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Préface à Offrandes – Daniel Leuwers

Préface de Daniel Leuwers à « Offrandes », ouvrage accompagné de reproductions des peintures d’Olivia Rolde (en projet de publication chez Thi Lùu éditions, septembre 2020)

OFFRANDES ET CONTRE-OFFRANDES

Olivia Rolde est peintre. Elle tend au poète Michel Diaz un large éventail de tableaux, comme des « offrandes » dont l’écriture va se faire le réflexif écho. C’est donc offrandes et contre-offrandes sous le signe du « Ecrire, peindre » qui sert de titre au long poème accompagnateur.

Michel Diaz écrit certes sur les peintures d’Olivia Rolde, mais il écrit surtout à partir d’elles et pour elles.

C’est sa façon à lui d’

« entrer dans ce territoire

de l’incertain où règne

le silence ».

C’est sa façon de se familiariser avec les « rameaux convulsifs », les « miroitements d’étangs éblouis de clarté », les « éclairs calligraphiques de moellons muets et de remparts aveugles » dont cette peinture est criblée.

Michel Diaz voit beaucoup de choses dans des toiles qui ne se veulent pas figuratives. C’est qu’il aime « aller fureter derrière ce que cache la vue » – et c’est là qu’il surprend

« ces cicatrices éphémères

qui inventent nos rêves

embaument les couleurs du temps ».

Le poète sent que l’artiste « va dans sa nuit / chercher un destin inconscient » – et il la suit sur ce chemin où elle a l’art de

« regarder

le plus proche

pour surprendre le lointain ».

Michel Diaz participe du même élan, avide de questionner une présence qui l’entraîne toujours vers un « arrière-pays », pour reprendre un terme familier d’Yves Bonnefoy. Michel Diaz aime partir du réel prégnant pour mieux traquer ce qu’il appelle « l’arrière-pays des brumes », dans un mouvement qui s’apparente à une « plongée » qui nous arrache à « l’ensommeillement ».

Le partage esthétique se fait toujours « dans l’éclat de la stupeur ».

Une toile d’Olivia Rolde s’intitule « Equilibre », et le poème de Michel Diaz obéit au souci d’atteindre aussi à une forme d’équilibre

« comme une bougie

chancelante au bout d’un long combat

se repeint un visage de fugace sagesse

et pactise avec la pénombre ».

L’art culmine souvent au terme d’ « un long combat » qu’il a le don de dissimuler dans une secrète pénombre où il se trouve soudain à même de gratter le ciel, d’y déceler les graines de l’orage.

Les toiles d’Olivia Rolde participent d’une approche tellurique qui embrasse et embrase le monde, mais elles recourent , dans le même temps, à une saisie très ténue du réel réduit à quelques fines attaches où la peintre puise le secret de ses incessants assemblages et de ses émouvants tressages.

Pour souligner ces chevauchements où la rétine s’efface au profit de l’élaboration d’un paysage mental, le poète écrit :

« tout s’érode

se dérobe

et de nouveau se brode ».

Qu’une toile d’Olivia Rolde porte le titre d’ « Energie de la mélancolie » montre bien que le combat pictural, à l’instar de celui du poète, peut aller jusqu’aux confins de la perte pour se réapproprier la vraie vie, son lieu, sa formule, tout en offrandes et contre-offrandes.

Daniel Leuwers

Daniel Leuwers a été professeur de littérature à l’université François-Rabelais de Tours. Auteur de récits, essayiste et poète, il est l’initiateur du concept de livre pauvre. Il a publié de nombreuses critiques pour la revue Europe et est membre de l’académie Mallarmé.

Une interview

Michel DIAZ, écrivain et poète

Interview  par Clémence Prot,  pour Signature Touraine (15/05/2020)

Question 1 :

Quand (quel âge) et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

Dès l’âge de 10 ou 12 ans. De la poésie, des histoires, sur des cahiers d’écolier, avec marges et carreaux. Pourquoi ?… Sait-on jamais pourquoi on écrit ? Je suppose que, dans mon cas, c’était pour essayer d’exister, me sentir exister un peu plus, en ayant quelque prise sur ce qui nous échappe, le monde, le temps, soi-même, tout cet inconnu qui nous cerne… Je pense que ces raisons d’écrire sont fondamentalement les mêmes chez moi aujourd’hui. Ce désir, qui peut être lié à un état névrotique, une difficulté d’adaptation à la vie, vient de très profond, il échappe lui-même aux mots. On peut l’analyse, le théoriser, cela n’explique pas tout. Le désir de création reste un mystère… existentiel même, je dirais. Il n’en demeure pas moins qu’il peut être vécu comme une fatalité (qui peut prendre la forme de la passion dévorante et exclusive, dévoratrice) s’il s’impose comme l’indispensable moyen de se sentir relié au monde et de s’y sentir exister. Mais « la passion », c’est aussi le chemin de croix du Christ. Il y a beaucoup de créateurs malheureux, embarrassés de cette pesante (parfois) nécessité de devoir créer pour vivre. Dans ce cas, le chemin sera long pour transformer cette « fatalité » en source de joie et de vie. Oui, le chemin de la création peut avoir quelque chose de « christique ». Souffrance et (éventuel) salut.

Question 2 :

Quelle place la lecture occupait-elle dans votre enfance ? 

Une place relativement peu importante. Au désespoir de mon père. Je préférais le monde de mes rêveries, celui des jeux que je m’inventais, du bricolage (avions, bateaux, théâtre de marionnettes, instruments de musique, cirque en pâte à modeler, dessins, collages, essais d’écriture…) qui me permettait une plus grande évasion dans l’imaginaire. J’y étais plus « actif » que dans la lecture qui faisait de moi un garçon plus « passif », dépendant de l’imaginaire des autres. Ce besoin de « faire » de mes mains, et par moi-même, était sans doute une réponse à ce malaise existentiel que je viens d’évoquer.

Question 3 :

Avez-vous un « rituel » dans votre processus d’écriture ? (isolation, période d’incubation, noircir des pages puis faire le tri, être en ville ou à la campagne…)

Pendant tout le temps où j’ai enseigné, j’en étais réduit à écrire le soir, très tard, pendant les week-end ou les vacances scolaires. Je n’avais pas d’autre choix, et j’en ai beaucoup souffert. Aujourd’hui, et depuis des années, je marche dans la campagne plusieurs heures par jour. J’écris pendant ces longues balades, mon esprit marche avec mes jambes. J’ai fait mienne la phrase de Friedrich Nietzsche :  » Aucune pensée ne vaut quelque chose si elle n’a pas été conçue en marchant ». L’écriture a toujours été pour moi quelque chose de physique, qui a à voir avec les rythmes du souffle, les pulsations cardiaques, les contractions de l’estomac et les spasmes de l’abdomen, avec le corps vivant autant qu’avec le pur intellect. J’ai aussi besoin de silence et de solitude. Je les remplis de mon monde intérieur, en harmonie avec le monde qui m’entoure, me nourrit et m’inspire. Il est vrai que l’écriture poétique, qui procède par impulsions (ces « états de grâce poétiques » comme disait Pierre Reverdy) s’accommode mieux de ce genre de démarche. Beaucoup de poètes procèdent d’ailleurs ainsi. « La marche est poésie et la poésie est marche » a écrit le poète Michel Deguy. Je ne supporterai plus de m’asseoir devant mon bureau, chaque jour, à heure régulière, pour réfléchir et remplir mon quota de pages. Je serais incapable d’aligner trois lignes, et si je les alignais, elles me sembleraient « fabriquées » parce qu’elles ne seraient pas passées par l’alambic du corps en mouvement, par ces émotions et ces élans que j’éprouve quand je sens mon corps vivant, debout, dans la verticalité de la marche. C’est ainsi que je vois l’homme d’ailleurs : debout, vertical, et en marche. Comme depuis ses origines. J’aime aussi beaucoup cette phrase de Gaston Bachelard : « S’arrêter, c’est mourir ».

Question 4 :

Avez-vous un remède contre le « syndrome de la page blanche » ?

Je n’ai plus de « syndrome de la page blanche ». Comme je viens de le dire, je marche, je me promène, je rêve, j’observe le monde, les arbres, le ciel, les oiseaux, les bords de rivière où je marche. Je ne fais rien, en un mot : je travaille. Si une idée, une phrase, des images, le désir d’écrire se présentent et se font pressants, j’écris, je tire le fil de la pensée, le croise avec un autre, je mets en route un texte, l’élabore comme un lissier. Si rien ne vient à mon esprit, ce n’est pas grave. Ce sera pour demain, plus tard, ou jamais peut-être. Je ne me fais plus aucune obligation d’écrire à tout prix. Si j’écris, c’est mu par le désir et le plaisir d’écrire, dans la jubilation des mots qui viennent sur la langue, du texte qui s’ébauche, dans le bonheur du « faire » au bout des doigts. Je sais que personne n’attend après mes textes comme à quelque chose d’essentiel à la marche du monde. Je n’ai rien à prouver, rien à livrer absolument, aucun compte à rendre, je me sens totalement libre d’écrire ou de ne pas écrire. Et d’écrire ce que je veux, comme je le veux, sans aucune contrainte. Si je ne peux vivre sans écrire, je refuse pourtant de me rendre esclave de sa nécessité (qui fait des écrivains souffrant justement de « la page blanche »)… La question de la publication viendra plus tard, en temps utile, le désir /besoin d’écrire ne doit pas en dépendre. Pour moi, l’écriture est un chemin de vie, d’accomplissement de soi, et ne répond pas à la volonté de faire des livres qui porteront mon nom. S’ils trouvent un éditeur et des lecteurs, tant mieux, je m’en réjouis, mais ce qui importe avant tout, pour moi, c’est le chemin d’homme que j’y ouvre. Je ne me soucie pas d’y laisser quelque trace. J’essaie d’avancer, pour le pas toujours à venir.  

Question 5 :

Quand avez-vous publié votre premier livre (quel âge) et dans quel contexte ? (Notamment professionnel : aviez-vous ou avez-vous encore un autre métier à côté ?) 

Mon premier livre publié (j’avais 24 ou 25 ans) était un recueil de poèmes. Il a été publié par l’éditeur Pierre-Jean Oswald qui, à l’époque, publiait de la poésie contemporaine (française et étrangère) de grande qualité. C’était alors un éditeur de renom.  J’étais très content d’entrer dans son catalogue, aux côtés de poètes dont j’aimais beaucoup le travail. Tout de suite après, P.-J. Oswald a publié ma première « vraie » pièce de théâtre. Cette pièce aurait dû être publiée chez Stock, et Lucien Attoun, qui s’occupait alors de la collection « Théâtre ouvert », m’avait demandé de lui apporter des modifications. Mais il s’est heurté à mon amour-propre de jeune auteur (de jeune imbécile !) et j’ai refusé de faire ces corrections.

 Question 6 :

Diriez-vous qu’avoir déjà été publié facilite ou complique les choses ? (Attentes des lecteurs, pression de l’éditeur, nouvelles idées, etc)

Cela ne complique en rien les choses, mais cela ne les facilite pas nécessairement. Les éditeurs ont des lignes éditoriales qu’ils ont définies et auxquelles ils tiennent. Avoir déjà publié ne signifie rien. Ce que les éditeurs veulent, c’est un texte de qualité qui entre dans leur ligne éditoriale. J’ai essuyé des refus d’éditeurs chez qui j’avais déjà publié un ou plusieurs livres. Le manuscrit que je leur proposais ne correspondait pas à leur attente. Croire qu’on aura plus de facilité à publier parce qu’on a déjà publié, est une vue de l’esprit assez naïve. Chaque projet de publication est une nouvelle aventure qui remet les compteurs à zéro, à moins d’être un auteur très médiatisé qui va occuper les présentoirs et les vitrines des libraires. 

Question 7 :

Comment vous sentez-vous avant de publier un livre ? (stressé des attentes du public, impatient, très zen, confiant.. etc.)

Avant de publier un livre, je l’ai fait lire à un éditeur qui l’a accepté, avec qui j’ai eu des échanges, qui l’a fait lire à son comité de lecture, qui m’a demandé de faire des corrections. Je suis donc plutôt confiant et je sais être patient. Parfois, il faut attendre un an ou deux (ou plus !) avant que le livre paraisse : l’éditeur doit respecter son calendrier de publications. Je suis d’autant plus serein quand je sais que l’éditeur ou l’éditrice est exigeant(e), que j’ai noué avec lui, ou elle, des relations de confiance, voire d’amitié. Quant aux réactions du public des lecteurs, on n’en sait rien à l’avance. Personne n’en sait rien. Il faut rester humble, ne pas se dire que l’on a écrit un chef-d’œuvre que tout le monde va s’arracher et dont tout le monde va parler. Attendre les réactions des lecteurs, c’est s’aliéner à une attente souvent stérile. La récompense viendra de quelques-uns qui auront été touchés, et qui sauront le dire, même en quelques mots, même si ces mots sont maladroits.

Question 8 :

Qui est votre auteur préféré ? Votre livre préféré ? (2 réponses possibles)

Il m’est impossible de répondre à cette question ! L’histoire de la littérature est un continuum, jalonné d’œuvres majeures inscrites dans la mémoire de nos cultures. De L’Odyssée d’Homère, à La Divine comédie de Dante, au Don Quichotte de Cervantès, il y a tant de chefs d’oeuvre, Villon, Rabelais, et tant d’autres après, qui jalonnent tous les siècles… J’aime beaucoup la littérature russe, Tchékhov, Gogol, et américaine, Faulkner, Charles d’Ambrosio. J’ai beaucoup d’admiration pour les nouvelles de Kafka et les écrits « solaires » de Camus, des monuments pour moi, comme l’oeuvre de Samuel Beckett. La nouvelle « Un cœur simple » de Flaubert tient aussi une grande place dans mon Panthéon. Mais je lis surtout de la poésie contemporaine. Saint-John Perse et Pierre Reverdy, désormais des « classiques ». Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, Bernard Noël, Michel Butor, par exemple encore, parmi les plus connus, des incontournables. Mais Adonis encore, Salah Stétié, Vénus Kouri Ghata. Le paysage de la poésie contemporaine est foisonnant, d’une incroyable richesse, et je vous cite encore ces quelques noms, en vrac : Jacques Réda, Pierre Dhainaut, Jean-Louis Bernard, Bernard Fournier, Michel Passelergue, Jacques ancet, Eric Barbier, Léon Bralda, Silvaine Arabo, Gilles Lades, Alain Freixe, Jean-Paul Bota, il y en a beaucoup d’autres, peu connus du grand public, ou totalement ignorés de lui, mais dont l’oeuvre est remarquable et me procure de grands enchantements de lecture.

Question 9 :

Depuis quand adhérez-vous à l’association Signature Touraine ?

Depuis la création de l’association.

PORTRAIT CHINOIS :

Répondez honnêtement, par un seul mot, et avec celui qui vous vient en premier à l’esprit !

  • Si vous étiez un Objet ? Un arbre. Un vieil olivier au tronc tourmenté. Mais un arbre n’est pas un objet, c’est un être qui appartient à la grande famille des vivants. S’il vous faut un objet, je dirais une pierre, une de ces pierres des murets en pierres sèches qui délimitent les parcs à moutons dans les causses du Larzac, par exemple.
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  • Si vous étiez un Animal Mythologique ? Le Phénix, qui renaît toujours de ses cendres. 
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  • Si vous étiez une Époque ? Les années cinquante à soixante-dix. Ce sont des années d’une intense créativité et inventivité (jamais égalée depuis) dans les tous les domaines de la création, de la pensée, des sciences humaines. Je ne développerai pas, il me faudrait une page entière.
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  • Si vous étiez un  Mot ? Désir.
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  • Si vous étiez un Livre ? Le prochain, pour essayer de continuer à exister intensément.  
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  • Si vous étiez un Personnage Littéraire ? L’étranger du poème de Baudelaire : « J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! ».
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  • Si vous étiez un Art ? La poésie. Éventuellement l’aquarelle, pour son côté liquide et assez imprévisible. Mais toute forme d’expression artistique, si elle est profonde, se rattache pour moi à la poésie, qui n’est pas l’apanage des seuls mots.
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  • Si vous étiez un « Diner de Rêve », vous le passeriez en compagnie de ? Ma compagne et mon fils, dans une gargote au bord de l’eau. 

Préface au Verger abandonné – David Le Breton

Préface de David Le Breton pour Le Verger abandonné, à paraître aux éditions Musimot au printemps 2020.

Aspiration à l’absence

L’écriture ciselée et sensible de Michel Diaz met au monde un Ulysse moderne, insolite, moins mu par l’extériorité des événements et les caprices des dieux que par sa propre intériorité, la nostalgie de son enfance et de son amour, le regret que son épouse, son fils ou son père soient loin, si inaccessibles les oliviers ou le verger. Tout un monde derrière soi et une nostalgie inguérissable.

Ulysse songe souvent au verger qu’il goûtait tant et qui fut objet de tant de patience et de dextérité, symbole de son foyer, de son appartenance à une terre aimée, axis mundi de tout ce qu’il a perdu. Il propose à son père de l’attendre là à son retour à Ithaque, mais il demande aussi à son fils dans une autre lettre de le détruire afin d’en replanter un autre plus tard en signe de sa renaissance quand ses pieds fouleront à nouveau la terre natale. L’éloignement de la patrie suscite d’abord les feux de la nostalgie, le désir de se perdre à nouveau dans le corps de son épouse et de retrouver son verger, les gestes d’autrefois.

Pourtant il se défait peu à peu de cette aspiration comme d’un vieil habit devenu désormais impossible à porter. Il passe lentement de la position de l’attente éperdue du retour à la terre natale au sentiment qu’il n’y a plus sa place et qu’il y serait, là aussi, étranger. Après ses déclarations ardentes d’amour, la promesse d’un retour, il est saisi d’un désir d’absence, il chemine vers le rien. Non qu’il éprouve désormais le sentiment d’être chez soi dans l’exil, mais avec retard il cède à la tentation du chant des sirènes, il s’efface. Il «s’enracine dans l’absence de lieu» selon la formule de Simone Weil. Disparition de soi d’autant plus douloureuse, et d’abord peu compréhensible, que pour un homme comme lui, la référence à la femme aimée, à la famille, au groupe, à la «patrie» est une donnée fondatrice de son sentiment d’identité. Il sait la blessure de ses proches, il imagine les pleurs de Pénélope, les regrets de Télémaque et la tristesse de son père, mais il ne souhaite plus les guérir et cicatriser ses propres plaies. Il est gagné d’un sentiment d’insignifiance. Ce n’est plus le héros chargé de gloire mais un homme usé par l’errance, ne se retrouvant plus dans celui qu’il était, et qui n’a plus le désir de reprendre corps dans son existence ancienne.

L’Ulysse de Michel Diaz ne reviendra pas, il n’accomplira pas son destin premier de tuer les prétendants et de reprendre sa place au foyer avec son épouse et son fils, proche de son père et de ses arbres. Il n’a pas fait un long voyage avant de retourner «plein d’usage et raison/ Vivre entre ses parents le reste de son âge» comme l’a écrit Joaquim du Bellay. Mais peu à peu, au fil du cheminement, les contours de son monde intérieur s’effacent, et bientôt il ne reste rien de son identité première ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde dans la tentation de n’être plus personne. «Le lieu véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable absence», nous dit Edmond Jabès.

Telle est l’incise du texte de Michel Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre qui en fait tout le prix. Et c’est ce trouble, provoqué par son traitement inédit de l’image du principal héros de L’Odyssée, que Michel Diaz exploite poétiquement pour soulever l’éternelle question, primordiale et inépuisable, de notre relation au monde et du sens de nos existences.

David Le Breton

David Le Breton, anthropologue et sociologue français, enseigne à l’Université de Strasbourg. Membre de l’Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Dynamiques Européennes, il s’est spécialisé dans l’étude des représentations et des mises en jeu du corps humain. Il est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels Rire. une anthropologie du rieur (Métailié), Disparaitre de soi. une tentation contemporaine (Métailié) ou Marcher. Eloge des chemins et de la lenteur (Métailié).

Lignes de crête / Comme un chemin qui s’ouvre – Arpa N° 127, sept. 2019

Note de lecture, par Gérard Bocholier, publiée dans le N° 127 de la revue Arpa, sept. 2019.

Michel Diaz, Lignes de crête (Alcyone), Comme un chemin qui s’ouvre (L’Amourier)

Les deux derniers livres de Michel Diaz sont à l’image de leurs titres : Comme un chemin qui s’ouvre (L’Amourier), sur Lignes de crête (Alcyone). Le poète y interroge le silence, « un silence qui vibre / comme écho du destin / qui prend appui sur ce que l’ombre / cèle de possible clarté. » Il ne cesse de scruter l’énigme, de lui arracher quelques lambeaux de réponse, en continuant cette marche qui ne cessera qu’au dernier souffle :

« Marcher, te disais-tu, non pour passer sur l’arche des pensées, ce pont tendu, vers l’autre rive de toi-même. Mais juste pour laisser, derrière soi, les ruines de la nuit et ses monceaux d’opaque confondus dans le sel des décombres. »

Ces deux recueils sont étroitement associés à la longue marche, pratiquée comme mode de vie, de pensée, d’écriture, qui permet au poète de prendre le temps de la méditation, d’y poser les questions de notre relation au monde, aux autres et à soi-même, et du sens de nos existences :

« aller / suivant sa ligne d’équilibre // dans l’épure de sa présence / aiguisée au silence des heures / cette lente quête établie / dans son seul mouvement // présence au monde / souveraine et vaine / qui n’a ni centre ni périphérie / ni gouffre ni lisière »

Marche méditative, mais toujours attentive aux êtres et aux choses, comme attentive aussi à ce qui « apparaît parfois dans les clairs de jour / et n’a jamais de cesse », écriture vouée à dire « la fragilité des choses / que l’on approche avec douceur / mais sans rien en savoir », quête de l’impossible sens puisque « derrière le silence / ce qui compte est ce qui est sans mots / où appuyer sa voix. »

La poésie de Michel Diaz, qui scrute le mystère que nous sommes à nous-mêmes et de notre présence au monde, est de celles qui nous donne raison de nous tenir debout, de continuer d’avancer vers ce qui « est pourtant là / devant / toujours ».

Gérard Bocholier 

Comme un chemin qui s’ouvre – Diérèse N° 76, Printemps-été 2019

Note de lecture, par Eric Barbier, publiée dans le N° 76 de la revue Diérèse, Printemps-été 2019, p. 310.

Michel Diaz, COMME UN CHEMIN QUI S’OUVRE, L’Amourier, 2019, 14 €

Michel Diaz, homme de scènes et de textes, publie chez L’Amourier ces proses, pages pour baliser les errances nées au cours de ses marches solitaires, sur des chemins qui conduisent plus vers le retour que vers un ailleurs, divagations dans le territoire intérieur, l’espace de la mémoire, « A la rencontre de cet inconnu que l’on porte devant soi. »

Mieux que transcriptions de ce qui est vu, notations d’observations certifiées par l’exactitude du souvenir, la prose se veut ici être l’interprète du regard, la révélatrice de l’intime. « Près de moi la mer, plus riche que tous les autres langages. » Tout autour la dureté et même les horreurs du monde ne sont pas ignorées, la déambulation n’invoque pas l’absence, de nouveau revient l’innommable, « des morts auxquels, le plus souvent, on renonce même à donner un nom », tandis que nous sommes débordés d’appellations. Alors quelle simplicité retrouver, celle d’un geste esquissé, du bruit d’une source, du chant d’un oiseau ? Les questions se répètent, écrire paraît dérisoire mais comment sinon, et de qui, ne pas être oublié : écrire reste la preuve que le combat est encore mené, tant pis si les mots échappent à celui qui croit savoir les employer.

« Et qui sait ce qui se tait sous les mots. » Consolation des devenirs, parvenir à se trouver révèle un bien mince espoir. Arriver à se perdre relève peut-être d’un plus difficile parcours. Ecrire, « poétiser », il faudra en accepter les contradictions, le langage reste aussi une émotion.

Marcher ainsi est un acte mélancolique, pour parcourir la « dimension illusoire du réel. »  C’est toujours à l’aube, à la première étoile, que l’on repart quand la nuit « ayant épuisé son ombre, s’écarte maintenant. » La marche écarte les simulations du verbe, la phrase ne connaîtra pas d’inutiles dérivations. Faut-il être pierre pour en comprendre la vérité ? Chaque réponse construit son attente, avant de venir à jour. Et permettra d’échapper aux heures noires, de garder un équilibre, « sous la peau de la langue. »

L’orgueil résiderait dans le renoncement, quand le dévoilement d’un secret en crée un autre, quand ce qui serait appelé silence impose sa singularité, bruit de l’inexprimable, où l’averse nous transporte dans une autre région de nous-mêmes. L’interrogation forme ainsi certains usages de la beauté, là où rien ne peut paraître définitif, ni peser en nostalgie, « comme une eau dans le froid se rétracte et s’habille de déchirures. »

Marcher pour se sentir présent, ici, non pour aller vers « l’autre rive de soi-même. » Marcher, non pour observer mais pour déchiffrer le monde et dépasser son propre aveuglement.

Eric Barbier