Le petit train des gueules cassées – recueil collectif

Note de lecture de Brigitte Guilhot, publiée sur le blog de L’Ours blanc (Bernard Giusti), février 2021

Je me suis immergée dans « Le Petit train des Gueules cassées » – recueil collectif de 10 auteurs et 13 nouvelles – et j’en ai ramené quelques perles que je vais évoquer brièvement ici pour donner aux lectrices et lecteurs que vous êtes l’envie d’en savoir plus.

« À toute fin d’oubli » de Tristan Préal ouvre le recueil. Je savais que le thème de cette longue nouvelle était éprouvant (une enfance brisée par la mère) et sans doute autobiographique (ou alors c’est bien imité), j’avais donc un à priori de réserve. Si l’écriture n’est pas là, oh là là, je craignais le pire. Mais elle est là, précise, concise, sans pathos inutile et la construction aérée et fluide permet au lecteur de suivre ce monologue, alternant le « je » et le « tu », avec intérêt et empathie.

Extrait : « Une poupée black, des longs cheveux crépus, c’est Douce. Douce est recollée de partout, surtout au niveau du cou. Comme une prémonition de ce que sera mon propre cou quelques années plus tard : brisé.
J’ai été élevé comme une fille. Je promène ma poupée dans une mini poussette bleue. Je fais pipi assis parce que c’est plus propre.
Et puis, il y a ses crises de temps à autre, et Douce qui passe par le vide-ordures.»

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La belle « Lettre d’un inconnu » de Christian Rome est celle d’un homme éperdument et secrètement amoureux de Frida Kahlo depuis l’époque de leurs études à l’Escuela Nacional Preparatoria. Cette lettre écrite des années plus tard – alors que lui-même a eu le menton arraché et la gueule cassée par une balle tirée au cours d’un assaut militaire contre un groupe de jeunes communistes – nous plonge ou nous replonge dans la vie flamboyante de la grande artiste mexicaine dont le corps torturé et la passion pour Diego Rivera ont inspiré l’œuvre jusqu’au bout.

« Chère Frida,
J’ai longtemps hésité avant de t’écrire cette lettre. Quand je dis longtemps, c’est presque une vie entière que j’évoque. Tu ne me connais pas, mais moi si, je te connais. Et bien au-delà de la notoriété d’artiste que ton incomparable et si troublant talent de peintre t’a procuré. Tu ne peux sans doute t’en souvenir mais nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Et ces rencontres ont marqué ma vie à jamais. Si tu lis cette lettre jusqu’au bout, tu comprendras les raisons pour lesquelles j’ai mis tant d’années à oser te l’adresser. Tu comprendras aussi – en tout cas je l’espère – pourquoi tu fais partie aussi intimement de ma vie. »

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Dans « Dites-moi une chose, une seule » de Michel Diaz, un homme se souvient de la troublante rencontre faite des années plus tôt au cours d’un dîner (alors que sa femme et lui faisaient une croisière) avec un homme âgé, artiste-peintre à la carrière brillante, élégant et énigmatique. Au cœur de cette phrase qui donne son titre à la nouvelle, se niche la question obsédante et à jamais sans réponse du drame qui a brisé la vie du vieil homme.

« Avant le souper, par hasard, nous avions fait connaissance, Alice et moi, de cet homme élégant, d’apparence d’abord réservée, qui s’était présenté comme un artiste-peintre. Il avait insisté pour nous offrir nos verres, puis pour que nous partagions sa table au dîner. Nous avions accepté, renonçant à notre emplacement habituel.
(…) Après quelques échanges qui nous permirent de nous sentir mieux à l’aise, et bientôt en confiance, il se laissa aller et parla sans interruption pendant tout le repas, d’une voix égale et posée qui de temps en temps s’égayait, s’égarait dans des rires, nous racontant des histoires merveilleuses et de fines plaisanteries. Il irradiait la convivialité, celle de l’homme d’expérience, du sage. »

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Dans cette autre nouvelle, « Compte à rebours », Michel Diaz nous entraîne avec sa virtuosité habituelle à la rencontre d’un personnage visionnaire et complètement loufoque qui adresse une lettre à un animateur de radio pour deux motifs : trouver une femme et présenter les plans du vaisseau spatial qu’il a conçu et qui permettrait à l’espèce humaine d’aller explorer d’autres planètes, tirant ainsi « son épingle de l’immense merdier où elle s’est fourrée et où elle crèvera bientôt, la gueule ouverte. »

« De caractère, je me définis comme gentil, tenace, honnête, sensible, un peu timide, mais travailleur, sociable, dynamique et naturel. J’ajouterai que je ne suis ni fumeur, ni alcoolique et que je n’ai jamais touché à aucune sorte de drogues. Pour le physique, je ne suis pas Alain Delon, mais de toute façon c’est un homme auquel je n’aimerais pas ressembler. »

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Dans « Ce n’est pas tout à fait Ben… » de Sylvie Prolonge, une femme (Eudora) prend le chemin de l’aéroport, comme chaque matin, pour aller attendre son amant disparu dans un accident d’avion cinq mois plus tôt. Dans ce no man’s land dont elle connaît chaque recoin, elle observe les corps qui se retrouvent, s’enlacent, s’embrassent puis s’éloignent et, soudain, croit reconnaître Ben, tandis que le lecteur se laisse embarquer dans cette folie douce et mélancolique, délicatement écrite.

« Il se tait et sourit. On dirait qu’il ne peut lui offrir que ce silence et ce faible éclat de l’âme dans les yeux bleus. Son histoire serait moins triste s’il n’avait pas eu les yeux si bleus. Elle a l’impression qu’il marche dans une sorte de sommeil. « Ben, réveille-toi ! » Elle voudrait qu’il lui dise où il a franchi sa première frontière, le lui dire à elle qui tourne à jamais, de jour en jour, chez elle dans le globe de l’aéroport, qui va et vient sans but précis, à attendre sans fin le retour de l’homme qu’elle aime et qui faisait partie des passagers de l’avion qui a sombré en mer. Elle voudrait donner sa douleur à d’autres passagers. »

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Des sept autres nouvelles, deux sont de ma pomme de scribouilleuse :

« Pierre (regarder, c’est tuer) » raconte à la première personne du singulier l’histoire d’un jeune type de 33 ans dont le corps et le cœur ont été cassés lorsqu’il était enfant. Depuis, il met toute sa hargne à haïr le monde et lui-même avec une cruelle lucidité. Ce soir-là, dans le bar où il a l’habitude de réfugier sa solitude, il observe une femme et son amant. Plus tard dans la soirée, le regard de cette inconnue va le toucher au plus profond de lui-même ; le consolant enfin.

« J’étais donc devant cette table, la béquille enfoncée dans ma tête, lorsqu’elle est arrivée.
J’ai tout de suite remarqué ses jambes.
S’il y avait eu mort d’homme ce soir-là, j’aurais juré à la police – affamé, bastonné et à moitié aveugle sous leur lampe à la con – qu’elle portait des bas. Le seul problème c’est que, s’il y avait eu mort d’homme, c’est moi qui serais mort. Mais j’ai manqué de courage. Alors, je la regardais traverser la salle et je la voyais s’approcher. Je me disais : « Elle va s’arrêter ! ».
Mais elle continuait.
Toutes les tables étaient libres et – allez savoir pourquoi – elle est venue s’asseoir à côté de moi. »

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« Le dernier visiteur » met en scbène une vieille prostituée et sa chatte Foufoune qui coulent des jours heureux, profitant d’une retraite bien méritée « après 30 ans de bons et loyaux services ». Ce soir-là, alors qu’elles regardent tranquillement « Les enfants de la télé », on frappe à la porte.

« Alors, ma Foufoune, c’est un de mes clients qui l’a baptisée quand je l’ai eue toute petite. Ça a l’air idiot, la chatte d’une putain qui s’appelle Foufoune, mais ça lui est venu spontanément :
– Elle est mignonne comme ta foufoune !, il m’a sorti en me plantant son zob en stéréo.
Et c’était parti !
Elles s’adoraient toutes les deux, Foufoune et ma chatte. La première dormait blottie contre la seconde et quand, par hasard, j’en portais une, elle se glissait dans ma culotte.
– Sors de là, Foufoune !, je la suppliais, énervée par ses petits coups de langue râpeuse.
Mais rien y faisait. Je crois qu’elle me prenait pour sa mère et elle me tétait comme personne. Mes habitués, ça les faisait marrer et je partais à rigoler avec eux en les entretenant dans l’illusion qu’ils étaient plus malins qu’elle, alors que j’étais bien placée pour le savoir que l’experte de la bande c’était ma Foufoune. »

Brigitte Guilhot

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