Embrasures

Pour maintenir ouverte l’embrasure, postface de Michel Lamart à Embrasures (éd. Le Taillis Pré, avril 2026)

Pour maintenir ouverte l’embrasure…
Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des
issues sur l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble
possible, et où l’hypothèse se précipite. La conjecture
a son compelle intrare. Si l’on passe en certains lieux et
devant certains objets, on ne peut faire autrement que
de s’arrêter en proie aux songes, et de laisser son esprit
s’avancer là-dedans. Il y a dans l’invisible d’obscures
portes entrebâillées.

Victor Hugo, L’Homme qui rit
Première partie, L’arbre d’invention humaine


Le projet de ce livre (long poème, méditation poé
tique, essai ?) de « haulte gresse », au genre littéraire indé
terminé – et c’est tant mieux ! –, s’affiche dès son seuil :
dire le monde, ou, plutôt, sa rumeur ? Certes ! Mais
« dans une langue unique et simple où l’esprit de l’uni
versel se serait par bonheur invité ». Ce « par bonheur »
(i.e. chance, bénédiction, faveur) pourrait fort bien se
lire : « pour le bonheur universel ». Cette précision quasi
biblique (allusion transparente à la Babel originelle : « La
terre n’avait alors qu’une seule langue et qu’une même
manière de parler 1. ») qui sert de pacte de lecture signale
une intention où la Parole prend, d’emblée, le dessus sur

  1. Ancien Testament, Genèse, chapitre xi, 1.
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    l’autorité auctoriale. Point d’hermétisme mallarméen (ou
    autre !) ici, mais, plutôt, un dépouillement qui court
    circuite le lyrisme de notre extrême contemporain au
    jeunisme revendiqué. Et, surtout, un souci de partage
    propice au souverain bien souhaité par le poète. Presque
    une déclaration de guerre, en somme, à la sinistrose, au
    désenchantement, à la maladie chronique de l’indivi
    dualisme encouragé par le Tout-État-Numérique. Mais,
    également, la ferme condamnation du pessimisme noir
    de notre civilisation qui, non contente de savoir, après
    Valéry, qu’elle est mortelle, attend le coup de grâce final
    dans un affrontement général, nucléarisé… Le thème de
    la formule semble alors glisser de la langue vers un bon
    heur porteur d’espoir fou au milieu du chaos. Voilà pour
    le programme. Il appartient au poème d’en étoffer le pré
    dicat et de démontrer le bien-fondé d’une utopie visant
    le rapprochement ontologique des hommes.
    Plus question, en tout cas, d’« habiter poétiquement
    le monde » comme le voulait Hölderlin il y a tout juste
    deux cents ans. Trop d’horreurs fomentées par les bour
    reaux du Beau qui, depuis, ont assassiné le Progrès, dis
    sous dans le néant sa naïve croyance et, en échange, nous
    ont inoculé la peur et le repliement sur soi. Divide et
    impera. Les poètes d’aujourd’hui ont viré leur cuti. En
    témoigne Michel Diaz, l’homme lumineux tel qu’en son
    nom ressemble. Ce qu’il appelle « l’esprit de l’universel »
    reprend à son compte ce que le xviiie siècle, éclairé par la
    flamme de la raison, cherchait à imposer aux peuples : les
    Lumières. Non celles du néon ou du led, mais celles de
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    l’intelligence qui n’a que faire des artifices technologiques
    du moment. C’est par la langue qu’elle se manifeste bril
    lamment. Pour peu qu’on ne lui substitue pas, en lieu
    de page, l’embrasure corrompue et restrictive d’un écran
    censeur de la majeure partie du réel…
    Certes, l’argument n’est pas nouveau et Marc Fumaroli,
    dans Trois Institutions littéraires 2, le rappelle en ces termes :
    le « génie de la langue française » est un lieu commun qui
    se répète en écho, d’époque à époque. Il signale que
    L’argument de l’universalité, titre de noblesse
    retrouvée à la fin du xvie siècle, s’est imposé au xviiie
    siècle comme un constat jubilatoire.
    Observons, toutefois, que Michel Diaz n’invoque
    dans son beau livre aucun « génie ». Cette hyperbole,
    destinée à flatter l’orgueil national, est étrangère à son
    propos. Il ne s’agit donc pas d’une référence savante dans
    laquelle, par contamination de sens, l’ingenium emprunté
    aux rhéteurs latins de la formule citée plus haut n’aurait,
    ici, aucun droit de cité. Voltaire, dans son Dictionnaire
    philosophique, lui attribue une « qualité de l’âme », vague
    notion qu’il préfère nuancer en « raison ingénieuse ». Car
    la raison éclaire et les embrasures de la post-modernité,
    peu habituées aux lumières d’une conversation de plus
    en plus indigente, ont grand besoin de s’abreuver à des
    sources enfin revivifiées. En tout cas, à une clarté débar
  2. Gallimard, Folio/Histoire, 1994.
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    rassée de tous barbarismes, solécismes, clichés et autres
    scories qui noient le poisson et mettent en péril l’authen
    tique échange qu’autorisait l’art de la conversation de l’âge
    classique et dont a hérité, faute de mieux, le roman. Non,
    le vieux Boileau n’a pas tout faux (son conseil d’emboîter
    le pas à Malherbe devrait nous parler : « Marchez donc
    sur ses pas ; aimez sa pureté, / Et de son tour heureux imi
    tez la clarté 3. ») ! Si Diaz parle de « bonheur », c’est parce
    que, il le montrera ensuite, la langue est aussi un lieu, un
    locus amoenus de partage d’un mieux vivre ensemble. Ce
    à quoi nous aspirons tous, ce me semble…
    Loin de se borner à repeindre le naufrage civilisa
    tionnel aux couleurs déjà (dé)passées de notre extrême
    contemporain, le poète se désole de la débâcle langagière
    dans laquelle, vieux hussards défaits par l’Ère Numérique,
    nous nous débattons : nous sommes
    plus pauvres en parole qu’un rayon de lune…
    n’ayant pour tout salut que ce langage mis à nu dans
    son impossible saisie des choses.
    De la Lumière de la raison à celle, funèbre, de la lune,
    il n’y a qu’un pas vers l’inhumanité. Quelle décadence !
    Le constat est sévère et sans appel. Une Bérézina de
    l’âme ! Sévère, parce que le poème actuel (trop souvent
    complaisant envers soi-même) ne nous a guère habitués
    à condamner l’indigence du verbe contemporain. Au
  3. Art poétique, Chant i.
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    contraire ! Sans appel, parce qu’il fait écho au fameux pré
    cepte camusien devenu cliché : « Mal nommer un objet,
    c’est ajouter au malheur de ce monde 4. » Parain fait du
    langage « une question métaphysique ». Il pose qu’ « Il
    s’agit de savoir si notre langage est mensonge ou vérité ».
    On le voit, cette question présente une pertinence et une
    actualité confondantes dans le débat contemporain. Un
    « vrai sujet » s’exclamerait le chœur journalistique récon
    cilié. Michel Diaz prend le relais de celui qui ne fut jamais
    étranger à l’esprit de révolte :
    Il suffit que le langage soit privé de sens, dit
    Camus suivant Parain, pour que tout le soit et que le
    monde devienne absurde. Nous ne connaissons que
    par les mots. Leur inefficacité démontrée, c’est notre
    aveuglement définitif.
    Avec cette différence : le champ politique ne sera pas
    exploité dans les « embrasures » qui nous intéressent. En
    tout cas, pas frontalement…
    En effet, c’est moins le mieux dire que le comment
    dire qui préoccupe notre poète. Tel est le degré zéro de sa
    problématique. C’est-à-dire, le parti pris des mots, obses
    sion de la modernité au moins depuis Mallarmé 5 jusqu’à
  4. Extrait d’une recension, par l’auteur de L’Étranger, du dernier
    livre de Brice Parain paru en 1944 dans la revue Poésie 44 et repris
    dans Œuvres complètes, vol. i, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
    p. 901-910.
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    Ponge et au-delà. Michel Diaz reprend à son compte la
    tradition du conflit archétypal mallarméen du « sol et de
    la nue » – chez lui, les mots doivent tracer un sentier idéal
    « que n’assombrirait aucun nuage ni aucun regret ». Il faut
    leur demander « de nous rendre l’ombre plus hospitalière,
    le jour plus accueillant et l’univers plus proche ».
    Les mots, donc, seraient responsables de tous nos
    maux ? Ce n’est pas aussi simple !
    Le poème est ambivalent, à la fois « mémoire du
    chemin » mais aussi « ligne de partage entre lumière et
    ombre ». Le poète est un Sphinx tout autant suicidaire
    que celui de la fable mythologique. L’homme ne choisit
    pas le sentier de montagne (cévenole). C’est l’inverse ! À
    la croisée des chemins, il pose l’éternelle énigme :
    n’avons-nous pas d’autre origine que ce hasard qui
    a fait naître d’autres hasards sur les lignes à demi
    effacées d’une marelle où le pied d’un absurde dieu
    pousse le palet de nos vies ?
    Voilà réglée la question de la transcendance. Tout,
    ici-bas, n’est que pur hasard. L’être humain, passif par
    essence, ne perçoit du monde, par l’embrasure ouverte
    « sur le temps imprenable » qu’un « spectacle d’ombres,
    de feu et d’eau » qui nous remet « à notre juste place,
    celle que le hasard peut-être aura choisi de foudroyer ».
  5. cf. « Le Tombeau d’Edgar Poe », véritable apocalypse du verbe
    poétique. Il s’agit de « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu ».
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    Retour à la caverne de Platon, et donc à la philosophie.
    Seule certitude : le doute pascalien, un nouveau pyr
    rhonisme. Poète et philosophe marchent main dans la
    main, côtoient l’abîme. Pascal : « nous n’avons ni vrai ni
    bien qu’en partie, et mêlé de mal et de faux 6. » La faute
    aux mots pour Michel Diaz « souvent si vains », abîmés
    dans une mémoire inopérante. Quant à la connaissance
    (« nous avons longtemps cru… »), elle n’est souvent qu’il
    lusion elle aussi. Dissipée, elle ne dévoile que le vide.
    Le poète/philosophe enfonce le clou dans le cercueil
    des certitudes. Il dresse un réquisitoire accablant quant
    à la prétendue domination de l’espèce humaine sur le
    monde. Nous n’avons « rien su tirer des à-coups de l’His
    toire ». Le bonheur ? « Le prétexte d’un long suicide. » La
    Terre n’a jamais tiré la leçon des siècles. Elle n’est pas le
    « jardin des délices » qu’elle aurait pu/dû devenir. Notre
    « règne » ? « Un discours en forme de noyade »… Échec
    sur toute la ligne ! Tout nous pousse vers l’abîme. Nous
    allons mourir. Alors soyons au moins humbles ! Si nous
    voulons renaître, souvenons-nous que pour accéder à la
    « vraie vie », notre présence au monde « ne se paie pas de
    mots mais de présence », laquelle se suffit à elle-même.
    La seule route possible est celle d’un poème où les mots
    serviraient de « relais du silence au silence ». Ce poème
    s’écrit dans la marche.
    Michel Diaz tire le signal d’alarme dans cet ouvrage
    nécessaire et courageux. Il développe une thèse quasi
  6. Pensées, « Les philosophes », 385-905.
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    militante dont l’urgence devrait convaincre les sourds,
    charmés d’habitude par leur unique voix. La leçon d’une
    Babel remise à l’ordre du jour – pour ne pas écrire « réin
    ventée » (sic) ! Un engagement ! Nous nous sommes trom
    pés. Nous avons cru dominer le monde. Nous l’avons
    pillé. Un retour en arrière nous forcerait à renaître, à
    vaincre la mort. Mais nous ne sommes pas Dieu comme
    nous l’avons cru après l’avoir tué. Il est urgent de penser
    poéthiquement grâce à une langue capable de reprendre la
    Parole dans l’assourdissante « rumeur du monde ». D’ou
    vrir les fenêtres, toutes les fenêtres, y compris celles qui
    font écran, grâce aux mots redevenus « embrasures » de
    l’âme. Et y laisser pénétrer la lumière…
    Notre siècle qui se perd, en se déshonorant, dans des
    guerres fratricides, tout juste bonnes à accroître la for
    tune des marchands d’armes et des prétendus « Grands »,
    a grand besoin de voix aussi puissantes et justes que celle
    de Michel Diaz pour ranimer le Feu d’une Parole capable
    de nous sauver de l’enfer que nous avons contribué, nous
    mêmes, à créer au lieu de réaliser un « ailleurs » possible. Il
    y a du Socrate chez ce poète.
    Méditons l’héritage d’un Hugo. Au siècle du Progrès,
    il a su, au péril de lui-même et non de sa gloriole, porter
    haut les valeurs d’une humanité ressuscitée par des mots
    enfin favorables à la vie et non ambassadeurs d’un dis
    cours de mort…
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    Parler, « apparemment la chose la plus facile du
    monde » ? ironise Camus.
    Vraiment ?

  7. Michel Lamart

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