Isabelle Delpastre – Le souffle du sacré

Note de lecture d’Isabelle Delpastre.

Le souffle du sacré

Michel Diaz – Patrice Delory

Éditions Unicité, 2026

Il est des livres qui se donnent à lire, et d’autres qui demandent d’abord à être regardés. Le souffle du sacré, de Michel Diaz, avec les peintures de Patrice Delory et une postface de Claude Louis-Combet, appartient aux deux catégories. Publié aux éditions Unicité en 2026, l’ouvrage se situe à la rencontre de la poésie, de la peinture et d’une interrogation métaphysique sur ce qui, dans l’être humain, demeure irréductible à toute définition.

Il serait pourtant réducteur de voir, dans ce beau livre qui tient la promesse de son ambition, une simple rencontre entre un poète et un peintre. Les œuvres de Patrice Delory et les textes de Michel Diaz ne se contentent pas de se répondre : ils s’approfondissent et s’enrichissent mutuellement. À la matière picturale, Diaz apporte une voix ; à la parole poétique, Delory offre une présence, une énigme, un visage.

L’ouvrage n’est donc ni un recueil de textes illustré, ni un catalogue de peintures accompagné de commentaires. Les peintures ne cherchent pas à donner une image aux mots, pas plus que les poèmes ne prétendent expliquer les tableaux. Chacun travaille dans son propre langage, mais tous deux avancent vers une même zone d’incertitude : celle où le visible touche à l’invisible, où la présence se confronte à l’absence, où le visage devient à la fois identité et énigme.

Mais la poésie de Michel Diaz apporte à cette rencontre une dimension particulière : ouvrant plus grand notre regard, elle rend plus sensible encore, dans cette peinture, tout le spirituel qui s’y trouvait déjà. Elle ne nomme pas le mystère pour le réduire à une croyance ou à une doctrine ; elle crée les conditions d’une expérience intérieure. Le regard posé sur le visage devient peu à peu interrogation sur l’être, la présence, la finitude et ce qui, en l’homme, semble dépasser l’homme : « On peut se demander : qui est-ce ? d’où vient-il ? de quelle histoire ? de quel temps ? de quelle naissance indécise ? de quelle mort indécidée ? ».

Et c’est précisément le visage qui constitue le grand foyer du livre.

Chez Patrice Delory, le visage n’est jamais un simple sujet pictural. Il est le lieu où la peinture se confronte à l’énigme de l’humain. Ses figures semblent apparaître à la surface de la toile comme des présences en devenir, prises entre apparition et effacement. Le peintre travaille ainsi sur une frontière instable entre figuration et abstraction. Le visage demeure suffisamment reconnaissable pour que nous puissions y projeter une personne, une histoire, une présence ; mais les contours, les traits et les matières défont constamment cette première reconnaissance. La peinture ne fixe pas définitivement le visage : elle le met en mouvement.

Il y a chez lui une véritable poétique de la matière. La surface picturale conserve les traces de ce qui a été recouvert, effacé, repris ou déplacé. Les formes semblent émerger d’une profondeur qui demeure en partie inaccessible. La couleur, le trait, la touche picturale participent eux aussi à cette apparition précaire. A peine dessiné parfois, souvent scruté comme une apparition fantomatique, fiévreux ou impassible, serein ou douloureux, le visage ne semble donc pas toujours posé sur la toile comme une image achevée : il surgit de la peinture elle-même et semble vouloir y sombrer.

Cette dimension donne aux œuvres de Delory quelque chose d’archéologique, en même temps qu’une dimension onirique. Regarder un visage, c’est parfois avoir le sentiment d’assister à une découverte, comme si quelque chose d’humain avait été enfoui dans la matière et cherchait à revenir à la lumière. Mais cette remontée vers le visible reste fragile : un trait apparaît puis se perd, une bouche se devine sans se livrer entièrement, un regard nous atteint avant de se dissoudre. La peinture fait ainsi éprouver une présence sans en livrer le secret.

Mais les visages de Delory ne se contentent pas d’être regardés : ils nous regardent. Le spectateur, qui se croyait extérieur à l’œuvre, découvre qu’il y est lui-même impliqué. Le visage peint devient alors un miroir paradoxal : non pas celui de notre apparence, mais celui de notre condition. Marc Wetzel a justement observé que Delory ne peint pas seulement « quelqu’un », mais plus profondément « le fait même d’être quelqu’un ». Ses figures renvoient ainsi à une expérience universelle : la difficulté d’être une personne, de construire une identité tout en sachant qu’elle demeure fragile, provisoire, exposée au temps et à la disparition.

C’est cette ouverture que la poésie de Diaz va investir. Sa poésie ne traduit pas la peinture : elle la fait résonner intérieurement. Elle laisse subsister l’opacité de l’image, mais en écoute les vibrations. Le poète ne cherche pas à résoudre l’énigme des visages de Delory ; il l’habite, « Visage où nos regards cherchent leur propre trace afin de se voir être ».

Cette attitude d’écoute est déjà, en elle-même, profondément spirituelle. Elle suppose de reconnaître qu’une part de l’être et du monde échappe à la maîtrise du langage. Le poème ne vient pas conquérir le mystère, mais s’en approcher avec respect : « On se tient là, face à ce qui, derrière son regard, cherchant sa nuit, se tient reclus dans sa geôle de solitude ».

C’est là que se situe sans doute l’une des dimensions essentielles de l’écriture de Michel Diaz. Sa poésie n’impose pas une réponse métaphysique. Elle ouvre un espace intérieur dans lequel le lecteur peut éprouver le doute, l’émerveillement, la fragilité et la présence. Car le tableau nous atteint par sa présence, et le poème permet à cette présence de devenir une expérience intérieure. Ce qui était une forme devient une émotion, ce qui était une matière devient une mémoire, ce qui était un visage devient une interrogation sur notre propre existence : « Et voilà qu’à le regarder, je suis devant toutes les routes, devant ce long sentier qui se découvre à l’aube quand s’y lève un appel blessé, devant ce dur chemin qui me ramène jusqu’à moi ».

L’un des apports majeurs de Diaz est ainsi d’introduire dans l’expérience visuelle une durée intérieure, mais aussi cette profondeur spirituelle que nous évoquions plus haut. La peinture saisit dans l’instant ; la poésie permet à cet instant de descendre en nous et d’y poursuivre son travail. Le poème ne nous dit pas ce qu’il faut croire. Il nous apprend plutôt à demeurer disponibles à ce qui nous dépasse.

Dans son écriture, le visage porte aussi ce qui l’a précédé et ce qui lui survivra. Le présent du tableau se charge de passé, de mémoire, de perte et d’attente. Il devient un seuil entre le visible et l’invisible, entre l’individu singulier et une dimension plus universelle de l’humain. Le visage nous rappelle que nous sommes des êtres incarnés, vulnérables, mortels, mais aussi capables de nous ouvrir à ce qui nous dépasse.

C’est ici que le titre du livre prend toute sa portée. Car qu’est-ce que le sacré ?

Michel Diaz ne semble pas vouloir enfermer ce mot dans une définition religieuse. Le sacré peut être ce qui, en nous, échappe à la banalisation ; ce qui demeure inviolable ; ce qui résiste à la violence, à l’usure et à l’effacement. Il peut surgir dans une rencontre, dans un visage, dans une œuvre d’art ou un paysage, mais aussi dans la conscience aiguë de notre finitude.

Le sacré n’est donc pas nécessairement ailleurs. Il peut être au cœur même de l’humain. C’est précisément ce que la poésie de Diaz permet de pressentir. Elle ne proclame pas le sacré : elle en crée la possibilité d’expérience. Elle invite à ralentir, à écouter, à se tenir devant ce qui ne se laisse pas immédiatement comprendre. Le « sacré » devient moins un concept qu’une qualité de présence. Et cette présence est peut-être précisément ce que le mot « souffle » désigne.

Le souffle est ce qui ne se voit pas et qui pourtant anime. Il appartient au corps tout en semblant le dépasser. Il est signe de vie, mouvement, respiration, passage. Dans Le souffle du sacré, cette notion prend une portée symbolique évidente. Le souffle circule entre la peinture, la poésie et le lecteur : du peintre vers la toile, de la toile vers le poète, du poème vers le lecteur, et du lecteur vers une part plus secrète de lui-même.

La poésie de Diaz cherche précisément ce point de passage. Elle part du visible — le visage, la matière, la trace — pour conduire vers une réalité plus intérieure. Elle ne quitte jamais complètement le monde sensible, mais elle l’ouvre à une autre profondeur. Le spirituel n’est pas une fuite hors du réel : il naît d’une manière plus intense de le regarder.

C’est pourquoi les poèmes ne viennent pas seulement accompagner les tableaux. Ils les dévoilent, non pas en leur imposant un sens religieux, mais en révélant ce qu’ils contiennent de questionnement sur l’existence.

Face à la fragilité de l’être, Le souffle du sacré ne propose donc ni certitude ni consolation facile. Il oppose à l’effacement la présence de l’œuvre, à l’oubli la mémoire, et au silence une écoute capable d’accueillir ce qui ne peut être dit.

Mais Le souffle du sacré est aussi un livre sur le regard.

Regarder véritablement suppose de renoncer à vouloir tout comprendre immédiatement. Il faut accepter que l’œuvre résiste et lui laisser le temps de nous atteindre. Si la peinture de Delory ralentit la reconnaissance, la poésie de Diaz ralentit à son tour la pensée. Elle nous détourne de la réponse immédiate et nous installe dans l’entre-deux : entre présence et absence, mémoire et oubli, visible et invisible, savoir et pressentiment. « On aimerait pouvoir s’arrêter de penser, un instant seulement, regarder au-delà de ce qui obstrue ce regard, regarder simplement ce qui s’annoncerait comme une plausible clarté. »

La poésie de Diaz ne ferme pas le sens, elle l’ouvre. Elle donne une voix à ce que la peinture laisse dans le silence, et ouvre le visible à une profondeur spirituelle, sans jamais prétendre parler à la place du mystère. Transformant le regard en écoute, elle fait de l’image une question et du silence une matière poétique. Elle conduit le lecteur de la présence sensible vers une interrogation plus vaste : qu’est-ce qu’être humain ? Que demeure-t-il de nous lorsque tout s’efface ? Quelle présence peut subsister au cœur même de notre fragilité ?

La poésie de Diaz est ainsi le prolongement invisible et intérieur de la peinture. Elle poursuit ce que le regard a commencé et conduit peu à peu le lecteur vers ce qui ne se voit pas.

Au terme du livre demeure une conviction : le sacré n’est peut-être pas ce qui nous sépare du monde, mais ce qui nous apprend à le regarder autrement. Un visage. Une matière qui tremble. Une forme qui apparaît, puis disparaît. Une parole qui cherche son chemin. Un silence qui demande à être entendu. Une présence entre lumière et ombre. Une blessure, une absence.

Et derrière tout cela, quelque chose insiste. Quelque chose que nous ne pouvons ni saisir ni nommer complètement, mais dont la peinture et la poésie permettent parfois de percevoir le passage. Quelque chose qui nous rappelle que notre fragilité n’est peut-être pas seulement ce qui nous condamne à disparaître, mais aussi ce qui nous rend capables de recevoir, d’aimer, de contempler et de nous ouvrir à ce qui nous dépasse.

Un souffle. Le souffle fragile et obstiné de ce qui, en l’homme, refuse de disparaître.

         Isabelle Delpastre

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