Ombres géométriques frôlées par le vent – Marie-Claude San Juan & Roland Chopard

A propos du livre de Marie-Claude San Juan, « Ombres géométriques frôlées par le vent » (éditions Unicité, Collection Regards écrits, 2020)

Lecture par Michel Diaz

              Chère auteure,                

J’ai lu avec attention Ombres géométriques frôlées par le vent.

                              Un livre singulier à l’étonnante architecture (j’oserais dire « baroque »), qui ne se laisse pas approcher sans une certaine résistance : l’exigence de son propos, des images qui ne cèdent pas à la séduction « naturelle » de l’image ou de l’esthétique photographique…

                              Impression qu’il propose plusieurs entrées qui pourraient se suffire à elles-mêmes : un titre et une 2ème page de titre qui semblent déjà tout dire (cf. photo) mais posent comme les termes d’une énigme ce qui en sera plus loin révélé, 2 pages d’exergues qui nous ouvrent des pistes, un texte qui est presque un « essai » sur votre démarche de photographe, des tercets mi-poèmes mi-aphorismes, des textes courts à mi-chemin du poème et de la proposition réflexive, des titres intérieurs qui jettent leur propre jet de lumière, 2 pages de titres (poèmes et photos) qui peuvent se lire comme des poèmes en 1 ligne, ou fragments de poèmes, mais aussi verticalement toutes deux comme 2 poèmes distincts… Il faut apprivoiser ce livre, le parcourir et le relire pour que tous ces éléments fassent sens, se fassent écho les uns aux autres, se rejoignent, s’imbriquent, entrent en résonance et en éclairage réciproque. Autrement dit, votre ouvrage impose un vrai « travail » de lecture sans lequel, le lecteur un peu paresseux, ou seulement distrait, risque de passer à côté de son véritable propos.

                              J’ai lu votre livre avec, me revenant en tête (sans que je les sollicite) des réminiscences du Journal du regard de Bernard Noël, et de La lumière offusquée, de l’ombre de Philippe Boutibonnes. Références avec lesquelles votre livre n’a pas vraiment à voir, mais qui se sont « naturellement » invitées, me servant d’utiles démarcations et de contrepoints à ce que vous écrivez, m’aidant par là à circoncrire votre démarche dans cet espace où vos propres mots s’aventurent. 

                              Votre « presque » essai, La photographie, expérience initiatique…, éclaire au mieux votre démarche. « Le réel dessiné par la lumière », c’est la démarche usuelle du photographe, dans laquelle vous vous inscrivez mais pour vous en démarquer aussitôt : « Les ombres géométriques, elles, sont un langage à déchiffrer, des signes offerts commes des lettres, un alphabet secret. » Vous en démarquer d’autant mieux que les mots « Lignes, cercles, spirales, angles. Formes violentes, noires et dures, ou douces, comme effacées » appartiennent au lexique des peintres de l’abstraction. Vous en démarquer d’autant plus encore que les formules qui suivent « limite entre visible et invisible, trame de hasards croisés, labyrinthe immatériel d’un monde, qui contient d’avance tous les espaces à parcourir, marcher vers d’autres lieux, pour trouver le même et le dissemblable même » relèveraient plutôt, elles, de la démarche poétique et des mots qui la portent.

                              Intéressante aussi, cette position assumée : « De la trace je ne retoucherai jamais rien. Les photographies qui trichent mettent en scène un mensonge (car l’instant du regard n’est plus là, l’évidence est perdue, remplacée par une sorte de maquillage). Seul voir est vrai. (…) Ce qui recommence ou corrige l’anéantit. Voir se prépare, se médite, mais avant. » 

                              Je fréquente un certain nombre de photographes (j’ai fait des livres avec certains d’entre eux), et cette démarche créatrice que vous défendez, qui fonde votre esthétique et votre tentative d’appréhension, « entre conscience douloureuse et joie sacrée » d’une autre dimension du monde, ce que vous cherchez ainsi à saisir, c’est-à-dire « l’Autre du monde, une autre dimension du même, pas juste l’apparence », qui consiste à « se rendre voyant », qui « demande de faire un pas en arrière, pour se mettre en retrait et laisser agir les hasards synchrones », cette appréhension donc s’apparente à celle que défendent (ou défendaient) certains de ces photographes (« la photographie qui se donne dans la fulgurance de l’instant »), position esthétique en totale contradiction avec celle(s) que d’autres défendent, farouchement, et avec tout autant de légitimité, qui consiste justement à retoucher leurs traces, non pour les maquiller et mettre en scène un mensonge, mais au contraire pour « entrer dans un cheminement initiatique », mieux « capter le visible derrière l’invisible », et atteindre « un ordre signifiant, lumineux ».  

                              Votre prise de position est donc passionnante en cela qu’elle alimente le débat et permet d’éclairer des démarches qui, en apparence radicalement différentes, sinon opposées, se proposent peut-être d’atteindre le même objectif. Je pense en particulier aux photos de Thierry Cardon ou de Pierre Fuentes : l’un avec ses photos de neige (lignes, courbes, ombres portées) ou de paysages qu’il colorie (au crayon de couleur) pour les ouvrir à une autre dimension du regard (un regard autre et intériorisé de la réalité); l’autre avec ses images de drapés, travaillées numériquement dans une démarche d’épuration pour en faire des objets oniriques chargées aussi de spiritualité. Il y aurait donc différents chemins pour travailler à ce « polissage de l’oeil, à force d’enlever les couches inutiles sous nos paupières mentales »

                              C’est la richesse de votre texte que de proposer au lecteur attentif (comme je crois que je l’ai été) cette réflexion sur votre regard, et l’une de ses vertus est de convoquer chez lui toutes ces références qui nous donnent à réfléchir (et à méditer) sur le sens de l’image, à interroger ce « travail intérieur sur le fil entre imaginaire et réel ».

                              Quant à vos courts textes, qui suivent, j’ai aimé leur concentration lapidaire qui nous introduit au coeur de votre subjectivité et nous invitent à accompagner votre regard « intérieur ». Ils me paraissent, en vérité, décrire assez bien ce que Reverdy appelait « l’état poétique ». En cela rien d’étonnant : votre regard est d’abord celui d’une poète.

                              Amicalement.

                              Michel Diaz

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