Lignes de crête – Marie-Claude San juan

Cette recension était prévue, j’apprécie de la relier à mon parcours de
la revue Saraswati, où Michel Diaz est présent (note précédente).
En exergue au préambule, l’auteur a choisi de citer Thérèse d’Avila et
Kant, pensées qui traduisent notre faim intérieure, et dans le corps du
texte des lignes d’Alain Freixe (extraites de Comme des pas qui
s’éloignent).


Que dit ce préambule, qu’annonce-t-il ? Un questionnement, une
recherche comme en apnée, où l’attention à « la solitude saturée de
présence », que révèle la marche, est celle de « l’écoute du monde
invisible où s’enracinent nos pensées les plus archaïques et dont nous
recherchons toujours la clé ».
On retrouve, relisant ces pages, ce même désir de déchiffrement de
l’entre-deux que révèlent les poèmes en prose des saisons : « ce
cheminement sur la ligne de partage des eaux » (…) « vers des pierriers
d’incertitude au pied desquels peuvent s’ouvrir des trouées de clarté
comme des chaos de ténèbres ». La démarche est éclairée aussi par la
brève postface où l’auteur dit le rôle de la marche dans l’émergence
des textes, et celui des « alchimies imprévisibles de la songerie ».
Le livre est divisé en quatre méditations, offertes à Walter Benjamin,
Friedrich Hölderlin, Claude Cahun, et Alejandra Pizarnik. On comprend
pourquoi le préambule parle du risque de bascule dans « des chaos de
ténèbres », et pourquoi la postface mentionne la « douleur inexprimée ».
Terrible marche que celle de Walter Benjamin, ce chemin sans retour
(titre du texte), poursuivi par la police allemande, menacé, sans espoir,
qui finit par se suicider le 26 septembre 1940, ne voyant aucune
issue.
« s’enfoncer dans sa propre blessure
inverser le regard le tourner
plus profond que soi »


De même, c’est toucher la douleur qu’aborder les années d’Hölderlin
proches de la folie, lui qui traça l’injonction superbe qui donne le titre
de cette partie, Il faut habiter poétiquement le monde. S’il frôle la nuit
de la conscience c’est peut-être pour avoir le courage, en poète,
d’interroger le mystère des ténèbres humaines et de tenter les mots
qui diront, « seul en sa solitude d’homme et en ses déchirures ».
Pour aborder…
« un silence qui vient chercher dans le remuement de la langue
ce qui livre et délivre
et que la parole ne savait pas
mais qui se disant la dépasse »
Compréhension intime qui fait que Michel Diaz tutoie Hölderlin en ami,
en poète sachant ce que l’écriture qui exige rejoint aussi d’ombres
douloureuses en soi.
‘tu questionnes ce nœud d’angoisse
où le sort t’a jeté’
Et pourtant, que ce soit pour Walter Benjamin ou Friedrich Hölderlin,
derrière le désespoir la présence de ce qui permet quand même
d’entrevoir un autre espace.
Malgré la mort qui attend Benjamin, on le sait, le dernier texte est titré
« comme on ouvre un chemin », et il évoque « une lumière pacifiée »,
peut-être pas seulement l’illusion d’un espoir avant la mort qui sera le
dernier choix, mais la présence de ce qui « libère l’homme de son
ombre ».
Et, pour Hölderlin…
« derrière les yeux
ce qui importe est sans visage
et sans regard »
(…)
 » – à la fin
une fleur inouïe et pure
s’échappe à la pointe de l’être »
Dans le dernier texte dédié à Hölderlin, mélancholia, c’est Hölderlin qui
parle : « je suis né dans le corps d’un ange ». Mais ange incarné, et
privé, amputé, de ses ailes : « Moi, je boite des omoplates ». Comme
l’albatros de Baudelaire, dont les ailes traînent sur le pont, et qu’un
marin « mime, en boitant ». Ailes qui symbolisent l’accès au « monde
invisible » évoqué par le préambule. « Je » du poète, si fort qu’il est aussi celui de l’auteur du recueil, mais aussi « Je » de tout poète qui serait
digne de l’exigence d’’Hölderlin.


Douleur aussi chez Claude Cahun, dans sa soif de liberté. La folie, elle
l’a croisée pendant l’enfance, dans celle de sa mère. Mais c’est la
guerre qui l’a affaiblie et qui la fera mourir relativement jeune.
L’injustice nommée dans le premier texte c’est l’oubli de l’artiste et
poète, retrouvée récemment. L’auteur répare l’oubli…
« Il faudra bien un jour, dis-tu » (…)
« que se lèvent ces mots qu’a semés ta parole. »


Et, bien sûr, douleur, pour Alejandra Pizarnik, on le sait, suicidée à 36
ans, à sa troisième tentative. Qui peut savoir la source de son
désespoir ? Elle est née en Argentine, mais sa famille était venue
d’Europe et parlait encore le yiddish (pour elle il y eut surtout l’amour
de l’espagnol de l’écriture, cependant). N’est-ce pas pourtant une clé
pour comprendre la souffrance de celle qui parle, dans sa
correspondance, de ses « vieilles peurs et terreurs », et écrit, dans un
poème « Je m’habille de cendres ». Une mémoire trans-générationnelle,
la trace de l’exil familial, il y a de quoi nourrir un refus du monde réel.
Et de quoi renvoyer en soi à « une zone épouvantable, où il n’y a que
peur, peur, peur encore » (Journal). Cercle des peurs nées de l’Histoire,
le premier texte dédié à Benjamin rejoint peut-être celui qu’habite
Pizarnik.
La dernière innocence, titre du texte dédié, et titre d’un de ses
recueils, fragment emprunté à Rimbaud, Mauvais sang, d’Une saison
en enfer.
Mais Rimbaud poursuit… « La dernière innocence et la dernière timidité.
C’est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons. »
C’est donc tout cela qu’Alejandra Pizarnik dit, avec ce titre, et que
reprend Michel Diaz pour elle. Lui parlant il dit « tu », mais il dit aussi
« nous ».
« c’est l’haleine de l’aube
délivrée de son dernier poids
venue d’une douleur ancienne
et des mots qui nous rêvent »
Son écriture, ou une force mystérieuse en elle, malgré tout.
« ce n’est rien qu’une force dressée contre toutes les nuits à venir »
Mais si, en soi, elle, « nous »…
« il est temps de nous souvenir
qu’en nous veille une inexorable lumière »…
alors il y a toujours la menace de la mort, parce que le ciel est « trace
d’une plaie muette »
et les « nuits glaciales » sont
« des nuits chargées de solitude ».
Le dernier texte du recueil, présence au monde, est toujours pour
Alejandra Pizarnik, elle dont il lui dit que « La mort est une grande malle
en sommeil dans la chambre de ton poème ». Mais, de ces mots
« sidérés » et « sidérant le regard de celui qui les lit », Michel Diaz
demande s’ils peuvent « nous consoler ». « Et de quoi ? »


Paradoxe, que les mots des chagrins et peurs, des solitudes, puissent
être consolateurs ? Ou justement est-ce parce que nous retrouvons en
nous les mêmes interrogations et qu’on reçoit un baume en lisant qui a
affronté ses ombres (comme le fit Rimbaud dans Une saison en enfer,
que lut Alejandra Pizarnik).
Consolés ? De quoi ? Il répond.
« Peut-être de devoir, face au miroir énigmatique, interroger toujours,
sans détourner les yeux, la face sombre du destin. »
et, ajoute-t-il, « de n’avoir pas su assez retenir’ cet intangible espace où
s’inscrit ‘la présence du monde et la mémoire de tout ce qui fut ».
Ce dernier texte répond aussi aux autres parties du recueil, il peut être
lu comme une conclusion du tout. Consolateurs, aussi, les mots de (et
sur) Walter Benjamin, Friedrich Hölderlin et Claude Cahun, comme
ceux d’Alejandra Pizarnik. Des ombres, des mots pour les dire. Car ce
sont aussi « les mots du jeu du vivre et du mourir ». Ce que la poésie
peut, et ce qu’elle doit (aider à « habiter poétiquement le monde ») ce
n’est pas mettre du rêve mensonger et de la joliesse sur la réalité,
c’est « sans détourner les yeux » écrire la vie, la mort, le destin, le
monde tel qu’il est, les douleurs telles qu’elle sont. Même si c’est « en
lettres de sable et de vent », comme le fait le monde lui-même, laideur
et beauté, ombre et lumière.
Car, je relis encore ceci… »il est temps de nous souvenir
qu’en nous veille une inexorable lumière »


Au début de la note précédente, voir aussi ma lecture des poèmes en
prose de Michel Diaz (les saisons, Saraswati 16), premières pages de la
revue.
J’ai remarqué, dans les coups de cœur de Silvaine Arabo (cette revue
Saraswati 16), une recension qui m’intrigue, car elle rejoint un sujet
sur lequel j’ai travaillé, pour rendre compte d’un livre de Gabriel
Audisio, sur le personnage d’Ulysse (note qui suit). Et que Michel Diaz
ait lui aussi consacré un livre à ce mythique méditerranéen m’intéresse
particulièrement (je perçois là une porte supplémentaire, essentielle,
pour entrer dans sa poésie). Donc, dans Le verger abandonné (éds.
Musimot), Michel Diaz fait écrire Ulysse, des lettres pour dire son désir
de continuer son errance. Je me demande si l’auteur connaît l’ouvrage
de Gabriel Audisio et ce que changera cette lecture (à faire) de ma
perception de l’Ulysse d’Audisio. Il me faudra définir le mien…
Intéressante confrontation à venir. Mais j’ai trouvé un extrait de la
préface de David Le Breton, sur le site de L’Autre livre (association
d’éditeurs indépendants, et librairie à deux pas de chez moi…). Dans
cette préface je vois des traces qui confortent certaines de mes
intuitions (ou hypothèses) au sujet de ce que je pourrai découvrir dans
ce livre… Des mots, une citation…
Mais je reprends d’abord un passage de la recension de Silvaine Arabo.
« La probabilité, l’espoir d’être, au fond, sur un chemin qui mène
quelque part… Il s’agit bien d’une fête spirituelle dont Ulysse prend peu
à peu conscience du fond de ses abîmes… même s’il n’aime pas trop à
se l’avouer et s’il lui plaît de voiler son hypothétique ‘accomplissement’
à venir de ‘ténèbres’. Une magnifique écriture, comme toujours
chez Michel Diaz. »
………
LIENS
Lignes de crête, Alcyone, page de l’édition. Présentation, préambule, et
quelques poèmes… http://www.editionsalcyone.fr/441615234
Site de Michel Diaz… https://michel-diaz.com
Poèmes de Michel Diaz, revue Saraswati 16 sur les saisons. Voir le
début de la recension. Note précédente… http://tramesnomades.hautetfort.com/
archive/2021/04/16/sa…Le verger abandonné. Livre de Michel Diaz sur Ulysse (qui choisit l’errance). Extrait de la préface de David Le Breton, site de L’Autre livre, pages de l’édition Musimot… Je relève ce qui rejoint mes
questionnements et fait, indirectement, le lien avec les thèmes
d’Audisio (note du 27-02-21. Gabriel Audisio, l’ancêtre principal, et
Gabriel Audisio, ou Ulysse poète, note suivante, datée du 22-03-21).
‘Mais peu à peu, au fil du cheminement, les contours de son monde
intérieur s’effacent, et bientôt il ne reste rien de son identité première
ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une
volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde
dans la tentation de n’être plus personne. ‘Le lieu véritable est-il dans
l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable
absence’, nous dit Edmond Jabès. Telle est l’incise du texte de Michel
Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre
qui en fait tout le prix.’… https://www.lautrelivre.fr/michel-diaz/leverger-abandonne
Recension © MC San Juan

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