pour les comparaisons, fabrications et transpositions d’images, accumulations métaphoriques en tous genres. Et il ajoute : L’emploi des « figures », destiné à instituer comme poétique un énoncé autrement banal, me paraît souvent une forme de trahison de la poésie, déguisant le Verbe – sous prétexte de le vêtir plus bellement qu’à l’ordinaire – en pauvre simulacre vidé de sa force originelle.

         Arnoldo Feuer incarne cette poésie qui ne loge ni dans la complaisance d’une langue qui se griserait de son propre souffle poétique, ni dans les rêves de quelque ailleurs factice, hors d’un Ici et Maintenant que nous avons à habiter. Il n’y a pour lui que ce qui peut se dire à partir de « l’éclair » qu’il entraperçoit dans les choses, qui un instant nous illumine aussi à travers son regard pour nous rendre le monde un peu moins obscur, un peu mieux habitable.

         Michel Diaz, 30/04/2025

Parmi eux – Maxence Amiel

Parmi eux

Maxence Amiel

Dessins Alain Dulac

L’herbe qui tremble (2025)

Article publié in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

         Ce recueil se divise en trois sections : la première, parmi eux, et la troisième, parmi eux [reprise], composées pour la plupart de onzains en alexandrins, encadrent comme entre parenthèses la seconde, les douves, et ses neuf poèmes en vers libres. Les dessins d’Alain Dulac qui accompagnent cet ouvrage, l’ouvrent, le ferment et le ponctuent, jouant du noir, du bistre, du bleu, du rouge, sont autant de formes dansantes jaillies sur la page, expression dépouillée d’un lyrisme libre et joyeux qui peut faire penser aux papiers découpés de Matisse, à leurs formes fluides et aériennes qui semblent obéir à la libre improvisation du geste.

         Les poèmes de ce recueil, nous dit le texte de quatrième de couverture, sont les poèmes du « retour à une enfance inventée, mythifiée, qui s’attache moins à l’enfant lui-même qu’à ceux qui l’entourent ». Mais, écrit le poète, « les traces que sont les poèmes n’en restent pas moins réelles ». Et, explicitant sa démarche il ajoute : « Je prête une grande attention, ici, à former des silhouettes qui un jour furent les miennes, et peu importe, au moment de les partager, qu’elles ne le soient plus tout à fait : on garde toujours auprès de soi le fantôme de celui que l’on a été ». En cela, ce nouvel opus de Maxence Amiel s’inscrit dans une démarche entamée dans ses précédents ouvrages où il s’attachait, à partir d’impressions et d’images suscitées par les objets de son environnement, à construire un espace intérieur pour y convoquer celles et ceux qui peuplent son monde et qui habitent sa mémoire, celle aussi d’une enfance toujours revisitée par un questionnement qui ne la trahit pourtant pas, mais y revient pour l’éclairer de feux nouveaux et renouer avec ce qu’on ne connaît pas.

         Et dans cette démarche, il est toujours questions de mots, de ceux qu’il faut creuser et explorer, mettre à l’épreuve, faire tomber comme des murs. Les premiers mots du recueil nous le disent assez explicitement : Nous avons certainement nombre de mots / en reste qui nous coûtent de n’être jamais / dits ou même soufflés (ou même imaginés) / nous avons dans les glottes des murs de / béton et des affaires à suivre… Le tempo de l’écriture des trois parties qui composent ce livre ne diffère pas, malgré la rupture de forme qu’introduit la seconde : parmi eux est un texte qui fait des souvenirs et des présences oniriques qui le peuplent, ces présences qui hantent les mots, mais du silence aussi et du secret, de l’attente, du mystère et de l’oubli, son sujet. Sujet aussi, cette souffrance secrète de qui, comme égaré dans son présent, cherche sa place dans un monde où tout n’est que jeu d’ombres, lumière intermittente, errance dans les plis du temps, et paradis perdu : Rien ne dit viens j’attends et je reste / cet enfant affaibli par l’amour et le pain / ai-je le droit de chanter la place que je prends / de signaler partout que mon regard existe. Quelque chose se tient caché dans ce texte, quelque chose qui est ignoré en partie du texte lui-même. C’est dans cette terre là que l’écriture fouille. Là est son chantier. C’est là qu’elle réinvente chemins et lieux tels qu’apparaisse là ce qui n’a jamais tout à fait existé ailleurs, et n’existera jamais autrement. On ne sent jamais là pourtant de poignante mélancolie, à peine çà ou là, une brise de nostalgie : Hier ne raconte qu’hier : / il n’y a plus de vérité. / C’était la maison trop longue et / le tour à faire à pieds. / […] // J’y ai trop vécu : qui peut l’entendre ? / Trop laissé mes pleurs et / de mes rires il en reste / collés aux vieilles gouttières qui tombaient chaque été // j’ai trop vécu hier. Mais ce que ce texte nous dit, c’est qu’il croit savoir ce que c’est que d’aimer : Je ne parle jamais parmi eux de ces ombres / qui colorent en lambeaux les histoires que j’écris / pourtant […] je chante à perdre corps / et comme de bas-fonds pour leur dire que j’aime / et que j’aime les traces qu’ils ont laissées en moi / et que d’eux je ne prends que ce qu’ils m’ont offert.

         Si le « récit », ébauché dans ces vers (on peut oser ce mot), est bien le lieu de la mémoire, si raconter, c’est bien conserver ou tâcher de ressusciter le passé, maintenir au plus près ce qui fut vécu, parmi eux nous conte l’histoire d’une perte. Ce qui a été vécu, la mémoire même du narrateur se trouve dans la tentative de le reconstituer, le réinventant, le mythifiant même, pour reprendre les mots de l’auteur. De là, son apparence décousue, labyrinthique, ces pans de narration que le narrateur s’efforce en même temps de comprendre et d’interpréter afin d’en faire apparaître la part de vérité. Ruines d’une écriture rompue, en miettes, en charpie, mais toujours recousue par la grâce des mots et le miracle du poème.

         L’écriture de Maxence Amiel, ses modulations développent un phrasé, un tempo qui tend un fil invisible entre ces moments de vie. C’est lui qui fait tenir debout ces moments disparates dans lesquels circule ce courant énergique de vie sur lequel, nous dit-il, je veux peindre une histoire inventée / murmurée à l’oreille […] Parce qu’il y a des pleurs et que rien ne les chante / des chagrins dont personne n’aura vent ou écho. Ces moments-là de vie, ces fantômes ressuscités, ce sera au lecteur de les disposer dans le propre espace intérieur qu’il aura su ouvrir pour les accueillir et les faire siens en les superposant à son propre récit de vie. Et ainsi que Mélanie Leblanc l’écrivait à propos d’un autre recueil du poète, pour prendre feu, et qui reste tout à fait pertinent pour ce présent ouvrage : « ce livre ouvre d’autres possibles, des alternatives aux dystopies qui colonisent nos esprits ». Et c’est bien le rôle assigné aussi à la poésie. Par lequel il en va d’une part de notre salut.

         Michel Diaz, 26/04/2025

Francis Bacon, le lieu du visage

Ces textes m’ont été inspirés par un autoportrait du peintre Francis Bacon. Un « Selfportrait » (35,5 x 30,5 cm), daté de 1971, le second d’une longue série, une huile sur toile qui représente le peintre tel qu’il se voit de l’intérieur, avec son sentiment de mal être : un visage qui heurte le regard, dont il est impossible de distinguer les traits tant les contours sont flous, torturés, sinueux. Un visage dont l’artiste malaxe la chair pour en faire jaillir les émotions, la souffrance de son moi intérieur.

         C’est là le point de départ d’une réflexion sur le visage, impossible lieu du passage de soi vers « l’autre ». Cet « autre », qui demeure pour nous objet impénétrable, une énigme insoluble dont notre identié d’humain dépend étroitement pourtant :

         A l’origine, le visage.

        […] Jaillissement bouleversant dont l’éclat soudain nous aveugle. Et ne cessera jamais de nous aveugler. […] Appel de qui nous tient captif dans le miroir de sa présence et de sa ressemblance. Qui ne nous accorde existence que dans l’appel muet, tourné vers nous, de son propre regard aveuglé.

        Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue. Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et d’éternelle incertitude.

         M. D.

Extraits du texte :

1
Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage.
Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé, dans
quoi nous cheminons.


A l’origine, le visage.
Comme né des nuages ou surgi de la pure lumière, don des
hauteurs insoupçonnées ? Ou des insongeables ténèbres ?
Jaillissement bouleversant dont l’éclat soudain nous
aveugle. Et ne cessera jamais de nous aveugler. Besoin, désir,
espoir d’appel au milieu de tous les appels, de toutes les
rencontres et de tous les refus.


Appel de qui nous tient captif dans le miroir de sa présence
et de sa ressemblance. Qui ne nous accorde existence que dans
l’appel muet, tourné vers nous, de son propre regard aveuglé.
Mais répondre à l’appel, aller vers l’Autre, son visage, est
chemin de neige et de brume, de sable et de boue. Comme venir
du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude.
Et entre eux deux, l’épreuve capitale du dévoilement.

2


A chaque pas qu’on fait, croyant d’abord s’en approcher,
comme on tenterait un baiser amical, une consolante caresse,
celui qui se tient là recule et se dérobe, nous maintenant toujours
à la lisière d’une vérité indéfiniment compromise – qu’on
soupçonne bientôt d’être l’exercice d’un jeu cruel. Chemins vers
ce qui nous ressemble, qui ne devraient aller que dans leur
humaine évidence et qui ne sont qu’énigme.


Immobile visage sans voix dont les portes sont gardées
closes par un mur empierré de silence et un nœud informe de fil
de fer. Scellées à toute approche, comme une mortelle douleur.
Visage pourtant dénudé, offert, exposé, sans défense.

Visage d’outre-soi dont on hésite prudemment à interroger
le regard, à braver les yeux sans lumière, et devant lequel on se
tient comme sur un bord abrupt de falaise. Sans trouver ce foyer
de clarté autour duquel s’ordonne ce qu’il réclame d’amitié.
Visage ancré, tous feux éteints, dans la rade grise de sa
présence et les anfractuosités profondes de son crépuscule,
faisant corps avec la distance qui le sépare de ce nom auquel nous
ne pouvons donner que celui qui s’écrit là-bas, quelque part, dans
ce tremblement d’air de ses paupières, de ses lèvres qui ne sont
qu’inaudible murmure de syllabes.

Visage qui demeure, en vérité, non seulement captif de la
geôle de ses tourments, mais surtout dans l’étrange existence de
son retrait de nous, comme un couteau planté au cœur de nos
questions.
Lourd de l’inconnaissable qui émerge des hauts fonds de
nos rêves.

Traverser l’obscur

Michel Diaz, Traverser L’obscur, Musimot, 2024, 98p., 18€. Préface de Jean-Louis Bernard, photographies de Marie-Pierre Forrat.

Lecture par Marie-Claude San Juan, publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

Je tressai l’obscure guirlande des lettres : je fis une porte : pour pouvoir fermer et ouvrir, comme pupille ou paupière, les mondes. 

José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres

En exergue de la première partie du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, Alain Borne : « C’est contre la mort que j’écris / comme on écrit contre un mur ». Écrire « contre » a ici un double sens, : affronter la mort pour refuser la fin de l’aimée, lui opposer l’écriture, mais aussi poser la mort comme un espace matériel, dire une proximité physique, image du mur contre lequel s’appuyer, et sur lequel on peut écrire, mur cependant, séparation. Le titre du recueil dont ce fragment est extrait accentue la dimension nocturne : La nuit me parle de toi. Le titre inaugural du recueil de Michel Diaz, Leçons de ténèbres, la première partie, m’a d’abord fait penser à celui de José Ángel Valente, Trois leçons de ténèbres, comme un signe supplémentaire, une rencontre de profondeur sans que l’auteur sache toujours ces correspondances qui sont les hasards de la puissance d’une démarche. Car ce qu’écrivait alors Jacques Ancet dans sa préface me semble correspondre à l’ouvrage de Michel Diaz. Le poète et traducteur voyait en ce livre un « recueil central » (et j’ai eu cette impression en lisant les pages de Michel Diaz). Jacques Ancet ajoutait : « Mort et résurrection. Toujours tout recommence. ». Or la structure de Traverser l’obscur est justement cette traversée allant de la mort à ce qui transcende la mort, par les mots tracés, les voix, la sienne et plus que la sienne. Mais les Leçons de ténèbres évoquent aussi les récitatifs des nocturnes créés par la musique liturgique, qui ont inspiré des écrivains comme Roger Caillois. Je retiens la musique, car l’ouvrage de Michel Diaz garde, au-delà de la première partie, un caractère musical. On y retrouve même la basse continue des nocturnes, des retours de mots, des repères, comme un appui ouvrant à une solennité élargissant le sujet, de soi à tout l’humain, de l’humain à l’univers, de l’instant au temps autre.

La structure du recueil part donc de Leçons de ténèbres pour aboutir à Être là en passant par le vent et l’ombre, parties ponctuées par leurs exergues introductifs, clés philosophiques ou analytiques données par des poètes et un sculpteur. Quand Alessandra Pizarnik dit écrire « contre la peur », Henri Meschonnic ouvre une espérance, et Alberto Giacometti la possibilité de l’émerveillement. Ainsi le recueil part de l’écriture « contre » pour aboutir à l’écriture « pour » (la lumière, la beauté). La traversée qu’est le chemin des mots inscrit une victoire. Il faut d’abord savoir qu’on désire « répondre seulement répondre / au mystère insondable de l’univers », et que c’est le temps qu’il faut concevoir autrement : « transmuer / pour traverser l’obscur / le temps qui nous efface / en un temps qui ne sait que durer ». Car la mort c’est le temps, la succession des instants qui nous échappent. Dès le premier poème le sujet du temps est posé, rejoignant l’ontologie des philosophes, la question métaphysique sur ce qu’est l’être. Être s’oppose au temps ordinaire. On rejoint, simplement pour poser une interrogation, des thématiques ancestrales, et même des sagesses orientales qui pensent le temps autrement, considérant qu’être conscient dans l’instant crée une permanence du temps qui paradoxalement le supprime. Ce n’est plus lui « qui nous efface » mais nous qui l’annulons. Et, surtout, on retrouve des données scientifiques, leurs interrogations troublantes sur la nature du temps, autre « mystère insondable de l’univers » ici interrogé ou contemplé. Du temps il faut éviter « la corruption du devenir », et soi, avancer « dans un présent », « et dans l’oubli du devenir ». D’un instant à l’autre on ne trouve « que du silence », cette « ellipse » du sens.

Toujours ce piège que dresse le temps qui « nous convoque vers un ailleurs ». Serait-ce « son visage de l’outre-là », cet ailleurs né du devenir ? Ou le visage « d’un autre », celui qui en soi nous échappe, l’autre de soi-même, la part d’étrangeté, autre face du mystère. L’être qui pense, médite, écrit, est part de l’univers qu’il interroge, et dans son miroir il voit des « yeux pleins de silence ». Sagesse du non-savoir ou « désastre verso d’absence ». Ce qui est « chemin de cendre » c’est le silence et les cris intérieurs. Car il y a « toute cette douleur / qui a fait notre histoire ».

La deuxième partie, superbe, Comme une porte au vent, est dédiée à Alessandra Pizarnik. Elle, « née sur un signe de la lumière » qui écrit « contre la peur » et « contre le vent »… Elle, évoquée comme « une flamme grave, lys de la barque des morts, devenue lys et flamme brillant dans le sommeil des flammes telle une lampe de nuages ». Elle, traduite en « chemin de craie », « chemin de cendre ». Car, écrit-il, « le chemin de l’écriture est chemin dans la mort » Elle, à qui il dit « tu es morte sur un ordre de ta raison ». Cette partie est la seule présentant des fragments en prose, les trois autres étant rédigées en vers libres.

La troisième partie, L’ombre dissout les pierres, emprunte son titre à Alain Freixe. Le temps, de nouveau, cette basse thématique qui soutient la musicalité du rythme, temps qui « toute mémoire abolie » s’abolit aussi. Mais au-delà de la distance qui sépare des disparus, les « invoquer » c’est… « quêter dans les fonds du silence / cette bouffée d’éternité / qui guette et qui patiente / derrière tous les mots ». Garder en soi la place de l’accueil à ce qui, par le souvenir, peut encore nous apprendre. C’est comme une prière aux absents, pour recevoir de leur mémoire « la force du recueillement », la capacité du « doute / qui remet la base au sommet », et « le si peu d’espérance ». Échange entre la « lumière humaine » du vivant contre les « silences de poussière » des morts. Recevoir, de la trace du souvenir inscrit en soi, ce « qui nous sauverait ».

Et enfin, Être là, les pages de l’aboutissement « d’une errance » et de la traversée du temps à vivre, mesure, par l’écriture de « l’inestimable prix » de ce qui est saisi. Conscience de ce qui nous constitue, ces « temps entrelacés » de notre mémoire, celle qui peut rencontrer « l’obscur », qui n’est pas noirceur désespérante mais lieu de l’accès à « tout le perdu », ce qui répond « à l’appel silencieux des signes ». Car qu’est-ce que l’obscur, si ce n’est « la première et dernière matière du cœur » ? Traverser l’obscur c’est dépasser la peur ou la tristesse et « consentir à se perdre ». Être c’est aussi regarder un arbre, ou contempler « la pure incandescence / d’une simple fleur ». Être c’est savoir « habiter / plutôt les lisières » (..) « entre obscur et éclat ». Par l’incertain et la lumière être « délivré de l’éternité pour / le seul bonheur d’être ».

Mais qu’est la mémoire constitutive d’un être ? N’est-elle que la trace de tous ses instants ou l’insondable « aux profondeurs insoupçonnées », au-delà du temps d’une vie, au-delà de l’espace de ses ancrages ? Oui, ce qui est rejoint, c’est le « souvenir cosmique » qui englobe « toute chose visible / mais aussi l’invisible / mémoire ». Ce qui est dans tout et dans soi c’est le « souffle d’un monde / en état de perpétuelle naissance ». Ce recueil est un aboutissement, car la poésie authentique c’est cela, rejoindre un dehors de soi pour dire cette réalité toujours inachevée de l’univers, cette immensité cosmique dont l’être est une part. La haute conscience de l’écriture permet la connexion avec cette dimension, les mots passant d’abord par le silence pour capter le sens. Et même la métaphysique est dépassée par la métaphysique, dans l’écrit. Juste Être là…

Lisant j’ai repensé au recueil de 2016, Fêlure (Musimot), où le regard intérieur du poète franchit des frontières intimes comme une traversée qui fouille la conscience du corps et de l’esprit, ses ombres et ce qui pourrait s’appeler fêlure, ouverture d’un savoir douloureux et paradoxalement étrange douceur d’une « indolore souffrance », et « lente fatigue ». Son « fil d’Ariane » c’était l’écoute d’une parole en quelque sorte mutique. La fêlure était la faille heureuse, celle évoquée par Leonard Cohen, par où passe la lumière. Dans ce recueil s’ébauchait la démarche de Traverser l’obscur. Cela continuait dans Bassin-Versant, en 2018 (Musimot). En exergue Nietzsche et Lorca mettaient la philosophie et la poésie sur la même rive, pour penser la présence à soi et au réel. Déjà l’injonction, « Être là » (…) « s’arrêter ». La présence à sa mémoire, et à celle de la mère, Ce que l’on ne doit pas oublier… Déjà le désir de penser comment sauver l’être du vide et de l’absence. Lucidité, « car on ne peut aller que vers une interrogation, et si peu vers une réponse ». J’avais beaucoup aimé, aussi, Le verger abandonné (2020, Musimot), où la méditation sur l’itinéraire d’Ulysse lui faisait choisir sa liberté, la fidélité à lui-même. Trois livres (indépendamment des autres recueils publiés ailleurs), comme les cailloux sur un chemin préparant ce dernier recueil. À noter, dans les autres ouvrages la ponctuation forte était présente. Dans Traverser l’obscur elle a disparu, comme pour marquer, par la fluidité accentuée par les espaces entre les strophes, une libération atteinte par l’écriture, noter un achèvement du chemin coulant comme un fleuve.

Marie-Claude San Juan