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Préface au Verger abandonné – David Le Breton

Préface de David Le Breton pour Le Verger abandonné, à paraître aux éditions Musimot au printemps 2020.

Aspiration à l’absence

L’écriture ciselée et sensible de Michel Diaz met au monde un Ulysse moderne, insolite, moins mu par l’extériorité des événements et les caprices des dieux que par sa propre intériorité, la nostalgie de son enfance et de son amour, le regret que son épouse, son fils ou son père soient loin, si inaccessibles les oliviers ou le verger. Tout un monde derrière soi et une nostalgie inguérissable.

Ulysse songe souvent au verger qu’il goûtait tant et qui fut objet de tant de patience et de dextérité, symbole de son foyer, de son appartenance à une terre aimée, axis mundi de tout ce qu’il a perdu. Il propose à son père de l’attendre là à son retour à Ithaque, mais il demande aussi à son fils dans une autre lettre de le détruire afin d’en replanter un autre plus tard en signe de sa renaissance quand ses pieds fouleront à nouveau la terre natale. L’éloignement de la patrie suscite d’abord les feux de la nostalgie, le désir de se perdre à nouveau dans le corps de son épouse et de retrouver son verger, les gestes d’autrefois.

Pourtant il se défait peu à peu de cette aspiration comme d’un vieil habit devenu désormais impossible à porter. Il passe lentement de la position de l’attente éperdue du retour à la terre natale au sentiment qu’il n’y a plus sa place et qu’il y serait, là aussi, étranger. Après ses déclarations ardentes d’amour, la promesse d’un retour, il est saisi d’un désir d’absence, il chemine vers le rien. Non qu’il éprouve désormais le sentiment d’être chez soi dans l’exil, mais avec retard il cède à la tentation du chant des sirènes, il s’efface. Il «s’enracine dans l’absence de lieu» selon la formule de Simone Weil. Disparition de soi d’autant plus douloureuse, et d’abord peu compréhensible, que pour un homme comme lui, la référence à la femme aimée, à la famille, au groupe, à la «patrie» est une donnée fondatrice de son sentiment d’identité. Il sait la blessure de ses proches, il imagine les pleurs de Pénélope, les regrets de Télémaque et la tristesse de son père, mais il ne souhaite plus les guérir et cicatriser ses propres plaies. Il est gagné d’un sentiment d’insignifiance. Ce n’est plus le héros chargé de gloire mais un homme usé par l’errance, ne se retrouvant plus dans celui qu’il était, et qui n’a plus le désir de reprendre corps dans son existence ancienne.

L’Ulysse de Michel Diaz ne reviendra pas, il n’accomplira pas son destin premier de tuer les prétendants et de reprendre sa place au foyer avec son épouse et son fils, proche de son père et de ses arbres. Il n’a pas fait un long voyage avant de retourner «plein d’usage et raison/ Vivre entre ses parents le reste de son âge» comme l’a écrit Joaquim du Bellay. Mais peu à peu, au fil du cheminement, les contours de son monde intérieur s’effacent, et bientôt il ne reste rien de son identité première ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde dans la tentation de n’être plus personne. «Le lieu véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable absence», nous dit Edmond Jabès.

Telle est l’incise du texte de Michel Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre qui en fait tout le prix. Et c’est ce trouble, provoqué par son traitement inédit de l’image du principal héros de L’Odyssée, que Michel Diaz exploite poétiquement pour soulever l’éternelle question, primordiale et inépuisable, de notre relation au monde et du sens de nos existences.

David Le Breton

David Le Breton, anthropologue et sociologue français, enseigne à l’Université de Strasbourg. Membre de l’Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Dynamiques Européennes, il s’est spécialisé dans l’étude des représentations et des mises en jeu du corps humain. Il est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels Rire. une anthropologie du rieur (Métailié), Disparaitre de soi. une tentation contemporaine (Métailié) ou Marcher. Eloge des chemins et de la lenteur (Métailié).

Lignes de crête / Comme un chemin qui s’ouvre – Arpa N° 127, sept. 2019

Note de lecture, par Gérard Bocholier, publiée dans le N° 127 de la revue Arpa, sept. 2019.

Michel Diaz, Lignes de crête (Alcyone), Comme un chemin qui s’ouvre (L’Amourier)

Les deux derniers livres de Michel Diaz sont à l’image de leurs titres : Comme un chemin qui s’ouvre (L’Amourier), sur Lignes de crête (Alcyone). Le poète y interroge le silence, « un silence qui vibre / comme écho du destin / qui prend appui sur ce que l’ombre / cèle de possible clarté. » Il ne cesse de scruter l’énigme, de lui arracher quelques lambeaux de réponse, en continuant cette marche qui ne cessera qu’au dernier souffle :

« Marcher, te disais-tu, non pour passer sur l’arche des pensées, ce pont tendu, vers l’autre rive de toi-même. Mais juste pour laisser, derrière soi, les ruines de la nuit et ses monceaux d’opaque confondus dans le sel des décombres. »

Ces deux recueils sont étroitement associés à la longue marche, pratiquée comme mode de vie, de pensée, d’écriture, qui permet au poète de prendre le temps de la méditation, d’y poser les questions de notre relation au monde, aux autres et à soi-même, et du sens de nos existences :

« aller / suivant sa ligne d’équilibre // dans l’épure de sa présence / aiguisée au silence des heures / cette lente quête établie / dans son seul mouvement // présence au monde / souveraine et vaine / qui n’a ni centre ni périphérie / ni gouffre ni lisière »

Marche méditative, mais toujours attentive aux êtres et aux choses, comme attentive aussi à ce qui « apparaît parfois dans les clairs de jour / et n’a jamais de cesse », écriture vouée à dire « la fragilité des choses / que l’on approche avec douceur / mais sans rien en savoir », quête de l’impossible sens puisque « derrière le silence / ce qui compte est ce qui est sans mots / où appuyer sa voix. »

La poésie de Michel Diaz, qui scrute le mystère que nous sommes à nous-mêmes et de notre présence au monde, est de celles qui nous donne raison de nous tenir debout, de continuer d’avancer vers ce qui « est pourtant là / devant / toujours ».

Gérard Bocholier 

Comme un chemin qui s’ouvre – Diérèse N° 76, Printemps-été 2019

Note de lecture, par Eric Barbier, publiée dans le N° 76 de la revue Diérèse, Printemps-été 2019, p. 310.

Michel Diaz, COMME UN CHEMIN QUI S’OUVRE, L’Amourier, 2019, 14 €

Michel Diaz, homme de scènes et de textes, publie chez L’Amourier ces proses, pages pour baliser les errances nées au cours de ses marches solitaires, sur des chemins qui conduisent plus vers le retour que vers un ailleurs, divagations dans le territoire intérieur, l’espace de la mémoire, « A la rencontre de cet inconnu que l’on porte devant soi. »

Mieux que transcriptions de ce qui est vu, notations d’observations certifiées par l’exactitude du souvenir, la prose se veut ici être l’interprète du regard, la révélatrice de l’intime. « Près de moi la mer, plus riche que tous les autres langages. » Tout autour la dureté et même les horreurs du monde ne sont pas ignorées, la déambulation n’invoque pas l’absence, de nouveau revient l’innommable, « des morts auxquels, le plus souvent, on renonce même à donner un nom », tandis que nous sommes débordés d’appellations. Alors quelle simplicité retrouver, celle d’un geste esquissé, du bruit d’une source, du chant d’un oiseau ? Les questions se répètent, écrire paraît dérisoire mais comment sinon, et de qui, ne pas être oublié : écrire reste la preuve que le combat est encore mené, tant pis si les mots échappent à celui qui croit savoir les employer.

« Et qui sait ce qui se tait sous les mots. » Consolation des devenirs, parvenir à se trouver révèle un bien mince espoir. Arriver à se perdre relève peut-être d’un plus difficile parcours. Ecrire, « poétiser », il faudra en accepter les contradictions, le langage reste aussi une émotion.

Marcher ainsi est un acte mélancolique, pour parcourir la « dimension illusoire du réel. »  C’est toujours à l’aube, à la première étoile, que l’on repart quand la nuit « ayant épuisé son ombre, s’écarte maintenant. » La marche écarte les simulations du verbe, la phrase ne connaîtra pas d’inutiles dérivations. Faut-il être pierre pour en comprendre la vérité ? Chaque réponse construit son attente, avant de venir à jour. Et permettra d’échapper aux heures noires, de garder un équilibre, « sous la peau de la langue. »

L’orgueil résiderait dans le renoncement, quand le dévoilement d’un secret en crée un autre, quand ce qui serait appelé silence impose sa singularité, bruit de l’inexprimable, où l’averse nous transporte dans une autre région de nous-mêmes. L’interrogation forme ainsi certains usages de la beauté, là où rien ne peut paraître définitif, ni peser en nostalgie, « comme une eau dans le froid se rétracte et s’habille de déchirures. »

Marcher pour se sentir présent, ici, non pour aller vers « l’autre rive de soi-même. » Marcher, non pour observer mais pour déchiffrer le monde et dépasser son propre aveuglement.

Eric Barbier

 

LA MONTAGNE – Prix Amélie Murat 2019

Poésie

Michel Diaz reçoit le prix francophone de poésie Amélie-Murat à Clermont-Ferrand

Michel Diaz reçoit le prix francophone de poésie Amélie-Murat à Clermont-Ferrand

Remise de la 66ème édition du prix francophone de poésie, Michel Diaz. © Rémi DUGNE

L’association Cercle Amélie-Murat a décerné son 66e prix francophone de poésie au poète
Michel Diaz pour son recueil « Bassin-versant », mercredi 12 juin, à l’Opéra-théâtre de Clermont-Ferrand.

La présidente, Claire Demange, a rendu hommage aux poèmes aux vibrations philosophiques de ce recueil Bassin-versant, qui ont été lus devant une assemblée nombreuse et chaleureuse, permettant aux férus de poésie de se plonger dans la méditation de l’auteur, qui évoque l’ombre et la lumière, et ce qu’il nous faut cultiver de force d’attention pour être dignes de notre humanité. « La Terre est notre probable paradis perdu, écrit Michel Diaz, en exergue à son ouvrage, mais nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. »

Michel Diaz, qui a enseigné les lettres et les arts dramatiques, s’est dit « comblé et ému » de recevoir cette distinction de la Ville  de Clermont-Ferrand.  «Le monde va mal, nous avons mal à la Terre, aux plantes, aux animaux, nous avons mal aux hommes. Mais il est quelque peu rassurant, à cette époque de l’hyper communication, où nous sommes sommés de communiquer tout le temps, par tous les moyens de la technologie, où les mots sont complètement démonétisés, où la parole ne vaut plus grand chose, de voir que l’on peut encore laisser place aux mots, à la parole des poètes, c’est une note d’espoir immense. Grâce à la poésie, à l’art, à la musique, il y a peut-être encore des choses à sauver dans ce monde où règnent une atmosphère crépusculaire et le parfum des guerres. Ce qui reste aussi à sauver des hommes c’est leur humanité, en la sauvant de ceux qui l’ont placée sous le signe destructeur d’un acte unique et suprême, l’accumulation des richesses et la soif des profits, », a-t-il conclu.

Fanny Guiné

 

Comme un chemin qui s’ouvre – Terres de femmes, mai 2019

Article signé Angèle Paoli, paru sur le site Terres de femmes, mai 2019.

Michel Diaz, Comme un chemin qui s’ouvre

par Angèle Paoli
Michel Diaz, Comme un chemin qui s’ouvre,
L’Amourier éditions, Collection Fonds Poésie,
Collection dirigée par Alain Freixe, 2019.
Lecture d’Angèle Paoli

 

« DANS LA COMPLICITÉ DES ARBRES ET LA CONFIDENCE DU FLEUVE »

Il est des proses qui sont de vrais joyaux de poésie. Des proses nourricières, riches en réflexions et en images ; aussi belles qu’émouvantes. Telle est la prose de Michel Diaz, tissée de métaphores singulières qui constituent l’essence même de son écriture. Soumises aux fluctuations continues de la pensée, poésie et ontologie s’inscrivent dans un même continuum d’images partagées. Ainsi des textes qui composent le dernier recueil du poète, paru sous le titre Comme un chemin qui s’ouvre. L’ensemble des proses — réparties en cinq chapitres en forme d’itinéraire et de parcours ascendant — est dédié aux sentiers douaniers qui longent les côtes de France et « traversent les pays de Loire », ainsi qu’à Lola, la chienne du poète, « compagne de ces jours ». L’œuvre dans son entier est consacrée à la marche, laquelle va l’amble avec la réflexion sur l’écriture. Et avec le cheminement intérieur auquel se livre le poète. Entre sommeil et rêve, sur des sentiers hors frontières, s’élabore une poésie du seuil, ancrée dans la nature, portée par la « lenteur de l’air » et la lenteur du ciel. Une poésie en marge. En marge du monde et de la fureur qui le mine. En marge de toute certitude. C’est là, arrimé aux monticules des dunes et aux criaillements des sternes, que le poète « se défait doucement de la douceur d’appartenir au temps. »

Qui est-il ce marcheur solitaire et têtu, qui va son chemin d’un paysage à l’autre et poursuit sa route à l’intérieur de lui-même ? Pour quelle quête, pour quelle poursuite se met-il en marche, sinon pour celle qui s’enharmonise au vent et à la lumière ? Pour saisir au passage le clapotis d’une source ? Et, en définitive, au terme d’une descente dans le puits du labyrinthe, pour se convaincre d’une unique vérité, « [c]elle d’appartenir à tout, comme un maillon, même fourbu de rouille, appartient à la chaîne de l’ancre » ? 

Il faudra en cours de route renoncer à céder au « désir infini de se perdre au bout de soi-même, dans le vent frais du soir et les odeurs de pierre sèche. » Renoncer à la tentation de l’autolyse. Et, en amont de ce geste ultime, se délester. Se déprendre de ce qui obsède ; déposer à ses pieds le fardeau de soi-même. Se délivrer de sa pesanteur. Et se couler dans un corps autre.

« Un corps flottant dans la lumière en brumes, pareil à un éclat de rire du soleil après la pluie. »

Telle est la philosophie du marcheur. Corrélée à un rêve de légèreté. En osmose avec la nature. C’est sur la nature, en effet, que bâtit son credo le poète incroyant. Mais là où le credo de l’ermite se hausse en prière, celui du poète libéré de Dieu s’élance vers la dénonciation de ce qu’il réprouve et de ce contre quoi il lutte. Ce credo se dit dans une page sublime où le poète se définit lui-même par l’affirmation anaphorique de ses convictions :

« Je suis pour ce qui s’arme contre le pain noir de l’hiver, pour la pierre claire du givre, pour la neige aux seins odorants ».

« Je suis ici sans pouvoir bouger ni guérir, lourd du plomb d’un secret qui ne se révèle jamais, seulement sidéré par la clarté du jour. »

Sidération. Qui s’accompagne d’un flot d’interrogations sur ce qui entoure l’homme et qui va son chemin d’indifférence, laissant le poète à ses incertitudes et à « sa douleur d’être ». L’abandonnant à un permanent et solitaire face-à-face avec son propre naufrage et à un sentiment taraudant de débâcle. Sidération toujours d’être là, encore, lorsque le poète se laisse prendre par « la rumeur du monde ». Sidération d’avoir franchi les tortures que lui infligent les questionnements multiples qui accompagnent toute vie livrée au vide de l’existence ; livrée à la révolte qui nourrit ce vide ; livrée à l’inanité de toute chose, y compris de l’être et de soi. Être là, pourtant, jour après jour, à devoir se renouer sans cesse à « la blessure de l’inconsolable » et au « froid pétrifiant des étoiles ».

Chaque jour se renouer. À la blessure et au consentement qui la tisonne. Chaque matin retrouver, arrimée à l’aube et à la lumière, une tristesse indéracinable ; une tristesse à peine sensible à la beauté éphémère, et néanmoins vitale, de l’infime.

Revient alors la nécessité de la marche. Qui fait du poète rescapé un pèlerin sans autre finalité que celle de prendre la route :

« J’ai marché, aujourd’hui encore, comme on peut s’égarer dans le labyrinthe de ses pensées ».

Pourtant, marcher ne délivre pas toujours des questionnements essentiels.

« Marcher, marcher encore, et pour quoi faire, quoi ?… Aller où ? Vers quoi ?… » Il en est de même pour l’écriture. « Pourquoi écrire, dira-t-on ?… Ne serions-nous nés que pour être oubliés ? Pour ne laisser place qu’aux terres désolées, aux os calcinés de lumière et aux divers ingrédients du désert ? ».

Ainsi va le poète Michel Diaz, en proie à ses doutes, à sa douleur inguérissable, à la plaie ouverte qui le met à la torture. Quoi alors ? Que reste-t-il ? Que reste-t-il « pour se consoler de l’obscure origine du monde, de la nuit indéchiffrable d’où l’on est venu ? ».

Le poète détient pourtant les réponses à ses propres questions. Et il en a de multiples. Celle-ci, par exemple : « En vérité, les seuls comptes à rendre sont à ce qui engage le corps dans l’affrontement à lui-même ».

Le poète héberge ses rêves de poucet, réunis en « un galet poli par la vague ». En cet ami qui l’accompagne, à la fois « conseiller » et « protecteur », il découvre celui qui l’aide à trouver la voie, celle qui le conduit sur « le chemin de sa vérité singulière […], unique, celle que chaque être est le seul à pouvoir secréter. »

Une fois retourné à la mer, le galet laisse de sa présence le souvenir d’un rêve ancien. « Comme un rêve de délivrance ». Et la conviction profonde que chaque chose, rêvée ou non, a l’existence à laquelle elle est destinée.« Le galet retourne à la mer, et l’esprit à sa veille. » Le poète, à son adéquation avec le monde. « Dans la complicité des arbres et la confidence du fleuve. »

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli