Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

La troisième voix – Isabelle Lévesque & Pierre Dhainaut

La troisième voix

Isabelle Lévesque – Pierre Dhainaut

L’Herbe qui tremble, 2023

Note de lecture publiée in Concerto pour marées et silence, revue, N° 17, juin 2024

         Commençons par ces deux citations qui se trouvent au début de l’ouvrage. Deux voix en dialogue. Celle-ci : La neige fond, à dissocier l’armée / des graminées confondues. /// Je t’attends hors champ. Puis celle-là, qui prolonge la précédente : Les souffles sont fidèles, / ils font trembler les pierres / autant que l’herbe.

         Nous savons quelle complicité poétique lie, depuis bien longtemps, ces deux poètes. Une complicité qui se prolonge dans ce livre, « écrit à quatre mains » où chacun des auteurs, écoutant le poème reçu de l’autre, a écrit un autre poème qui en appellera à son tour un nouveau. Car « il n’est pas vrai, ainsi qu’ils nous le disent dans la quatrième de couverture, que l’écriture est une activité exclusivement solitaire : lorsqu’elle est pratiquée en commun, elle affine l’attention, la relance ». Ainsi, cette conjugaison de voix ouvre-t-elle, dans l’espace de la lecture, la possibilité d’une « troisième voix », au-delà de la singularité de chacun des poètes, en rendant plus poreuses les frontières de leur identité.

         Accompagné de quelques peintures de Fabrice Rebeyrolle qui traversent le livre, paysages criblées de lettres mais messages indéchiffrables, couleurs-matières puisant à la matière même des poèmes, La troisième voix est un beau recueil où la dentelle des mots d’Isabelle Lévesque et ceux de Pierre Dhainaut  tissent une toile qui nous conduit au cœur du monde sensible propre à chacun d’eux, nous introduit dans les arcanes de la poésie – mieux, dans la démarche d’un livre en train de se construire, dans « les forges du faire » – avec ses imprévus, sa part d’inconnu et de hasard, nous rendant d’autant plus perceptible l’élan créatif, ce souffle qui se hisse jusqu’aux mots et se fait voix dans le poème.

         Pierre Dhainaut écrit, dans sa postface à l’ouvrage, qu’ « un lecteur découvrant ce livre n’a pas à se soucier de savoir qui a écrit cette page, qui la suivante ». Et sans doute a-t-il raison quand il ajoute aussitôt « Chacun ne devient lui-même qu’en restituant à l’autre, transfigurés, les dons qu’il a reçus ». Et en effet, même sans chercher à restituer ce qui revient à l’un ou est attribuable à l’autre – puisque dans l’acte de lecture de ce livre cela n’importe plus –, l’écriture d’Isabelle Lévesque et celle de Pierre Dhainaut, tout en se répondant et s’enlaçant de page en page, se confondant même quelquefois, sont bien celles de l’une et de l’autre, avec leur souffle singulier, leur rythme leur musique propre, leurs couleurs et leurs thèmes. Nous retrouvons Isabelle Lévesque dans la fulgurance de ses images et dans la relation comme électrique de ses mots, ces expressions premières, sonnant parfois comme des sentences parlées par quelque bouche d’ombre d’où jaillit cet élan sonore qui à la fois donne naissance et fervente impulsion au reste du poème qui semble se dérouler de lui-même, comme nous reconnaissons aussi Pierre Dhainaut dans les textes qui sont de sa plume, sa voix et ses intonations, son attention aux mots, ses questionnements et ses réflexions sur le métier de poète, son regard sur les choses, et cet élan vital qui est le nerf principal de toute son écriture. Ecritures identifiables donc, pour peu que l’on soit attentif à leurs inévitables singularités, mais différences nécessaires pour que jaillisse justement cette « troisième voix », comme deux couleurs mélangées en donnent une autre, différente, ou comme deux notes de musique sont nécessaires pour produire un accord.

         Et ce sont cet accord et cette autre couleur qui ajoutent au livre cette dimension de « chambre d’écho », dé résonance et de vibration dont on prend un extrême plaisir à entendre les multiples variations. On voit alors ces textes avancer sur un fil qui s’invente sans cesse, mais laissant, sur le point d’équilibre, les poèmes poursuivre en secret leur travail.

         Marcher, marcher jusqu’à rendre identiques / un soir de grand vent, un matin de neige, / le chemin qui conduit sur la falaise… écrit Pierre Dhainaut.

         A quoi Isabelle Lévesque répond, ou ajoute, ou complète : Suspension, la ligne de la falaise / appelle le funambule, pour marcher / nous sommes tentés d’accrocher le ciel.

         « Comprendre, écrit encore Pierre Dhainaut, dans sa postface ce n’est pas se contenter de faire écho, c’est accroître. » Entrelacs et répons incessants, voix croisées et complices, à l’écoute de leurs silences. Et s’appuyer ainsi sur l’autre voix nécessite confiance, comme on a confiance dans la barre d’appui qui non seulement vous retient mais vous guide : alors, tenté(e) d’accrocher le ciel, de (se) pencher au-dessus du vide, l’une des voix s’écrie : dis-moi, dis-moi, oser / oser entendre, oser entendre une réponse.

         Marcher alors, en quête de réponse, sur ces « chemins qui ne mènent pas », pour reprendre un titre de Jean-Louis Bernard. Qui ne mènent pas ?… « Ici, nous dit Pierre Dhainaut, n’est pas un mot d’avares / Ici est transparent, il s’ouvre / il dit l’autre monde en ce monde. »

         Et voilà de ces mots qui redonnent confiance et élan, ouvrent chemin en terre de poésie vers un « autre monde » que les auteurs entrebâillent de page en page, mots qui tombent et se consument tout en emplissant la mémoire et ajoutant au silence pour nous aider à prendre possession de ce qui nous appartient depuis toujours. Mot qui dit l’aube avant de la rejoindre. Mots de poètes, qui nous accompagnent et nous aident à avancer vers ce peu de lumière promise à l’horizon des jours.

         Michel Diaz

Le ciel jaloux des roses – Alain Duault

Le ciel jaloux des roses

Alain Duault

Editions Gallimard, 2023

Note de lecture publiée in Diérèse N° 89 (hiver-printemps 2024)

         Voyager ? Partir ? Ne pas partir ? Ou partir, mu par quelle nécessité, et à la recherche de quelle illusion ?… Que l’on nous permette de citer ces quelques vers de Fernando Pessoa dont la personne du poète apparaît dans ce livre d’Alain Duault : À la veille de ne jamais partir /du moins n’est-il besoin de faire sa valise /ou de jeter des plans sur le papier / avec tout le cortège involontaire des oublis / pour le départ encore disponible du lendemain. / Le seul travail, c’est de ne rien faire / à la veille de ne jamais partir. Et pourtant l’on s’en va, comme depuis toujours on est parti. Là-bas, selon son cœur et ses désirs. Pour en garder des traces, en ramener des mots et des images.

         Alain Duault donne à son recueil le sous-titre de poèmes carnets de voyages. En effet, le poète Alain Duault voyage, beaucoup peut-être, et nous pouvons trouver, dans d’autres de ses ouvrages, nombre de références à ces voyages. Dans celui-ci, comme l’écrit justement Jean-Paul Gavard-Perret dans la courte présentation de ce livre ; « Des cerisiers en pleurs de Kyoto, Delhi et son souk aux soies, Hanoï, ses lacs, sa rue des peignes et des pipes à eau, Lisbonne et son fado, Bayreuth et bien d’autres lieux encore se développe une poétique de l’espace et de l’extase ». A ces lieux, nous ajouterons encore New York et son odeur de marrons, la baie d’Halong et ses hauts fantômes de pierre grise, le fleuve Mékong, rivière des neuf dragons, ou Mandalay et sa pagode aux sept cent vingt-neuf stupas

         Dans ces notes de voyage, textes en prose où apparaissent et se mêlent, comme il se doit, descriptions de lieux, de monuments, évocations de gens croisés ici où là, d’ambiance urbaines ou plus sereines, informations historiques ou culturelles, s’intercalent des fragments de poèmes que l’on retrouve généralement regroupés en fin de chapitre. Aussi ce recueil est-il aussi bien, en effet, un « carnet de voyages » autant qu’un recueil de poèmes qui auraient pu faire l’objet d’une édition séparée. Pourtant, le choix singulier de la composition de cet ouvrage nous permet de comprendre mieux comment le processus poétique se met en marche à partir des images, des sensations et des émotions éprouvées sur place, et combien il leur est étroitement lié. J’aime, écrit l’auteur, ces voix blessées /qui résonnent et glissent et /S’estompent avec les nœuds
les boucles des visages
. Nous entrons là, en quelque sorte, dans les coulisses de la création poétique, témoins de la manière dont les mots cherchent à aller au-delà d’eux-mêmes pour exprimer ce que la simple langue du récit serait bien plus maladroitement incapable de nous communiquer puisque, comme l’écrit encore J.-P. Gavard-Perret, « Pour Duault, il fait toujours suffisamment jour et ses yeux brillent devant l’extase du monde quand se précipitent des silhouettes qui filent entre les murs. » Et nous dirons volontiers avec lui qu’en nous donnant à partager ces bribes de mémoire, ce qu’il en reste d’émotion, comme ce soir qui tombe comme un rideau de soie, que le langage de la poésie porte parfois jusqu’à l’incandescence, ce « livre nous lie ici d’une rive à l’autre de tous les océans et mers pour trouver des raisons d’espérer dans une perméabilité et un exercice de la beauté. » A lire cet ouvrage, nous avons bien le sentiment qu’Alain Duault porte cette poésie qui ne loge pas dans les rêves de quelque ailleurs factice, hors d’un Ici et Maintenant que nous avons à habiter, qu’il n’y a pour lui que du connu et de l’inconnu, quelque Supérieur Inconnu.

         Mais un poète qui voyage, est-il pour autant un « poète-voyageur » ? C’est-à-dire cet écrivain fondamentalement nomade qui engage dans son entreprise d’écriture tout son être intime et littéraire. Cet ouvrage d’Alain Duault serait peut-être le prétexte à une réflexion sur ce genre que nous laisserons ici en suspens. Nous pensons, bien évidemment à Cendrars ou à Segalen, à Frédéric Jacques Temple André Velter ou Joël Vernet… Pour ceux-là, la poésie sent la route, là où est l’âme disait Deleuze à la suite de Kerouac – l’errance, les changements de direction, les carrefours où l’on s’arrête le nez dans les parfums et les yeux loin devant dans les couleurs quand c’est l’heure de la surprise, quand « le divin » prend chair, fait jouer les humeurs prodigues des hommes, le pot-pourri du monde et fait signe vers le pays immigré sans saison contraire. Ainsi ont voyagé Victor Segalen et Auguste Gilbert de Voisins, curieux tous deux de découvrir l’Orient, tous deux animés par une quête d’écriture, suspendus à la promesse d’une écriture à venir – à une époque où la Chine incarnait le comble de l’exotisme, et tous deux se retrouvant alors comme « deux roitelets » en quête d’orientation et d’opium. Segalen lui-même marchant sur les pas d’autres voyageurs, tels que Gauguin ou Rimbaud… Dans un quotidien rude où la matière des mots adhère aux bottes : bourbe, fange et fagne, gadoue, glaise ou glèbe, le pas lourd dans une terre gorgée, dans l’effort d’arrachement à la langue pâteuse. Certes, l’époque a bien changé et les voyages ne peuvent plus être les mêmes, mais Alain Duault nous confie : J’ai marché dans la poussière de l’Inde, j’ai écouté des voix rauques et frêles, respiré des odeurs venues du plus profond du corps, du plus lointain du temps, et il écrit, un peu plus loin : J’ai dormi éveillé dans les rues, les villes de l’Inde, la campagne, les bords de rivière de l’Inde, les villages, les yeux des enfants de l’Inde qui cherchent avec leurs sourires à vous apprivoiser.

         Et tout comme dans la poésie de Segalen, Alain Duault interroge le rapport du rêve et de la réalité : Dans sa barque comme un trait tracé sur l’eau au pinceau / Quelle beauté contemple le pêcheur à la nuit quel bouddha / se révèle quelle lumière lui parle dans le lent friselis de l’eau. Mais pour chacun de ces deux poètes, et en dépit de leurs profondes différences, on ne se libère jamais de l’illusion, car la chimère ne cesse de réapparaître. La poésie ouvre les yeux sur la beauté du monde, et le poète dans ce monde est semblable à l’homme embarqué qui dirige la jonque au passage d’un rapide, tâtant l’autre force, la mesurant, la défiant, en éprouvant la résistance.

         « Carnets de voyages » donc, mais il ne s’agit peut-être pas de se demander ici si la poésie est un voyage, et si même elle peut nous faire voyager. Il s’agirait plutôt de savoir si elle est son « invitation », pour reprendre le mot de Baudelaire. Car faut-il nécessairement se déplacer physiquement pour voyager en poète ? La rêverie poétique n’est-elle pas en soi un voyage ? Et la vie n’est-elle pas, en elle-même, une forme de voyage ? Et de quoi le voyage est-il le nom ? Car, encore, le but de la poésie n’est pas de nous permettre de fuir la réalité en nous proposant des voyages illusoires, mais, en nous invitant à voyager, elle nous permet de mieux comprendre le monde. Et c’est ce à quoi ce livre s’emploie aussi.

         Et pourtant, écrit le poète à la fin de l’ouvrage, et ce seront les seuls mots pour évoquer l’horreur et la brutalité du monde : Tu t’en vas parce que tu as peur tu ne veux plus des cris / De ton pays jeté aux chiens tu veux danser avec les fous / Tu ne veux plus des yeux épuisés de sang dans ton pays. […] Tu crois qu’il fait plus clair là-bas qu’il y a des jours qui / te prennent dans leurs bras comme des chemises tu sais / Que ton pays a été dévasté par les mouches… Mais ce sont là les mots de la réalité, ceux de la fuite et de l’exil, ceux des voyages que l’on sait désespérés et dont l’issue probable sera le naufrage et la mort.

         En dépit de ce sombre rappel au tragique de notre époque, dans son évocation des paysages et des villes, des grouillements humains et des gens croisés dans sa course, Alain Duault parle autant du passé que du présent dont il rend compte, de leur plein de présence comme aussi de souvenirs, de vision du monde, de choses réelles ou imaginaires et fantasmées. Tel ce poème : Dans l’île resplendissante j’ai cherché sur la plage / Les pêcheurs de perles et j’ai scruté sous les voiles / Attendant que le vent les soulève je me suis enivré / De mirages

         Au fur et à mesure de la lecture de ce livre, nous trouvons ce que nous cherchons nous aussi, sans toujours le savoir : nostalgie, interrogation, étonnement, émerveillement, espoir et même quelque ombre de tristesse – dont l’accent ici indique une force à se laisser bercer par elle, le temps de reprendre sa route, comme dans ce poème : Une jeune femme qu’on a aimée autrefois / Le hasard de la lumière l’éclaire un jour / On la regarde sans qu’elle le sache / Un instant se dissout et le temps a passé / On continue son chemin / La barrière des nuages revient voilée / Les montagnes au loin les souvenirs.

         Et dans l’évocation des souvenirs du poète, nous prenons, nous lecteurs, grand plaisir à répondre à l’invitation au voyage qui nous est proposé.

         Michel Diaz, 04/07/2023

Enraciné – Jean-Pierre Boulic

Enraciné, Jean-Pierre Boulic, La part commune (2023)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 88 (automne 2023)

         Ce nouvel opus de Jean-Pierre Boulic nous offre, après bien d’autres, de bien beaux et sereins moments de lecture. Des murmures d’images légères comme des envolées d’oiseaux, une pure musique du cœur toujours recommencée.

Ce recueil, composé de poèmes brefs, aux vers courts disposés la plupart du temps en distiques, tercets ou quatrains, divisé en 4 sections, Veille, Matin, Fête à venir, Hymne, commence pourtant par des notes sombres, comme une page de musique nous fait d’abord entendre la voix grave d’un violoncelle, ce qu’il cèle d’intime douleur. Ainsi, ces premiers vers : Tu n’as plus les mots / Qui disent ce que tu désires // Ton pas s’est arrêté / Au bord de ce banc. Ou ceux que l’on trouve dès la page suivante : Tu as la douleur / De ne plus savoir écrire / Le mot qui convient. Ailleurs, plus loin, ici et là, les mots ébauchent un paysage de froidure dans un temps aux couleurs meurtries et comme suspendu : Menaçants nuages / Terre recroquevillée / Attente du gel. Paysage d’automne ou d’hiver d’où la vie semble s’être retirée : Les bras vannés en décembre / Des peupleraies désarmées. Paysage qui semble isolé à la périphérie d’un monde déserté de feuilles, d’oiseaux et d’humains : Vents ébouriffés / Effeuillent les larmes / Des arbres fanés. Semble alors s’insinuer, dans ces premières pages, comme une sourde angoisse existentielle contre laquelle le poète nous paraît démuni : Tout tremble / De s’éveiller les mains vides / De ne pas entendre / Chants d’oiseaux et beauté des heures.

         Mais ce serait bien mal connaître Jean-Pierre Boulic que de penser qu’il cède à l’ennui d’une saison, à la peine commune de vivre, à la tristesse ou aux tourments de l’âge, ou à la lumière crépusculaire qui menace ce monde. Ce serait aussi sans compter sur la nécessaire architecture d’un recueil qui nécessite que pour pouvoir atteindre de plus claires plages du cœur il nous faut, comme fait le plongeur de fond qui abandonne par paliers la mi-pénombre, remonter de manière croissante vers ce point de lumière qui, ainsi que je l’ai écrit ailleurs, « malgré la détresse, le désenchantement, l’indifférence, nous dit l’éblouissement de la création, le soleil de l’esprit et des mots ». Mais encore faut-il faire l’effort de se hisser jusqu’à ces régions secrètes de l’être où notre âme, allégée du poids de chagrin qu’à nous-mêmes nous sommes, peut épouser le souffle invisible qui passe sur la terre et tel un arbre y assurer l’innocence de ses racines.

         Et « Enraciné », le poète l’est, mais autant dans sa terre d’Iroise que dans celle d’où germe toute poésie, celle qui chante l’homme en accord avec toutes choses, son effort quotidien et jamais accompli pour célébrer le monde, s’y reconnaître humble partie prenante indissociablement autant qu’indispensablement liée au vaste Tout de l’univers

         Aussi, dès les premières pages, s’allument çà et là, quelque promesse de lumière, comme une braise qu’on croyait éteinte se ravive sous la cendre : Non ce n’est pas la blessure / De la neige du jardin / Dans l’ombre du sycomore / Mais un saut de rouge-gorge. Puisque en dépit de tout La vie balbutie / Cherche les miettes tombées. Ces minuscules miettes et ces modestes traces de la vie résiliente, le poète les quête et les cueille comme ce qui, du fond de l’espérance, persiste à demeurer. Et ce sera aussi bien une rougeur timide / Dans le trou du granit, ou les yeux vigilants du phare au large de la côte, ou la nuit qui entend les voix de passage / Dans un frôlement d’ailes, suscitant, grâce au silence / Un indicible chuchotement.

         La seconde section, Matin, s’emploie à desserrer l’étau qui tenait d’abord enfermé Ce désir qui t’affame, cherchant Quel geste le délivrera / Te laissera respirer. Mais trouver l’apaisement exige que l’on œuvre à s’éclairer de silence, que l’on prenne soin d’écouter Le secret des images / Et de leurs couleurs. Il faut travailler à défaire les filets de la nuit, laisser le printemps surgissant apprivoise(r) ses paupières, ne jamais humilier les nuages, Croire à la trace / Des points d’envol / Que l’on découvre en chemin. Alors, écrit Jean-Pierre Boulic, Qui veut voir les événements / Sous le voile de leur mystère doit ouvrir sa main au matin Pour lui donner son grain, et croyant au vivant il pourra pleinement goûter la Merveille d’être créé / Et sans cesse de le dire.

         Le titre de la troisième section, Fête à venir, est explicité par l’auteur, dès le premier poème : Par un enchantement / Le soleil ouvre l’œil / Et sa lueur présage / Peut-être la splendeur / D’une fête à venir. Et c’est un ciel traversé d’oiseaux, la rumeur calme de la mer et le susurrement des vagues, quelques gouttes qui tombent les feuilles, la respiration d’une légère nuit d’été, l’azur profond de l’océan, les mots qui ont l’odeur du vent, celle des arbres et des fleurs, un goéland posé sur une roche, la lumière du couchant qui oublie la clameur du jour, qui retiennent alors toute l’attention du poète. Tout ce qui, sous ses yeux, fait le monde et nous donne à voir La beauté du visage / De la terre et des ciels. Cet itinéraire de la joie, patiemment reconquise, est celui de quelqu’un qui pose ses petits cailloux dans un paysage où les arbres marchent, où l’on entend les parfums et couleurs du silence, où les barques semblent prier sur les galets des marées basses, où les songes viennent nicher / Dans ton cahier d’écolier, et où ce que le ciel ouvre à l’indicible est à portée de main sur la page vierge du ciel.

         C’est dans Hymne, la dernière section du recueil, que la voix du poète, une fois épuisée La souffrance des blessures, peut pleinement s’accorder à Cet élan de l’âme comme à la vraie mesure de (sa) voix. Et cet exode intime vers le plus pauvre et le plus vrai de l’être est sans doute chemin de sagesse où Sur la harpe des branches / Où transparaît le vent / Une intime musique, il lui est donné d’entendre le souffle des sèves et d’apprendre l’oubli de soi, chemin d’humble patience sur la terre des hommes et sous le poids des jours.

         Je ne puis résister ici au désir de citer ces quelques vers de Rilke, extraits du Livre de la Pauvreté et de la Mort : « Seigneur […] Oh, donne-nous la force et la science / de lier notre vie en espalier / et le printemps autour d’elle commencera de bonne heure ». Toute la démarche poétique de Jean-Pierre Boulic, de recueil en recueil, ne me semble pas être autre chose que l’inépuisable volonté de « lier sa vie en espalier » pour que le printemps toujours recommence, cette clarté tout intérieure mais qu’il sait si généreusement partager, cette clarté d’une Nouvelle genèse / Commencement du commencement / Horizon de la création.

         Michel Diaz, 28/05/2023

Dans un nid de flammes – Richard Rognet

Dans un nid de flammes, Richard Rognet, éditions L’herbe qui tremble, 2023

Note de lecture publiée in Diérèse N° 88 (automne 2023)

         Richard Rognet est né dans les Vosges, comme Arthur Rimbaud est né dans les Ardennes. Est-ce cette complicité entre ces deux régions voisines, situées à l’extrême Est de notre territoire, frontalières de l’Allemagne et du Luxembourg, qui a scellé cette relation entre ces deux poètes (dont le premier passa les Vosges à pied), ou plutôt cette aimantation de l’un pour la vie et l’image de l’autre ?

         En 2018 déjà, avec La jambe coupée d’Arthur Rimbaud, Richard Rognet s’interrogeait, ou plus exactement interrogeait le destin tragique du poète de Charleville, s’y employant à explorer la relation quasi fusionnelle qui le liait à lui de longue date. Dans ce recueil, Dans un nid de flammes, titre emprunté à Une saison en enfer, Richard Rognet confirme son ardent compagnonnage avec « l’homme aux semelles de vent », dans une relation plus forte encore puisque ce dialogue poétique met en scène « l’époux divin ».

         Ce recueil comprend 6 sections, précédée chacune d’une citation extraite d’Une saison en enfer, des Illuminations et, pour l’une d’entre elles, d’une lettre d’Arthur à sa famille. Les 57 poèmes qu’il contient sont composés selon des règles prosodiques dont le schème initial laisse pourtant place à quelques variantes : ce sont tous des septains en quatrains pentasyllabiques, aux rimes croisées, suivies ou embrassées, plus rarement libres mais toujours riches, et respectant la plupart du temps l’alternance des rimes masculines et féminines. Autant dire que cette démarche poétique (prouesse presque, pourrait-on dire), dont la poésie contemporaine ne nous offre pas d’autre exemple, nous rapproche au plus près du mode de versification qu’employa quelquefois Rimbaud (couplets faussement « naïfs », comme spontanément écrits, au rythme proche de la chanson ou de la comptine) et dont l’audace impertinente ou la feinte désinvolture, associées au « mystère » du sens, ou à son tremblement, se sont, bien plus que d’autres, gravés dans nos mémoires.

         Citons d’abord Rimbaud, le premier quatrain du poème extrait de Reliquaire : Entends comme brame / près des acacias / en avril la rame / viride du pois. Ou ceux-là, extraits d’Une saison en enfer : Elle est retrouvée ! / Quoi ? l’éternité. / C’est la mer mêlée / Au soleil. // Mon âme éternelle, / Observe ton vœu / Malgré la nuit seule / Et le jour en feu. Et poursuivons avec les deux premiers quatrains par lesquels commencent le recueil de Richard Rognet : Quelle sentinelle / piétine mon cœur ? / sous quelle tonnelle / cacher ma stupeur ? // je plonge ma main / dans une rivière / où se vautre un nain / au rouge derrière.

         Belle complicité de ton et de musique que ce dernier explicite ainsi : « Comme avec la sculpture du Transi de Ligier Richier à Bar-le-Duc qui m’a inspiré, j’ai éprouvé le besoin de revenir sur l’homme et le poète en tant qu’humain. Tel un compagnon de route ». Revenir sur l’homme et le poète, certes, Richard Rognet s’y applique, tout au long de ce recueil, avec autant de sensibilité que d’art poétique consommé, dans des textes tout personnels, mais c’est l’esprit même de la poésie de Rimbaud (celle qui dit la vie, la liberté, l’amour, qui se joue des règles prosodiques, se défait des carcans imposés), ce qui fait sa chair toujours vivante et sa présence palpitante, qu’il nous offre à saisir et à partager. Aussi a-t-il raison d’écrire, dans le texte de quatrième de couverture : « … je m’approche de Rimbaud, comme je pense qu’il le fait pour moi, me signalant où je puis le retrouver, le rejoindre, au sein d’embrassades drues, de frôlements émus, au point que ce qui est à l’un est aussi intemporellement à l’autre. » Ainsi s’approprie-t-il aussi bien la plus haute tour, l’auberge verte ou ce qu’on dit des fleurs, et Sabine Lesur peut-elle écrire que ce « Rimbaud que Rognet respire sans orgueil revient au fil des pages dans des extraits du poète ardennais soigneusement choisis qui s’insèrent parfaitement au déroulé et ponctuent ce chemin de lumière délicatement abreuvée d’une belle ivresse ».

         En effet, plus qu’un hommage à Rimbaud, ce recueil est une déclaration d’amour (Toi, mon talisman) à « l’époux infernal » qui cultiva tant les mots qu’on chahute, // les strophes qui ruent, / les vers turbulents, / ces jongleurs des rues / chers aux quatre vents. Amour, pour un poète (venons-y / à ce nid de flammes), d’un autre qui, s’essayant à prolonger sa parole, à préparer son avènement, s’avance au seuil brûlant du poème et ne refuse pas de partager ce qui furent ses dernières souffrances : Ton corps mutilé, / mon Jésus exsangue / soit la grande clé / qui brûle ma langue ! // je me suis glissé / dans cette blessure, / j’entends le murmure / de ton sang glacé. Et c’est à celui-là encore qu’il confie, comme on s’adresserait au crucifié : Ta mort est vivante / elle est ma devise, ou être ta servante, / idéal seigneur. Et à qui il écrit encore : Je cours à tes trousses / car tu n’es pas mort, / glaïeuls, cresson, mousse / conjurent le sort.

         Délaissant les « côtés sombres » de Rimbaud, les aspects de son caractère maussade et violent, ses douteuses aventures africaines, ce que la légende ou le déjà « mythe » (alors qu’il n’était pas encore mort) n’a pas épargné au personnage du poète en s’emparant aussi de l’homme, Richard Rognet ne manque pourtant pas d’évoquer, ou de faire apparaître les propensions à « l’encanaillement » de l’adolescent, anarchiste et révolté, qui se refuse à travailler, et ricane quand on lui dit qu’il « se doit à la société », ni de négliger l’image du jeune ardennais que l’on nous décrit, à l’allure la plus débraillée, pipe au bec, cheveux dans le cou, gouailleur, insolent, défiant règles et conventions : ta race, est-ce bête, / ne s’installe pas / dans l’air d’une fête / où chacun s’ébat, // qu’à cela ne tienne ! / proie ou casse-cou, / que notre temps vienne ! / nous suivons les loups.

C’est, en effet, « l’homme et le poète » qui l’intéressent au premier chef, car en réalité, c’est par et à travers la poésie que « l’enfant » (comme Rimbaud se désigne lui-même dans Honte), va appeler et retrouver la puissance de l’amour : ce nouvel amour, cet amour universel que chanteront les Illuminations et qui doit unir tous les hommes dans un avenir régénéré. Aussi Richard Rognet écrit-il : à nous le langage / pas encore né / et tournons la page / de l’homme étonné // qui ne comprend pas / quel autre au-delà / ainsi peut nous plaire / et nous laisser faire // les douces folies, / les pas de travers, / qui livrent nos vies / au monde à l’envers.

         Car pour Richard Rognet, Rimbaud le rebelle n’est pas l’homme du refus, mais au contraire celui de l’acquiescement. Si, comme pour certains, enseveli dans la confusion de la vie, abîmé dans le refus, on souhaite s’éloigner, s’exiler, se sauver du désastre, pour d’autres, de la race des Rimbaud, dont l’éclat de rire tonne / sur tout l’univers, il faut s’accepter, épave dans la flottille, fane de la jonchée. Alors ce « non » que nous murmurions se défait dans notre bouche, et nous acquiesçons au futur sans oreille, à la terre qui se dérobe sous nos pieds, alors on va, on détourne / les vœux de bonheur / que le monde enfourne / sous un ciel trompeur.

         Et l’effet de ce « oui » est double : d’une part, il rompt avec un non désordonné qui n’est jamais que l’expression d’un refus de soi. Mauvaise fuite, colère vaine qui ne traduit qu’un désespoir où s’exaspère le refus non seulement de soi mais du monde. D’autre part, il fonde un Non, assuré de lui-même, un Non comme condition de possibilité d’un Oui authentique. Un Non qui s’ouvre sur une âme insurgée toujours, qui éructe de vie chaleureuse, qui craque, fuse, étincelle, une âme qui s’ouvre au vent qui vient, qui permet d’écouter frémir / feuilles et branchages / puis, contents, partir / pour un lieu sans âge // puisque les aurores / frôlent nos forêts… En portant le flambeau des loups réfractaires.

         Si « l’acquiescement éclaire le visage, écrivait René Char, cet autre amoureux de Rimbaud, le refus lui donne la beauté ». Et l’un ne saurait aller sans l’autre, sans leur embrassement/embrasement. Aussi Richard Rognet peut-il écrire : frères d’infortune, / certes, vagabonds, / décrocher la lune / brûle nos poumons, ajoutant dans la strophe suivante, et nous pouvons dire / que sous notre peau, rien pour interdire / les puissantes eaux.

         Tel nous apparaît Rimbaud, sous les mots du poète des Vosges, moins auteur que produit cette rupture avec l’esprit d’un monde usé, que fils solaire de cet événement-là : tu voyais de l’or / où personne encor / n’enfiévrait le monde / d’humeur vagabonde. Car Rimbaud fit le choix non d’un avenir mais d’un devenir pleinement assumé, secoués par le doute, sur la route hasardeuse de son destin, suspendus à l’espoir. A la nuit-sans-appui.

         Richard Rognet, dans ce recueil, nous propose une haute conception de la poésie, pétrie d’exigence esthétique et traversée de ses propres tourments comme de ses plus intimes joies. Il s’agit là, pouvons-nous avancer, d’un engagement total d’un auteur dans la chair même de son sujet et, pour reprendre les mots de Paul Celan, d’un « exercice de survie » doublé d’un magnifique cheminement vers l’autre. Cet « autre » qu’il fait presque sien.

Michel Diaz

Un exil sans royaume

« J’ai aimé avec passion cette terre où je suis né, j’y ai puisé tout ce que je suis, et n’ai jamais séparé dans mon amitié aucun des hommes qui y vivent, de quelque race qu’ils soient. Bien que j’aie connu et partagé les misères qui ne lui manquent pas elle est restée pour moi la terre du bonheur, de l’énergie et de la création. »

Albert Camus, Appel pour une trêve en Algérie, 22 juin 1956