Le réel est un poème métaphysique – Marie-Claude San Juan

Lecture de Michel Diaz

Le réel est un poème métaphysique

Marie-Claude San Juan

Editions Unicité (2022)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 86 (hiver 2023)

Mes photographies ne veulent rien illustrer. Mes textes ne commentent aucune image prévient Marie-Claude San Juan dans le texte préliminaire de son recueil, Le réel est un poème métaphysique. Recueil composé de quatre sections, proses réflexivo-méditatives, poèmes, citations, qu’accompagnent 21 belles images photographiques de l’auteure elle-même.

Le sujet du livre est donné dès les premières phrases de l’avant-propos, « Les voiles qui délivrent le caché » : Eternel ET éphémère, le réel, avec ses traces qui s’effacent, poussière qui glisse entre nos doigts, nous précède et demeurera au-delà de nous, réalité toujours présente quand nous ne serons même plus poussière. Tant que la planète Terre sera planète.

Mais qu’est-ce que le « réel », cette notion à laquelle la poésie, en première ligne, se trouve confrontée, chargée d’en rendre compte ? Car le « réel » n’est pas le monde, “ la réalité ” telle que notre langue et notre culture avec ses mots, ses préjugés, ses croyances, l’a construite et continue de la modeler en fonction de nos perceptions nouvelles. N’est-ce pas plutôt ce tissu du monde, cette « peau » dont parle Marie-Claude San Juan et qu’elle appelle “ réel ”, qui fonde et déborde notre “réalité ”, la compréhension que nous pouvons avoir de ce qui est ? Ce “ réel ” n’est-ce pas surtout ce après quoi court le poète, mots en avant, comme un qui marche dans la nuit une lanterne à la main ? Retourner le champ invisible, en écrivant, nous dit-elle. Parfois tout est immédiat et donné, le palimpseste n’a été effacé et recouvert de signes que souterrainement. Et elle ajoute : Mais au-delà de l’instant saisi, cette brutale émergence d’une mémoire des yeux, préférer la permanente lenteur de la gestation de soi. Ecrire ? Mettre ses yeux en mots, mais les yeux derrière les mots.

En vérité, le poète ne “ court ” pas après le réel comme s’il s’agissait d’un animal en fuite. Il y est immergé, comme tout le monde, mais sans le savoir tant la “ réalité ”, cette description apprise nous accapare et nous limite. Et cette “ description ”, c’est notre langue et ce qu’elle véhicule d’idéologie et de culture qui nous l’impose, dès notre naissance. Nous y baignons. À tel point que c’est à travers elle que nous percevons, sentons, pensons. Elle est la somme de “tous ces grossiers camions et monuments qui, nous dit Ponge, forment bien plus que le décor de notre vie”, puisqu’ils nous habitent et nous parasitent à notre insu.

Il n’y a peut-être que l’écriture pour sortir de cette aliénation. Pour faire émerger ce qui peut naître, essayer d’échapper à cette radiophonie intérieure qui ne cesse de diffuser jusque dans notre sommeil. Parce qu’un beau jour on éprouve que seul le langage permet d’échapper au langage. Que ce n’est qu’en faisant bouger ces conventions, ces clichés, habitudes, qu’on arrivera peut-être à voir, à entendre, à penser autre chose. «  On dit que nous sommes poètes, disait aussi Breton, parce que nous nous attaquons au langage qui est la pire des conventions » ”. On commence donc par “ parler contre les paroles ”, (Ponge, encore). Car parler contre les paroles, c’est accepter de perdre ses repères, sortir de ce cadre rassurant où les mots disent ce qu’ils veulent dire. Au risque de ne plus savoir où l’on est, puisque on est là et on n’y est plus. Les choses n’ont pas changé et, en même temps, elles sont prises dans une étrange lumière. Cette lumière étrange, qui est aussi pour Marie-Claude San Juan, le signe du réel.

C’est donc cette écriture poétique qu’elle nous donne à lire aujourd’hui avec ce livre, proses et poèmes qui posent l’enjeu du livre (trouver ces instants où l’immense se rencontre dans l’imperceptible, quand la lumière effleure des parcelles d’or que l’eau invente), et le lieu même de cet enjeu: le poème comme une ouverture sur l’inconnu. Un petit rectangle de mots qui donne sur ce qu’on ne sait pas…

Ce que nous dit ce livre, c’est qu’il n’y a pas de différence “ ontologique ”, comme disent les philosophes. Qu’il n’y a pas la réalité où nous vivons et une “autre réalité” (le réel) mais que c’est le même monde éprouvé différemment. Tout cela dans ce travail minuscule apparemment futile qui consiste, dans le langage, et avec l’aide du regard, à faire bouger le langage, y mettre du jeu pour que dans cet imperceptible bougé – dans la lueur de cette lanterne de mots dont nous avons parlé – quelque chose d’autre puisse apparaître.

Le monde est. On ne le voit pas. On ne voit que du langage. On voit des mots. Regarder, c’est lire, épeler les choses. Et si telle est la “réalité”, comment accéder au réel, comment éprouver la présence ? Arriverons-nous à la saisir ? La gardera-t-on ou nous échappera-t-elle toujours ? Octavio Paz disait qu’il fallait “donner des yeux au langage”. C’est lui qui nous dit, au début de son grand poème autobiographique Pasado en claro que “ voir le monde c’est l’épeler ”. Que percevoir c’est déjà nommer. Nous ne voyons pas les choses mais seulement leur nom. Alors, “ donner des yeux au langage ”, ce serait justement détruire ces “ mots qui sont mes yeux ” (Paz), qui nous forcent à voir et donc nous empêchent de voir, pour, sur les ruines de la langue utilitaire et du sens institué, dans un langage qui ne nous prendrait pas nos yeux mais nous les donnerait, voir enfin. Ceci dit, il faudrait ajouter cette nuance importante : donner des yeux au langage, c’est aussi lui donner une oreille. Car ce que nous voyons dans le poème, en fait, nous l’entendons. À travers le passage silencieux d’une voix qui s’est mise à parler et qui, soudain, en sait bien plus que nous. À condition que notre encombrante identité se soit mise en veilleuse, pour que dans l’espace laissé libre par son retrait, autre chose puisse advenir. Cet autre qui est je (Rimbaud), ce “ latent compagnon qui en moi accomplit d’exister ”. “Réel” sans doute inaccessible, mais dont nous pouvons en tout cas avoir le pressentiment.

Reste alors à rendre compte de l’événement toujours recommencé d’être là, ici et maintenant. Sur cette bascule du présent. Voir en écrivant, à l’écoute de ce qui parle et pourrait n’avoir jamais de fin. Entrer, par l’intermédiaire d’un petit carré de mots, dans le miracle quotidien et extraordinaire d’être vivant.

Le hasard peint des couches de marques sur le sol, les portes, les murs, en omniscient caché, créateur de sens. Le temps griffe les surfaces, trace, grave et demeure. Effleurage mystique du toujours non su, caresse du réel calligraphiant notre radicale ignorance. Presque rien, pas grand-chose, voilà ce qui reste quand on se retourne et que les yeux ont regardé. Moins qu’un chemin, moins que des traces, juste un miroitement évaporé. Comme si rien n’avait jamais été. Mais si ce rien qui n’est quand même pas rien, et si ce n’est pas le rien d’en haut dont parlait Simone Weil, ce serait le rien d’ici-bas comme une transcendance qui logerait dans l’immanence, un rien germinatif, quelque chose de l’ordre de ce “ rien qui fait tout surgir ” dont parlait Sören Kierkegaard ?

L’œil vendange et traduit, écrit encore l’auteure, chaque brin des signes posés dans la mémoire des rues, lisant les pages concrètes du visible. Ce sont paroles errantes, odyssée nombreuse des tourments d’inconnus. Entrant par effraction on entend les angoisses du monde. Et il n’est pas d’autre monde que l’infinité de celui-ci. Ailleurs est ici. L’autre est en moi, en nous. Rien de clos, de fermé : tout est poreux dès lors qu’on cesse de laisser agir cette perception utilitaire qui est la nôtre à longueur de temps. Alors on se sent traversé comme par l’univers entier. On ne voit rien et on voit tout. Rien – nullam rem: aucune chose en particulier et toutes à la fois. Hors cadres, hors codes, hors sens (dans les deux sens) ; ce qu’on ne peut ni percevoir ni appréhender, ni même imaginer, mais qui est là : la plénitude imperceptible de ce qui est. Non pas une transcendance, un arrière monde, mais, plutôt, oui, une transcendance dans l’immanence – une immanence absolue. Contre les idéalisations, les sacralisations et les théologisassions (positives ou négatives) de tous poils, l’affirmation de l’essentielle continuité du monde.

Ce livre est la démonstration que la quête spirituelle, se passant de toute référence à la transcendance divine, appartient aussi à qui a fait du monde l’objet de son amour et y adhère tout entier pour s’y confondre, ainsi que le disent les derniers mots du texte : Objectif dénuement / rien ne possède / car rien n’est possédé. Le Je se dépouille même du Je. Et dans cette démarche de regard que nous propose Marie-Claude San Juan, il n’y a aucune différence entre le sens et la lumière…

Michel Diaz, 01/10/2022

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