Archives de catégorie : Chroniques, préfaces et autres textes

L’âpre beauté du paysage – Jeanne Bastide

L’âpre beauté du paysage

Jeanne Bastide

Editions L’Ail des ours (2023)

Dessins de Roselyne Sibille

Note de lecture publiée in Diérèse N° 89 (hiver-printemps 2024)

         A travers les herbes sèches de l’été, tu apparais : dans ce poème écrit à la seconde personne du singulier, accompagné de beaux dessins à l’encre de Roselyne Sibille, c’est à elle-même que l’auteure s’adresse, et au-delà d’elle au lecteur invité à partager sa lente déambulation méditative. Sans désir impatient ni hâte, il s’agit pourtant d’avancer, escorté par sa solitude, en présence complice, et de traverser un espace de temps, de silence et d’ombre que ne peut d’abord pas déranger la lumière vive du jour. Car il s’agit d’attendre, d’aller là où les mots nous conduisent, émergeant lentement du souffle qui les porte, sans jamais essayer de les devancer, puisqu’il faut avant tout tenter de traverser l’obscur, le trouer, l’éventrer, le creuser jusqu’à trouver le désir.

         Il est des temps de désarroi et de chagrin, d’incertitude et de tentation d’abandon, temps sans attache, où le vivant n’a plus d’apparence, quand le sourire est vide, que la brume a tout envahi, que le froid se met à grignoter les os, que l’on a perdu tout repère, visages et odeurs, que même un mur humain ne peut plus proposer son appui. De ces temps où tout se mélange et où tout se disloque. Mais, pour Jeanne Bastide, il ne s’agit pas de céder à l’appel du renoncement, aux sirènes de la douleur, mais au contraire d’acquiescer au monde. « Car l’adieu, c’est la nuit », pour reprendre le titre du recueil sous lequel ont été publiés les poèmes d’Emily Dickinson (Gallimard, 2021). Il s’agit donc d’aller, se fiant à ses pas et aux mots qu’ils soulèvent, à travers l’âpre beauté du paysage, à travers sa géographie intérieure, et de se délier des ombres pour se renouer avec ce que promettent encore les élans du désir, dans la vie qui demeure et persiste.

         On sait depuis longtemps combien la marche est favorable à l’émergence de la rêverie poétique méditative et à son expansion (le « Demain, dès l’aube, […] je partirai » de Hugo en est l’une des illustrations), combien elle est propice à l’écoute du monde et à la réconciliation avec soi-même. Aussi, même s’il ne te reste que la couleur de ce sentier et la pénombre du fossé, […] ici, aujourd’hui, tout est possible, comme il est possible, pour tenir, de s’appuyer contre le vent, d’accueillir aussi ce désir de porter les yeux vers l’ailleurs. Des dommages et des braises de l’affliction, peut renaître toujours cette part d’inconnu contenue dans le rien, comme ces riens ou presque riens qui reviennent peupler cette attente où, certains jours, on peut de nouveau surprendre l’univers dans le brin d’herbe, dans le nuage ou dans quelque démarche d’un passant ordinaire. Puisqu’on ne cesse de renaître, nous dit l’auteure, et que la peau n’est plus frontière entre soi-même et le territoire d’une quiétude habitée de mille petits bruits, les insectes, le balbutiement des feuilles et les sons au loin.

         Réentendre les bruits du monde, réentendre respirer l’arbre, saluer l’herbe rare, les pierres du chemin, l’horizon, c’est pouvoir revenir, rentrer, après avoir trouvé l’accordance et la paix, pouvoir rouvrir les yeux, ceux de la vue et ceux du cœur, comme on remonte les épaules dans ce ressaisissement dont témoigne Jeanne Bastide à travers ses poèmes. Comme on peut témoigner d’une leçon de vie.

         Michel Diaz, 12/10/2023

Palermo – Eric Chassefière

Palermo

Eric Chassefière

Editions Rafaël de Surtis (2023)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 89 (hiver-printemps 2024)

         Cet ouvrage évoque un séjour de l’auteur à Palerme, ses déambulations le long de la mer, à travers les places, les rues, ses haltes dans les édifices religieux. Des déambulations qui tiennent aussi de l’errance, comme on aime à se perdre dans un labyrinthe et ses méandres où l’on est déjà passé, en un parcours où se superposent les traces de nos passages précédents. Or, il n’y a de déambulation dans l’oubli de soi-même et d’errance dans le seul imprévu des rencontres qui ne soient autant favorables au jaillissement et à l’expansion de la rêverie poétique : il cherche un chemin / la douceur d’un ciel / le silence d’un oiseau, l’étincellement d’un lac // il se sent léger / l’oiseau est en lui / le soir touche ses mains / le voyage s’ouvre.

         Comme dans la plupart de ses livres, les objets attachés à l’espace qui permet cette rêverie ne sont finalement présents qu’en nombre limité, délivrés par fragments, pièces dispersées d’un puzzle, comme autant de repères à peine ébauchés : la mer, le ciel et ses mouettes, les toits de la ville, ses rues, ses jardins, les murs et leur pierres, blanches ou dorées de soleil, les retables et les peintures çà et là contemplés (qui font, eux seuls, l’objet d’une description minutieuse), les heures du matin, du soir, et leurs jeux de lumière, quelques passants, silhouettes, visages à peine entrevus, des accords de musique, des voix, des mots confus, paroles non audibles. La poésie, nous le savons, n’a pas pour fonction de décrire le monde mais de s’occuper de le dire et de « donner des yeux aux mots », comme l’a écrit Octavio Paz. Ecrire pour regarder vivre le monde, nous dit d’une autre manière Eric Chassefière. C’est en tout cas de cette économie des éléments du réel, réservoir déjà foisonnant d’émotions qui ouvrent leurs fenêtres sur l’imaginaire, que cet auteur tire la luxuriance de sa langue et les si nombreuses variations autour des choses vues qui font toute la richesse de son regard et de sa géographie intérieure : peindre avec les yeux / dessiner de voir / aimer avec les mots / avec le silence des mots.

         Il annonce d’ailleurs, dès l’ouverture du recueil : écrire Palerme le bleu de l’espace l’or du temps / chercher la douleur secrète qui habitera les mots. En effet, si l’on se fie à cette voix annonciatrice du poème, quelque chose arrive dans ses accents et la perception du monde alentour, quelque chose qui se donne à voir et à comprendre, comme par effraction, quelque chose qui pourrait bien correspondre à ce que les psychanalystes appellent « l’objet du désir », soit la fascination d’un ineffable, c’est-à-dire le merveilleux des choses en leur surgissement sous une autre lumière. Ou la rencontre, toujours imprévisible, du Réel et de l’imaginaire sous la forme de l’absolument fortuit et comme tel, sinon apparemment dénué de sens, dénué du moins d’intention préalable, qui surprend, arrête, déchire et troue le train ordinaire du monde : comme un feuillage qui bruisse / le cours d’une pensée à rejoindre / comme la source patiente / la fleur qu’on ne cueille qu’une fois.

         Tout ce qui apparaît dans le monde se porte aux signes. Et tout signe apparaît comme trace dans le monde de l’existence, de la réalité que scelle la finitude. Aussi faut-il cueillir ce quelque chose qui surgit d’entre les mots, sous les yeux et/ou dans la pensée, qui ne se laisse pas réduire aux formes qu’il a pu prendre dans la réalité puisqu’elle se transforme ou s’évanouit dans le même temps. Quelque chose comme une force, comme une vibration – lumière et son – requiert celui qui de ses yeux l’entend, quelque chose comme un ton, cette qualité singulière du signe. Appelons cette mise dans le ton, intonation. C’est elle qui signe la sortie hors de nous-mêmes. S’y livrer, c’est « muser » (dans le sens où Chrétien de Troyes parlait de la rêverie de Perceval), soit accéder à ce penser où la pensée n’est plus en nous tant nous sommes alors, hors savoir, dans notre pensée : entendre comme la rose fait calice de sa couleur / la pierre caressée de soleil prend profondeur de ciel / entendre parce que peut-être c’est la fontaine qui voit / qu’écoutant l’eau bruisser on dessine le cœur de la fleur. À être ainsi dans le ton, notre regard ne se forme plus dans nos yeux, mais bien dans ce qu’il regarde, dans le ton, soit cette qualité de présence qui compose à l’ombre de notre être, sous la lumière levée de sa chair, un savoir insu : comme si le temps naissait de la lumière / de la tension entre le révélant et le révélé /ce qui touche et ce qui exhumé.

         Voit-on suffisamment cela ? Tout est, en effet, affaire de regard. Et le poète a ce regard. Mais du réel qui s’écrit dans le monde, rien n’est voilé que nous ne voilions (pour mieux le dévoiler par l’usage des mots du poème). Nous sommes les gardiens des voiles, tant il est vrai que nous l’habillons de notre cécité, de nos doutes et de nos peurs, ces fruits de notre exil, selon ce qu’en disait Joë Bousquet, le veilleur immobile de Carcassonne.

         Mais l’émotion, telle qu’elle saisit Eric Chassefière tout au long de ses déambulations dans Palerme et des pages qu’il y écrit, au fil de ses découvertes et de ses émerveillements, est détachement d’une réalité du monde qui n’est que la réalité de notre moi illusoire transporté dans les choses. Le « musement », lui, tient la note. Il nous porte au large de notre regard usuel, nous maintenant dans cette distance par et dans laquelle on s’extirpe du discontinu, on s’évade de la prison du temps et de l’espace : se tenir là dans le regard déployé du monde / pouvoir toucher la nuit / faire pierre de l’oiseau caresser le temps / prendre paupière éblouissement de voir.

         Ainsi, le poète nous invite-t-il dans ces pages à retrouver nos yeux d’avant le savoir, c’est-à-dire à voir. Avec ces « yeux du jour » dont « le regard est une lumière pour le cœur », selon les mots encore de Joë Bousquet, ces yeux qui ne s’ouvrent que sous l’autre regard, celui du ton, dans ces moments de la rêverie poétique, celui où l’on « muse », où librement détaché de soi-même et des conditions de l’existence, on se sent entièrement purifié. Aussi Eric Chassefière peut-il écrire : on est ici dans la transparence du monde / l’or léger de la lumière y est celui des soirs. Mots que prolongent ces derniers qui closent le Final de son recueil ; sentir comme l’éclat de l’oiseau ouvre la mer / fermer les yeux tandis que sonne le carillon / retrouver les mots simples de son silence.

         Michel Diaz, 02/10/ 2023

Retour sur écoute : – Pierre Dhainaut

Retour sur écoute :

Pierre Dhainaut

Editions Le Bateau Fantôme (2023)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 89 (hiver-printemps 2024)

         Ce court livre de Pierre Dhainaut (31 pages) se présente comme un triptyque, au sens pictural du terme, c’est-à-dire un ensemble de trois panneaux dont les deux extérieurs se replient sur celui du milieu. Charpenté comme un tout cohérent dans l’agencement de ses trois sections, il nous propose, à l’instar de l’objet liturgique du même nom, un mode de lecture sans aucune connotation religieuse mais dont le parcours en plusieurs étapes et la destination sont pourtant ceux d’une « instruction » et d’une « élévation » de la pensée, l’invitation à un effort de démarche « spirituelle » nourrie de sensibilité et d’une profonde attention aux êtres et au monde.

         Dans la première partie de l’ouvrage, Double pontage, etc, constituée de notations et brefs textes en prose qui évoquent le corps souffrant du poète, sa douleur, le monde froid et oppressant de l’hôpital, Pierre Dhainaut revient sur les fréquents séjours qu’il y a faits, cet espace peuplé de tintements, froissements, cris, râles, plaintes, murmures… d’appels aussi, de bruits de pas, de claquement de portes. Espace où nous parvenons mal à les relier, à les interpréter, où la conscience flotte entre deux eaux, dans une indécision initiale dont les soignants cherchent à retirer le malade au plus vite pour le rendre à cet univers où tout a une place, un nom, un âge et une identité, la « normalité ».

         Effondrement de l’être, sentiment d’être au pied du mur, salle de réanimation ou de soins intensifs, doppler, I.R.M. (ce tunnel où la résonance n’est plus de ce monde), douleur lancinante, insomnies, morphine, dispersion du temps et des forces, convalescence, rééducation… oserons-nous parler d’un chemin de « Passion », marqué de chutes et de remise en marche d’un corps « martyrisé » ? Cette épreuve physique autant que morale est pourtant l’occasion, pour l’auteur, de mener par fragments successifs une méditation sur la précarité existentielle et notre éphémère passage dans le temps de ce monde. Cependant, la question majeure qui occupe ces pages, est celle du rôle que la poésie peut jouer en de telles circonstances, dont l’influence mise à rude épreuve ne peut pas s’exercer continuellement. Aussi Pierre Dhainaut interroge-t-il anxieusement le pouvoir qu’a le poème de le réaccorder à ce souffle vital sans lequel les mots ne sont rien, la vie insignifiante : Les poèmes se lèvent et, quoi qu’ils disent, ils délivrent un message de vie. Mais aussi essentielle est la nécessité d’avoir des projets, comme on dit, à long terme, notre mode de vie nous l’impose, mais les poèmes relèvent en grande partie de l’imprévisible. Ecrire alors, écrire, cet espoir de salut, même s’il a fallu longtemps pour que je puisse me remettre à écrire, que l’acte lui-même, tenir un crayon, poser la main sur une feuille, soit possible, que j’y reprenne goût.

         Tous les jours, le jour, est la partie « centrale » de l’ensemble (dans son sens de « pivot », autour duquel le reste s’articule), suite de neuf poèmes en vers dans laquelle la poésie, en tant qu’acte de création, est célébrée comme fervent moyen de réappropriation du sentiment de vivre parmi les choses animées ou non qui nous entourent, dont les plus ordinaires et les plus humbles (une image ou un mot, un coquelicot, une rose trémière ou un arbre, un galet ou le bruit de la pluie) comptent, pour le poète parmi les signes du réel qui doivent mériter notre intérêt, nous être même présentés « en gloire ». Attentif au présent dans son immédiate proximité, il se veut aussi à l’écoute des bruits, parfois audibles seulement dans l’intimité de l’écoute, des voix qui nous parviennent, comme celle, intérieure, qui nous habite, car ce sont elles qui nous permettent le dialogue qu’il ne faut cesser d’entretenir entre soi et le monde : L’écoute, chaque fois la première, une vie / pour l’apprendre, a la durée requise, / la longueur n’y fait rien.

         Une beauté calme, comme apaisée, circule entre les vers de ces poèmes à la maîtrise reconquise, mais comme au ralenti, sans urgence ni pesanteur, avec la grâce des feuilles qui s’agitent : Ne demandons pas quelle est notre route, / nous choisirons la bonne, la pluie / est drue, l’été, sur la peau, sur le sable, / elle est traduite en toute langue, / les mots loyalement s’écoulent, / les épaules se courbent. Les épaulent se courbent certes sous le poids de l’âge, mais en même temps se redressent, car ces textes font route devant une fenêtre ouverte, comme on dit d’une fenêtre de temps, et tout autant ouverte sur le dehors que sur l’espace intérieur du poète. Un temps qui semble concentré dans la seule durée d’un insaisissable présent où seuls paraissent importer le rythme, le souffle, l’intonation, ce qui donne vie et chaleur à la matière du poème, un poème comme assez frêle, / pour se porter de la vue à l’écoute, / pour être, lui aussi, oriflamme. Aussi, ces textes, par la profonde réflexion qu’ils nous proposent sur notre présence au monde et dans leur attention aux mots de la langue, oriflammes justement, ou passe-rose, aulne, saule, alliance, âme, alouette, désoppression, ressoufflement, ont cette capacité d’ouvrir un lieu propice à l’habitation poétique du monde dont parlait Hölderlin.

         La troisième partie, La soif secourable, au titre on ne plus explicite, déroule une série de réflexions (exercice fréquent chez Pierre Dhainaut) sur le travail poétique, ses attentes, ses exigences, et la nécessité vitale que la poésie représente pour le poète. Ce sont des réflexions semées et ici et là, sur la surface de la page, à la volée, comme au gré de l’inspiration, rédigées à la deuxième personne du singulier et souvent sur le mode injonctif, adressées à lui-même mais peut-être aussi adressées, ainsi que le fit Rilke, à un (jeune) poète : N’attends pas d’être fin prêt pour commencer à écrire, le poème, en cours de route te rendra, de force, disponible. – Oublie ce que tu voulais dire. Tu te fieras aux seules vertus des mots dans le poème : d’une sonorité à l’autre, par le rythme, l’instrument te conduira, il exprimera ce que tu devais dire. – Ne touche plus à ce poème, il te le demande : si tu ne l’entends pas, tu n’en es que l’auteur, il ne t’a pas transformé, il est sans portée.

         S’y pose donc d’emblée la question du poème, de ce qui se passe dans le for intérieur du poète, de la nécessité de ce qui cherche à advenir, avant même que son chant ne prenne forme, dans ce blanc vierge de l’attente, et ce blanc néant du silence qui toujours inquiète la voix qui a su trouver les mots pour l’écrire. Ainsi, pour Pierre Dhainaut, le poème est d’abord « pressenti », annoncé par une émotion qui ne demande qu’à s’exprimer, sans intention préalable ni contrainte: Ne pas contraindre le poème à dire ce qu’il n’a pas envie de dire, l’écrire sans autre intention, qu’il naisse, qu’il s’amplifie. Il s’agit alors d’accueillir (cueillir) et de s’abandonner à cette « nouveauté » d’une parole qui s’invite dans un instant vierge de mots, car chez Pierre Dhainaut, comme chez tout authentique poète, il n’est de chemin de vie que celui du mot, germé comme une graine au cœur même du silence. Un germe étrange qui nous sauve, donnant chair à ce qui se dérobe encore à la pleine conscience et qui se risque dans la voix : Que le chantier reste ouvert, que les souffles interviennent à l’improviste, notre règle exclusive, ne pas nous dérober.

         Nous lisons, en quatrième de couverture de ce livre : Un texte est juste en son rythme, et donc fidèle à ce qu’il devrait dire si, auteurs ou lecteurs, arrivant au bout, nous n’avons pas le choix, le seul signe de ponctuation qui convienne, ce sont les deux points :

         Une fois la lecture de l’ouvrage achevée, nous ne pouvons qu’en constater l’impossible inachèvement, revenir sur ces pages, en désassembler les « panneaux » pour y construire notre propre cheminement et l’achever, quel qu’il puisse être, par la même ouverture vers cet imprévisible de la vie et la parole que sont les inévitables deux points.

         Michel Diaz, 30/09/2023

L’empreinte Matala – Teo Libardo

L’empreinte Matala

Teo Libardo

Rosa canina éditions (2023)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 89 (hiver-printemps 2024)

L’empreinte Matala (du nom de ce petit village de pêcheurs, en Crète) est un livre à l’écriture incandescente, aux mots jetés comme des poignées d’étincelles, pour célébrer la vie, la liberté, la beauté du monde, le bonheur d’exister. Un livre en forme de carnet de voyage, mais encore et surtout long poème, tout autant narratif qu’introspectif, où la mémoire de ces temps de jeunesse insouciante, inconsciente et fervente, demeure le creuset où s’est à tout jamais formé le projet de toute une vie.

En effet, ainsi que nous le dit la quatrième de couverture, « Ce livre est l’archéologie d’une éclipse intérieure. Il y a dans le récit l’air du temps, la route, le changer la vie. Il y a dans le poème les traces laissées aux profondeurs de l’être, ce qui se révèle aujourd’hui à l’auteur comme L’empreinte Matala, et n’a cessé d’affleurer dans ses engagements de vie. »

« Il ne faut pas changer le monde, mais il faut changer la vie », cela doit à Rimbaud à qui Teo Libardo emprunte pour un temps les « semelles de vent », l’air ivre du voyage et la rage de se défaire d’une vie que l’on a programmée pour nous, de ses liens et carcans qui n’en font que la triste reproduction des pensées et des certitudes, des habitudes et croyances apprises. Mais nous pourrions aussi bien penser à la poésie de Kérouac et à ceux de la « beat generation » (que l’auteur ne semblait pas avoir lus à l’époque de son voyage initiatique), dont la philosophie de vie avait, dans les années soixante-dix, air du temps oblige, déjà largement irrigué toute une génération de jeunes gens désireux d’en finir avec ce monde ancien dont on ne pouvait en effet qu’être las.

Pourtant, ici, nous ne trouvons pas trace d’un quelconque engagement/embrigadement dans la mouvance « écolo-socio-politique » de ces années-là, mais rien qu’un amical et lointain salut aux hippies partisans de l’idéologie du « peace and love » (rappelons au passage que Bob Dylan, Cat Stevens et quelques autres ont aussi séjourné à Matala à l’époque du « Flower Power »). Fondée sur la même base contestataire d’une société obsédée par sa fièvre consumériste et pervertie par ses dérives individualistes, la démarche de vie de l’auteur se rattache, pour ce qui le concerne, à une conception dionysiaque du monde, essentiellement poétique, attachée à l’ardente célébration des éléments et du vivant, et utopiquement, à une vision édénique des origines: Tu tiens dans tes mains la naissance du monde, / en offrande la nuit, / la nudité des fluides, / le soupir des elfes, / l’invention du désir, // tu portes dans tes bras la racine des peuples, / l’inactuel, la raison, la folie, […] tu  détiens dans ton feu le flux irréductible, / le rythme, le roulis, / l’origine des temps, / dans tes paumes ouvertes, / en creux – les sources vives.

Aussi, loin d’être un livre dans lequel l’auteur cultiverait la nostalgie de sa jeunesse, sa découverte émerveillée, ou plutôt la révélation d’un monde pur et comme préservé encore de toutes les atteintes qui le mettent à mal, cet ouvrage se révèle, au moment où nous écrivons ces lignes, d’une bien salubre nécessité. Il n’est pas très utile de remonter à Nietzsche et à ses propos, non prophétiques mais terriblement lucides, pour avoir la conviction que nos sociétés, en premier lieu la nôtre, ayant rompu leurs liens avec les mythes fondateurs et la nature, courent droit à leur perte. Non, pourtant, aucun retour nostalgique sur soi-même et ces jours d’euphorie , mais des pages embrasées d’une joie solaire où l’auteur ne fait qu’entretenir le feu qu’alluma sa rencontre avec les valeurs essentielles dont nous avons, pour la plupart, perdu le sens et l’usage : Le monde me parvenait intact. / Nul écran entre lui et son usage, / sa compréhension / son aimantation, / ses épreuves cycliques, / nuits infinies, / étoiles désuètes, / sa sensualité d’eau vive…

Nous sommes ici dans les parages de Thoreau, de Giono, de quelques autres aussi conscients de ce qu’il nous aurait fallu préserver, et tout à fait dans l’esprit de ce que le poète-peintre Jean-Pierre Otte ne cesse de nous dire de livre en livre et je me contenterai de n’en citer qu’un, intitulé La bonne vie, où son auteur écrit : La bonne vie, c’est le présent merveilleux d’un homme qui en a fini avec l’espérance et toutes les nostalgies. Car pour Otte, il s’agirait tout autant de s’enraciner dans l’être que de se détacher, se dépayser, et d’aller au hasard. Et qu’au contraire de la solitude que l’on subit, cloisonnée, asséchante, en peau de chagrin, voilà celle, prodigieuse et profonde, que l’on choisit en optant en compagnonnage pour sa propre présence dans la jouissance même de la vie.

         Autrement dit, « la bonne vie » serait tout ce dont nous ne savons pas, hommes de notre époque ou avons oublié, c’est-à-dire trouver la bonne voie (individuellement et collectivement) pour en jouir, tout ce aussi dont nous sommes présentement privés, et on ne sait plus trop pour quelle durée. Car, écrit encore Otte, le monde est la proie des détenteurs de vérité, des dictateurs de conduite, de ceux qui tentent d’emprisonner les vérités permanentes de l’être dans un système de pensée qui n’a de cesse d’occulter notre vraie vocation sur cette terre.

Et quelle est cette vocation, que partage tout aussi bien Teo Libardo qui s’affiche ouvertement « libertaire » ? Sinon celle d’acquérir, pour chacun d’entre nous, comme le préconise Otte, la certitude d’exister à titre d’exception, travailler à ne pas être n’importe qui dans un monde où les gens sont n’importe quoi, se convaincre aussi que nous sommes des arbres ambulants, des arbres baladeurs avec leurs racines rentrées, puisant à chaque printemps leur sève dans la nuit et l’abîme ?

A la lecture de ces livres on pourrait éprouver le sentiment amer que ces auteurs nous parlent d’un monde disparu, d’un autre dont, peut-être, nous ne connaîtrons jamais l’avènement. Que peut-être, comme l’écrit Patrick Corneau, « l’hédonisme léger, insouciant, confiant dans la puissance d’enchantement du monde, ne reviendra plus, ne relève plus que de l’élégie littéraire. »

Nous en déciderons, et certains de nous travaillent à déjouer ce sombre sentiment. Que ma joie demeure, c’est l’un des titres de Giono que Teo Iibardo aurait tout aussi bien pu choisir, car la gageure démesurée, à laquelle il n’a pas renoncé, serait de retisser en profondeur nos liens avec le monde et toute la complexité de l’univers, de renaître à une autre vie en buveurs de vent, ivrognes de la fluidité, partisans inconditionnels du prodige ordinaire de vivre. C’est en cela que cet ouvrage peut s’inscrire dans une très utile modernité. Mais quoi qu’il en soit, voilà en tout cas bienvenu, avec L’empreinte Matala, un beau livre dont le propos (si on le lit bien) peut paraître on ne peut plus grave, mais tout de même bien revigorant, véritable bouffée d’écriture puissante et toujours jaillissante, en ces temps de profonde inquiétude sur les dangers qui nous menacent et de grande incertitude sur le sort de l’homme.

Michel Diaz

Lieux – Jean-Paul Bota

Lieux

Jean-Paul Bota

Tarabuste Editeur, 2023

Note de lecture publiée in la revue Place de la Sorbonne N° 17 (juin 2024)

         Cinq lieux sont successivement évoqués dans ce dernier opus de Jean-Paul Bota : Londres, Lisbonne, Nantes, Chartres, Airaines, et un sixième même, semi-imaginaire : Airaines à Chartres. Quatre villes de ports, de fleuves, de rivière… Même si discrètement évoqués, cette écriture ne saurait-elle se passer de la présence des eaux coulantes, des estuaires, de la mer ouverte sur d’autres ailleurs ?… Mais qu’importe si ces ailleurs ne nous invitent pas à pérégriner sous d’autres latitudes vers d’autres lointains exotiques, car pour cet écrivain l’ailleurs et l’imprévu de nos rencontres dans le monde sont toujours à portée de regard. Et un écrivain qui voyage (et il y en a eu beaucoup, mais souvent voyageurs d’un côté et écrivains de l’autre) n’est pas nécessairement ce que l’on appelle un écrivain-voyageur. Car l’écrivain fondamentalement nomade (dans ses parcours et ses curiosités) engage dans son œuvre tout son être intime et littéraire. Aussi le poète Jean-Paul Bota nous semble-t-il assez bien correspondre à la définition de Jacques Lacarrière qui comparait l’écrivain-voyageur à un « bernard-lhermite planétaire » et le définissait d’abord comme un « crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire se sent spontanément chez lui dans la culture des autres ».

         Dans cet ouvrage, Lieux, comme dans la plupart de ses autres livres, aux titres on ne peut plus explicites, Un ailleurs quelque part, Venise, Pérégrinations, La boussole aux dires de l’éclair, Chartres et environs, la poésie de J.-P. Bota pose inlassablement la question du lieu. « C’est, ainsi que nous l’avons déjà écrit ailleurs, la question que pose tout voyage. Territoire réel de la géographie physique, arpenté, reconnu et délimité, aux repères répertoriés, ou territoire du cheminement intérieur, marqué aux angles usés de la mémoire, se reculant au loin, mais reconstitué, gravé de noms et de visages, dépôts de strates successives, souvenirs de rencontres et de lectures, de silences, de mots et d’images, reliquats d’expériences de vie où se concentre l’essentiel des traces, comme dans les roches anciennes se sont conservés, pour nous mieux raconter notre histoire, ces animaux fossilisés, témoins d’époques disparues mais qui nous habitent encore et continuent de nous interroger ». 

         Poursuivons par une (innocente et plaisante) provocation, faite par un profane qui ignore quasiment tout des mathématiques et de la physique : Jean-Paul Bota est un poète de l’espace-temps. En physique, l’espace-temps est, nous dit-on une représentation mathématique de l’espace et du temps comme deux notions inséparables et s’influençant l’une l’autre. En réalité, nous dit-on encore, et nous le croyons bien volontiers, ce sont deux versions (vues sous un angle différent) d’une même entité. Ce que nous savons en tout cas, c’est que cette conception de l’espace et du temps est l’un des grands bouleversements survenus au début du xxe siècle dans le domaine de la physique, mais aussi pour la philosophie. Apparue avec la relativité restreinte et sa représentation géométrique qu’est l’espace de Minkowski, son importance a été renforcée par la relativité générale dont nous ne saurions pas dire quatre honnêtes mots… Mais qu’a donc à voir Jean-Paul Bota avec les lois de la relativité générale et la théorie quantique ?… Sinon que l’horizontalité de l’espace et la verticalité du temps se trouvent sous sa plumé réunis en une même dimension…

         L’espace, pour Jean-Paul Bota, ce sont ces lieux chers à l’auteur, lieux gigognes ou poupées russes, villes contenant d’autres lieux, quartiers, rues, places, maisons, commerces, brasseries, cafés, monuments, ateliers des peintres et musées qui renferment eux-mêmes l’espace des toiles qui y sont conservées et dans lesquelles s’ouvrent d’autres dimensions. Le temps, ce sont ces différentes strates, comme couches archéologiques superposées, empilements d’époques, de moments artistiques et littéraires, de noms et d’éléments de biographies, feuilleté d’innombrables veines de savoirs et de mémoire où parfois s’associe quelque soupçon d’imaginaire : « Quoi court sur moi, où mon double s’éloigne ? dans la main fermant une part d’ombre parfaite d’obombrer _______________ ou à quoi réduire davantage un hier ou Caravage, des hyènes – pourquoi. ? – rôdent dans la mémoire taillant des fentes dans le souvenir… »(Lieux, p. 59)

         Cet ouvrage se présente donc d’apparence sous la forme d’un « livre de voyage » dont les notes (souvent datées) semblent jetées sur le papier dans un style pressé, on le dirait aussi fébrile, à la syntaxe bousculée, la plupart du temps disloquée, souvent exempte de ponctuation, en des phrases qui se poursuivent en toute hâte, s’interrompent, se précipitent vers les suivantes pour ressurgir parfois plus loin, passant (apparemment) du coq à l’âne en suivant les zigzags d’une hasardeuse et imprévisible déambulation, comme dans une rêverie labyrinthique, offrant des choses et des événements une vision kaléidoscopique. « Une textualité, ainsi que l’écrit Michaël Bishop, à la fois émiettée et comprimée, elliptique, funky, excentrique, pleine de petits tics et de ces plis et replis qui ne cessent d’étonner, de pousser à regarder deux fois, trois fois, textualité qu’il faut, absolument, lire, penser, apprécier poïétiquement, selon les dimensions de son site de riche et fourmillante activité, d’art » (Poézibao, mai 2023). Ainsi, cet extrait de la première partie du recueil, Londoniennes, largement consacrée à Turner, à son apprentissage de peintre et ses premières œuvres, à son premier voyage en France, à sa technique et thèmes de prédilection, bateaux mâtés, remorqueurs à vapeur, mer en furie, tempêtes, naufrages : « Tempête de neige encore, à dire la légende que Turner aurait lui-même affronté la tempête et conçu le tableau attaché tel Ulysse à l’affront des sirènes solidement au mât d’un bateau par des marins comme il l’a plus tard raconté cela que révèle l’anecdote au-delà du mythe ou vérité ayant affronté lui-même une réelle tempête en mer sa propre expérience qu’il veut nous transmettre à redire encore avec H L’Incendie du parlement, réveillé par l’incendie Turner et le bateau qu’il loue pour être au cœur de l’événement, toute la nuit à peindre ou la dizaine d’aquarelles… »(Lieux, p. 24) Première partie consacrée aussi à la peinture de Constable, ses ciels, ses nuages, ses orages, avec échos de la Révolution française, des guerres napoléoniennes, de la bataille navale de Trafalgar, pages où sont, entre autres, convoqués l’Amiral Nelson, Hogarth, Le Lorrain, les maîtres hollandais, Rembrandt, Ruisdael, Chardin, Monet, Big Ben, Philippe Cognée, Van Eyck, Van Gogh, Véronèse, Michel-Ange, Vinci, Caravage, Rodin, Degas, Picasso, mais aussi Vallès, Proust, Freud

         Pourtant, en dépit de ces lieux multiples, de ce dense faisceau de correspondances historiques, visuelles, esthétiques, anecdotiques, littéraires, de ces nombreuses digressions qui provoquent un presque vertigineux télescopage avec la musique, les écrivains, les poètes, et autres peintres, ceci rejoint toujours finalement cela, se reprend, se poursuit, s’épuise, et tout s’y tient au bout du compte, et pierre à pierre s’y rassemble, fait sens. Et que l’on vienne à retirer à ce qui appartient au temps ce qui relève de l’espace, ou qu’inversement on omette dans ces espaces ce qui se réfère à la vie et l’histoire, petite ou grande, et alors on n’aurait de ces pages rien qu’un éblouissant exercice d’érudition ou quelque savant guide touristique sans chaleur et sans âme. Temps et espace ici, indissociablement, sont une seule et unique matière d’une écriture (cf plus haut : « représentation et du temps comme deux notions inséparables et s’influençant l’une l’autre ») qui va son souffle et bat son rythme, cœur et sang inlassables, pulsations et emballements, repos, syncopes et relances. Jean-Paul Bota est un poète de l’espace-temps, mais encore un poète coureur de fond, de ceux pour qui cœur et jambes, esprit et muscles solidaires et confondus, font du temps et de l’espace la même raison d’avancer sans laquelle tout vrai sens de l’effort s’abolit, et n’est plus, s’il s’agit d’un auteur, qu’exercice de style ou entreprise littéraire seulement circonscrite à quelque projet esthétique.

         Le titre de la deuxième partie, consacrée à Lisbonne, A l’ombre des corbeaux, trouve sa justification plus loin : « comme je songe Saint Vincent ses reliques depuis l’Algarve le Cap portant son nom et cela jusqu’à Sé la cathédrale deux corbeaux qui l’escortent, corbeaux de mer en fait, cormorans, ils n’existent pas j’entends dans la ville blanche, devenus corbeaux plus courants à Lisbonne… (Lieux, p. 84) ». Réflexion qui invite aussitôt l’auteur à évoquer « Ulysse que l’on dit fondateur de la ville depuis les Romains, lui sa très commune représentation, dessus la barque voguant en compagnie de deux oiseaux, et Saint Vincent parlant 1173 l’arrivée miraculeuse… martyr sur sa barque escortée de deux corbeaux blason de Lisbonne…(Lieux. pp. 84-85) »

         Références historiques, soigneusement sourcées, méticuleusement réunies, et légende de l’un et légende de l’autre, comme d’autres récits présentés incertains ou fictifs, tout cela constitue la trame de cette écriture, ses différentes couches de savoir qui entretiennent la matière vive de la mémoire. Et Lisbonne, cette ville historiquement ouverte vers le plus large de l’ailleurs, l’océan et les Indes, est matière à convoquer d’autres références, à commencer par « celui-là dont le premier parle Ctésias, un animal sauvage semblable au cheval, portant sur le front une corne et qui court si vite que nul autre animal ne peut le rattraper, celui-là encore que Pline l’Ancien décrira comme  La Bête la plus sauvage de l’Inde (…) le monocéros ou (…) unicorne… (Lieux, p. 71) ». Et ce rhinocéros débarqué à Lisbonne, en mai 1515, date de la première victoire d’un jeune roi français à Marignan, animal rejoignant au Palais da Ribeira la ménagerie de cet autre roi, Manuel I° d’Aviz. Et cet autre rhinocéros que François Ier, profitant de son passage au large des côtes de Marseille vint admirer sur l’îlot d’If, symbole sans doute de chevalerie, ce Panzernashorn représenté par Dürer dans une célèbre gravure sur bois, image qui ne fut corrigée qu’au milieu du XVIIIe S, quand un autre de ces mammifères fut débarqué à Rotterdam le 22 juillet 1741 Mais ces Tableaux lisbonnais appellent, sous la plume de Jean-Paul Bota, bien d’autres références, comme Satie, Valadon, et incontournablement Pessoa, ses pseudonymes et ses hétéronymes, son ancienne maison, ses statues de lui dans la ville, avec nœud papillon, sa seule liaison avec Ophélia Queiroz, sa rupture avec elle, les lettres conservées, et la chapelle éponyme de l’Eglise Saint-Roch qui accueille la statue du saint en bois polychrome, la peinture représentant le même par Gaspar Dias, Apparition de l’Ange à Saint Roch, avec le chien protecteur et le pain qu’il vola à son maître pour nourrir le saint homme.

         Dans la troisième partie du recueil, consacrée à Nantes et ses environs, intitulée Du vent dans les grues, Jean-Paul Bota invite encore une copieuse série d’artistes et d’auteurs. Ce seront Stendhal, Vallès, Gracq, Sacré, Vaché, Josse, J. Verne, Julienne David, Baudelaire, Breton, Prévert, Paul-Louis Rossi, Rego, Laurencin, Picasso, Degas, Correia, Cravan, Gonzalez, Duncan, Flavin… Pas de rhinocéros ici, mais un autre pachyderme, le fameux éléphant des Machines de l’île, construites par la Compagnie Royal de Luxe, cathédrale d’acier et de bois (tulipier de Virginie, une allusion à J. V. et La Machine à vapeur) capable de transporter jusqu’à 50 personnes. Au demeurant, cette section commence par l’évocation d’autres monstres d’acier qui veillent sur le port : « Les grues Titan, ainsi de leur nom en référence à leur puissance de levage, l’une jaune, la plus ancienne, aux allures de fusée et l’autre, grise à la pointe ouest de l’île Gloriette, depuis 66 surplombant le bassin d’évitage au lieu où faisaient demi-tour les navires, on dirait une sauterelle (encore que surnommée « pince à sucre »)… (Lieux, p. 91) ».

         Usant toujours de même de l’espace-temps, évoqués le château des ducs de Bretagne, les fantômes de J. Verne, l’hospitalisation à Nantes, en 1915, de J. Vaché blessé au mollet, en Champagne, par l’explosion d’un sac de grenades, de la biscuiterie Lefèvre-Utile, et parlant des rues aux noms de corsaires, du quai de la Fosse, du monument à Jacques Cassard, de la place Graslin du nom du financier qui fit fortune dans le café, de ce que l’on devine de l’ancienne opulence de la cité, subsistant dans les belles maisons de maîtres et les hôtels particuliers, peut-être dans La Cigale brasserie le style Art nouveau quoi de la fable partout, sur fond de stuc, or des mosaïques et profond des miroirs, aux cinq salles & petit salon, représenté l’insecte avec sa mandoline sa jupe elle d’Émile Libaudière et café Molière là…(Lieux, p. 97), Jean-Paul Bota peint pourtant en arrière-fond cette époque de la fin du XVII° S. et du XVIII° S. où Nantes connaît un important essor économique grâce à la traite négrière, base de la fortune des armateurs locaux, et devient le premier port négrier français – même si le commerce triangulaire ne représente alors qu’une fraction du commerce maritime en général et que les sociétés d’armement maritime s’intéressent encore à cette époque à la pêche morutière et à l’armement corsaire. Cela, comme l’écrivait encore M. Bishop dans le même article, « procédant toujours d’une alerte mémoire puisant profond dans un vif sentiment d’une interpertinence culturelle et d’un entretissement historique qui baignent les eaux d’un certain hic et nunc où s’aventurent les pas du flâneur comme de tous ceux qui ne savent pas peut-être quelle richesse les entoure et dont, effectivement, ils font partie » (Poézibao, mai 2023).

        Les dernières sections de l’ouvrage, Chartres, Airaines et Airaines à Chartres (pure fantaisie géographique ?… non), sont essentiellement marquées par une rupture de ton, et l’on pourrait presque les rassembler sous le titre de Chemin de mémoire, pour reprendre les mots qui reviennent à plusieurs reprises dans ces pages. En effet, rares sont les textes où Jean-Paul Bota, la plupart du temps si discrètement en retrait, se laisse aller à exprimer aussi explicitement quelque sentiment personnel, sinon ici et là par le moyen de signes typographiques ou d’une exclamation récurrente, Aah. Ces dernières pages ne sont plus de quelqu’un qui découvre des lieux ou en approfondit la connaissance, les fouille, les explore, les interroge, cherchant à en extraire toute la richesse possible, mais de quelqu’un qui, revenant dans des lieux familiers, et où sans doute il a vécu, sur les traces de son passé, en revisite la géographie, et mettons bout à bout ces quelques fragments de phrases relevés dans les premières pages, non exhaustivement, parmi bien d’autres dans la suite : « Revenant là Chemin de mémoire […] Où je devine le parc dans mon dos un chemin d’autrefois vers la gare […] halte au café pour 1 bock etc. où je reviens […] le bruit décroissant d’une motocyclette, là comme à l’enfance […]  et toujours la maison aux volets verts 1 souvenir d’hier, etc. […] la maison abandonnée comme je reviens là aux marronniers […] et plus loin que reste-t-il où je venais au pré touchant la rivière […] l’ancienne gare voies désaffectées […] le silo que tapisse le lierre vert & rouille […] Le jardin désert et la maison… (Lieux, pp. 127-138) ».

        Retour donc sur ses pas de quelqu’un qui constate qu’apparemment rien n’a changé mais que rien pourtant n’est pareil, y retrouvant tous ses repères mais ne s’y reconnaissant plus : « Le muret où je m’asseyais face au pub livrée verte des façades à la place Drouaise le musée de l’école et ces roses trémières là leur blanc pâle le parfum des tilleuls Chemin de mémoire à l’instant où j’allais la rue Muret l’enseigne rouge du boucher qui n’est plus depuis combien de temps la vitrine au blanc d’Espagne à vendre et le salon de coiffure les lettres encore qu’on devine et l’épicerie où était-ce où je venais et le jaune là-bas du fleuriste… (Lieux, p. 129) ».

         Ces quelques pages sont parcourues d’une profonde nostalgie, pas loin d’un lyrisme élégiaque où notre cœur se serre, et nous nous souvenons de ces vers de Verlaine : « Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, / Je me suis promené dans le petit jardin… (Poèmes saturniens) ». Dans cette dimension de l’espace-temps dont nous avons parlé plus haut, le temps a repris le dessus pour redevenir cet agent de dégradation et de destruction où, en dépit de la mémoire qui se refuse à voir, tout change cependant, s’abîme, s’efface et se perd, promis à une inéluctable disparition. Les nombreuses strates temporelles qui jusque-là permettaient l’entretien et le jaillissement d’une mémoire vive, semblent devenues dans ces pages autant de couches de peau morte qui nous renvoient à notre finitude. Ô vanité des vanités !

         Rien pour autant, dans ces dernières pages, qui puisse nous assombrir puisque toujours « s’ébrouent les feuillages aux vents des après-midi », qu’ « un oiseau distrait le silence de proche en proche frémissent les orties au ruban de l’eau », que « se pose sur câble un pigeon ramier » et que « des vaches là-bas paissent en hauteur à surplomber des cheminées roses & l’ocre des façades… (Lieux, pp. 128-135) »… Subsiste malgré tout quelque pérennité dans la disparition progressive des choses…

         Il faut nous engager dans la lecture de ce livre comme on s’engage dans une aventure. Faire confiance. Se fier à… Sans trop savoir où l’on va (comme s’égare Ulysse) mais sûr que s’éloigner de quelques pas de ces rives, on le veut. L’obscurité n’est pas celle qui règne là devant nous mais bien celle des brumes qui bouchent à l’arrière des chemins du retour vers les niches. On lit. Fort de ce savoir que l’auteur nous distille de page en page, selon lequel « le poème est toujours marié à quelqu’un » selon les mots de René Char. Sera-ce celui-ci, un autre ?… Peu importe. Il nous faut entrer dans ce livre comme on s’avance non vers un rendez-vous mais une rencontre possible, un coup de vent. Car un poème, c’est un événement dans le tissu du langage, et Jean-Paul Bota en sait quelque chose. Ses livres sont un pur jeu d’intensités. Des mouvements de forces sont là, toujours au travail. Soulèvements, ruptures, éboulements, plissements de matière, nouveaux surgissements… A ce titre, cet auteur est moins à comprendre qu’il ne nous comprend, nous éclaire et nous guide, nous serre dans ce qu’il nous donne qui nous nourrit. Il nous faut nous engager dans ces mises à nu de nous-mêmes (comme décapage de notre « culture ») qui pensions peut-être savoir, mais savions peu, ou mal. Le monde s’il n’en ressort pas plus compréhensible risque de gagner en saveur… alors le vrai savoir n’est pas loin.

         Michel Diaz