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Le terrain vague – Michel Lamart

Le terrain vague (en mémoire d’Île)

Roman-poème

Michel Lamart

Préface de Daniel Leuwers

Editions Unicité (2025)

Note de lecture publiée in Chemins de traverse N° 67 (décembre 2025)

         Dans sa recension de l’ouvrage (in La Cause littéraire, 09.10.25), Marc Wetzel le resitue dans le contexte de son écriture : « L’œuvre, écrite au début des années 2000 (au temps de Loft Story, du 11 septembre, des crises encore normales et pacifiques du capitalisme, du tout-début de l’auto-claustration des banlieues etc.), ne trouve éditeur qu’à présent, plus de vingt ans après. Michel Lamart n’en retouche alors rien, sollicitant seulement l’ajout d’une (excellente) préface de Daniel Leuwers. »

         « Roman », le livre de Michel Lamart peut entrer dans ce genre, s’il suffit de le définir, ainsi qu’habituellement on le fait : un texte narratif, écrit en prose, qui raconte une histoire le plus souvent fictive, centrée sur un ou plusieurs personnages entraînés malgré eux dans des aventures ou engagés dans une quête. Un récit où l’auteur peint généralement les mœurs, les caractères, les passions de l’être humain et le fonctionnement de la société. A partir de cela, le projet de l’auteur du terrain vague, son imagination et son esprit frondeur aidant, peut s’accorder toutes les libertés, jusqu’à celle de miner, de l’intérieur, en les contestant ou les détournant (comme « le nouveau roman » l’a fait tout à fait autrement en son temps), les principes canoniques du genre. Et Michel Lamart ne s’en prive pas, en homme qui ne se laisse pas facilement enfermer dans le carcan des règles littéraires et les cadres de la pensée : son écriture poético-onirique, limpide et exigeante, se montre volontiers acerbe et la plupart du temps critique à l’égard d’un monde que les puissants s’emploient à rendre si peu et si mal habitable, et d’une société qui broie l’identité de l’homme en le tenant aux marges de lui-même et en le privant des moyens de sa propre émancipation.

         Mais de quoi s’agit-il dans ce livre ? Je cède à la tentation de reprendre ce que Marc Wetzel en dit si efficacement : « Une jeune Claire, qui n’a jamais connu son père, soutient maladroitement sa mère alcoolique, et ne fréquente volontiers que son propre chien Caillou, rencontre dans un « terrain vague » proche un errant, cultivé et amnésique, qui l’aidera (de loin, et avec pudeur) à mieux comprendre ses choix (de travail et de relations), comme à accepter autrement sa vie. » Nous ajouterons seulement qu’une amie de lycée, Mirabelle, propose un jour à Claire de jouer avec elle une pièce de Huysmans, sous la direction de leur professeur, M. Rabeau. Mais Claire, peu encline à la discipline scolaire, mais surtout bien peu attiré par le rôle qu’on lui propose, hésitera longtemps. Puis elle (provisoirement), par la suite, et l’inconnu du terrain vague se perdront, en dépit de leur volonté d’étreindre au plus près de leur être les beautés simples de la vie, dans « les noirceurs de la vie citadine dont les détritus, ainsi que l’écrit Daniel Leuwers, sont le singulier miroir ». On ne s’étonnera d’ailleurs pas de trouver, dans ce livre, bien des allusions au Huymans d’A rebours et à son personnage, Des esseintes, ni que la pièce proposée aux deux jeunes filles, Les sœurs Vatard, soit l’adaptation d’un texte de cet auteur : Michel Lamart l’a choisi pour sujet de sa thèse, Huysmans ou le mal à l’œuvre, et a publié dans les revues Europe et Brèves des dossiers consacrés à Joris-Karl Huysmans et à Auguste de Villiers de l’Isle-Adam. Et cela n’est pas sans rapport avec le ton critique général du Terrain vague puisque « L’un et l’autre se portaient une estime réciproque. Ils partageaient les mêmes fureurs et les mêmes dégoûts, le même tourment de l’idéal, le même sens du grotesque, la même haine du positivisme et de l’esprit mercantile. Tous deux aiguisaient leurs griffes pour assassiner un même monstre : le bourgeois » (in Europe, août-sept. 2025).

         Ce roman, son auteur nous le donne à lire comme s’il l’écrivait, page après page, ou ligne à ligne sous nos yeux, en l’arrachant au conformisme de sa forme littéraire : J’ai une confession à vous faire : je n’en sais pas plus que vous sur mes personnages. Ça vous surprend ? Il n’est même pas sûr que j’aie envie de raconter cette histoire. Il faudrait bien, en effet, en passer par une liaison amoureuse pour être crédible et intéresser un tant soit peu le lecteur qui ne souhaite pas que l’on bouscule ses habitudes. Et il ajoute un peu plus loin : Je vous préviens en tout cas : j’arrêterai si je sens que la pâte ne lève pas. Ou si le plat manque de saveur. Votre temps est aussi précieux que le mien, non ? Voilà donc un roman qui se révèle, à ciel ouvert, comme une œuvre en train de se faire, sans certitude qu’elle aboutira, sans dessein vraiment établi, sans itinéraire prévu d’avance et qui, par conséquent, invitant le lecteur à y participer ou tout du moins à être le témoin de son élaboration, nous rend visibles les arcanes de la création : questionnements, doutes, hésitations, choix des chemins à emprunter à tel ou tel moment du récit, intrusions récurrentes du conducteur du texte : J’ai un aveu à vous faire : j’ai la tentation de m’identifier à Île. Non que j’aie son sexe et son âge. Il me semble, bien plutôt, que sa position est, pour moi, plus facile à tenir. […] Puis-je m’identifier à Claire ? Sans doute, puisqu’elle hésite à choisir un rôle. La démarche du romancier sera de composer un texte polyphonique, de le partager entre plusieurs voix : celle de l’auteur (du livre) qu’il nous faut distinguer de celle du narrateur (de l’histoire), celle de son personnage féminin, Claire, et de son personnage masculin, Île De varier aussi les angles de la narration en alternant les points de vue, interne, externe ou omniscient, celui des personnages et celui de l’auteur/narrateur. Se déploie alors, au fil des pages, selon ces différentes perspectives et niveaux de lecture, comme un raccommodage des moments de la narration, une tapisserie qui trouve, en fin de compte, et sa cohérence et son unité, bien que la malice de l’auteur nous réserve, au début de chaque chapitre, la surprise de nous faire entendre telle voix, que l’on prend d’abord pour une autre et que quelques indices nous permettent d’identifier, nous laissant le soin de la replacer à la bonne place du puzzle. Il faudrait ajouter à ces voix celle du chien Caillou, à qui la parole n’est pas donnée, mais qui, ainsi que l’analyse si pertinemment Marc Wetzel, « est comme le récit d’une poésie de l’homme détachée de l’homme, lui qui disparaîtra sans même que la fin du livre ne s’en inquiète ». Des voix, des personnages qui, à certains moments du livre, et vivant par eux-mêmes, semblent même inventer leur auteur, lui donner existence, conscience et pensée.

         Mais, dans ce livre, au-delà de ce que l’on pourrait d’abord seulement considérer comme un jeu destiné à bousculer les règles du roman, au-delà de ses réflexions sur le monde malade que la soif du profit nous a fait, de ses critiques bien senties (et si pleines d’humour !) sur notre système d’enseignement, l’écriture de Michel Lamart, nous donne à réfléchir sur ce qui est l’un de ses véritables enjeux, le rapport qu’entretiennent certains écrivains à l’acte d’écriture : Je voudrais vivre. Ne pouvant vivre, me voilà réduit à écrire. […] Ma façon de vivre, à moi, c’est d’écrire. // C’est-à-dire d’oublier de vivre. En m’inventant d’autres vies. Au fond, je pourrai dire un jour : je meurs de n’avoir pas vécu. // […] L’écriture rachètera-t-elle cette vie gâchée ? Qui peut le dire ? Mon œuvre ? Encore faudrait-il que ce ne soit pas un cénotaphe ! Et il poursuit ainsi sa réflexion : Qu’est-ce qu’une œuvre ? Un cimetière d’idées esquissées à gros traits ? Un brouillon ? Un laboratoire ? Une mémoire ? Une île, à coup sûr ! Toute œuvre qui ne réfléchit pas sur les modalités de son élaboration n’est pas une œuvre : c’est un miroir qui flatte en gommant les rides… C’est en cela que la démarche d’écriture de Michel Lamart, en s’interrogeant sur le matériau qui la fonde, rejoint celle de l’écriture poétique, comme aussi, ainsi que le souligne si justement encore Marc Wetzel, « en faisant retentir et chanter par eux-mêmes des aspects de l’expérience même des choses, de pures tonalités internes du flux du réel ». Ou comme l’a écrit aussi Jean-Louis Bernard, dans un texte inédit : écrivant, donner sens à sa vie en essayant de donner sens « à cette quête vaine et inlassable (vaine parce qu’inlassable ?), assumer l’échec mélancolique, le manque essentiel, l’insuffisance des mots et la cruauté des silences, et résister cependant, malgré l’éphémère de nos traces… Arracher à l’indistinct un détail qui puisse engendrer un songe, trouer l’ombre pour que puisse passer la mémoire…»

         Cela dit, quels que soient nos âges ou l’époque, nous avons besoin de fables, et ce livre en est une, dans le meilleur sens du terme. Il y a dans la fable quelque chose de primitif et d’universel, qui nous met en garde contre les dangers du monde : la fabulation est ce qui se propose de nous accompagner dans les menaces qui nous cernent de toutes parts. Certes, le personnage d’Île, mais surtout le lieu où il s’est réfugié, ce terrain vague jonché des déchets de notre société de gaspillage, surconsommatrice de biens, la plupart d’entre eux inutiles, peut nous faire penser (et l’auteur le signale lui-même) au Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Mais il n’y a pas ici de naufrage (sinon allégorique) et pas de Robinson : il n’y a que ce Vendredi, cet Indien de terrain vague, aux yeux limpides, rincés souvent, à la grande eau des larmes, venu se réfugier sur cette « île », cette friche isolée au milieu des terres, cernée de H.L.M. et des miasmes lourds de la ville.

         Et derrière la voix de Claire, cette jeune fille égarée, en proie à ses détresses d’âme et en quête éperdue d’elle-même (qui trouve cependant dans une église, à un précieux moment, l’apaisement dans l’abandon à des élans mystique, et comme la révélation de l’Absolu et, dans ce cas, à elle-même), c’est surtout celle d’Ile qu’on entend, cet amnésique qui n’ayant ni feu ni lieu, comme absent à lui-même, n’a aucun repère à trahir ni aucun illusion à défendre, même pas celle de pouvoir exister quelque part ou de pouvoir rendre sa part au rêve  : Notre époque a tué les fées. Le virtuel est devenu une norme imposée qui nous incite à tenir compte de l’irrationnel bien davantage que jadis où l’on savait pertinemment qu’elles n’existaient pas mais qu’il fallait, d’une certaine façon, nommer l’inexprimable. Oui, c’est bien cela que l’on entend, une échappée hors de la langue usée dans le roulis des mots qui nous submergent, une voix qui devient bâton pour assurer la marche de la frêle Claire (qui aspire pourtant intensément à vivre) dans un monde devenu toujours plus dangereux, de moins en moins compréhensible, où règne la solitude des nantis comme des malheureux et des laissés pour compte qui poussent leur pas sans bâton autre que celui qui, invisible, s’enfonce douloureusement dans leurs reins, les jetant dans un en-avant éperdu dans un monde que l’on s’évertue à détruire un peu plus chaque jour.

         Mais, enfin, ne devrait-on pas ajouter, à ces voix que l’auteur a tiré des fonds de leur silence, celle-là qui habite le romancier et qui est, sans nul doute, la seule qui lui donne quelque raison objective de continuer à vivre : Il faudra écrire, chuchote la petite voix en moi, ne rien perdre de ces miettes pour que tout soit enfin vécu. Sans risque inutile mais avec le courage d’une fantaisie débridée.

         Michel Diaz, 20/10/2025

Sur les murs – Bernard Giusti

Sur les murs

Bernard Giusti

Editions de L’Homme bleu (2025)

         Sur les murs : c’est par ces trois mots, qui lui servent de titre, que nous entrons dans le livre de Bernard Giusti, livre qui mêle à sa prose de courts poèmes qu’accompagnent, en juste résonance, les œuvres de quinze artistes. Bien que ce soit sur le papier que l’auteur nous donne à lire ce chant d’amour et de détresse, on ne peut s’empêcher de penser que c’est bien plutôt sur un mur, sur les murs, qu’il aurait préféré l’écrire, comme on laisse, en les inscrivant sur la pierre, une trace de son passage, ces glyphes et ces graphes destinés à défier le temps, un signe symbolique, un nom, des noms, une date, les lignes d’un visage, dans lesquels on doit reconnaître la manière la plus ancienne et la plus directe de s’exprimer. On ne peut non plus s’empêcher de penser à ce vers d’Alain Borne, C’est contre la mort que j’écris comme on écrit contre un mur. Et dans ce livre hommage à la femme trop tôt disparue, Bernard Giusti avance, sonné encore par le coup brutal du destin, les yeux ouverts sur son inacceptable assaut, mais aveugle parmi les aveugles, nous dit ce qu’il éprouve au plus profond (Je tiens ma vie en équilibre. A chaque pas que je décide), et ce qu’il voit – ce dont l’ombre défaille, ce que cachent les murs, sa main posée sur les serrures – , fait éclater la rouille des phrases attendues, traduisant par l’écrit l’angoisse de celui qui tente encore de survivre, tant bien que mal, faute de ne pouvoir exorciser la mort : Plus forte que toutes les vérités / Plus vraie que tous les textes sacrés / Il y a la mort qui rêve et danse // Et l’amour étranglé dans les bras du silence. Et il écrit, plus loin : Tout ce qui est sûr s’évanouit… // Les mots ne diront jamais / La chair et le sang / Qui les tiennent debout // Et ma bouche n’est plus / Que le déversoir impuissant / D’une infinie détresse.

         Détresse, solitude et débâcle de l’âme, colère et révolte peut-être, mais plongée dans le noir absolu du chagrin, comment traduire ce qui relève du bouleversement le plus intime ? Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’incompréhensible, de l’intransmissible, se demande-t-on en lisant ces pages, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche car ce n’est pas seulement dans les mots mais bien tout entre les mots, comme ces fumées, étoile noire s’élevant au-dessus de l’amoncellement de la tristesse. Tout dans ce livre résonne comme dans les fonds de l’être, dans ses plis de viscères et de chair où la moindre image d’un souvenir, le moindre écho d’une voix disparue et désormais rêvée trouve à multiplier ses ondes sous le ciel desquelles passent les douloureux nuages du visage aimé.

         Pour « sanglant » que soit toujours « le dernier acte » selon les mots de Blaise Pascal, le peu de terre sur la tête, la crémation et ses cendres loin de fermer la question sur elle-même, l’ouvre au contraire. En fait une béance infranchissable. Et quoi faire de la douleur ? Avec la douleur ? En faire l’aiguille qui va coudre les mots, un manteau non pour recouvrir, pour suturer le trou ouvert par la mort mais pour entourer comme on le fait quand il fait froid et que l’on pose un manteau sur les épaules de ceux que l’on aime ? C’est avec cette tendresse que Bernard Giusti s’essaie à déplacer la douleur de la perte vers ce point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre de l’inévitable et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable, contre lequel toute révolte est vaine : … le monde a basculé dans l’ombre / Scène d’un théâtre sans issue / Qui désormais se jouera / Entre la nuit et l’absence.

         « La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité » a écrit Jacques Derrida. Comment ceux qui sont mort, les morts aimés, participent-ils à l’approche, au travers du langage et contre ses lois de langage, que tente ici Bernard Giusti ? Qu’en est-il de cet adieu à la femme aimée quand Longue est la nuit / Où se noie ton regard, quand Dure est la lumière / Jetée sur ton visage ?

         On le sait, parler, écrire est souvent peu de choses, c’est toujours très tôt, ou trop tard, que l’on ressent l’insuffisance du langage, son « infirmité native, disait Jean-Baptiste Pontalis. Mais se taire serait éteindre le chant du monde, faire mourir définitivement l’être cher, effacer l’écho de sa voix. Se taire serait ne pas prendre soin du trou creusé par la mort pour le garder vivant, chose parmi les choses du monde. Ceux qui sont morts sont passés de l’autre côté, non dans un ailleurs, mais bien ici, de l’autre côté d’ici, dans le monde du dehors, et séparés de nous par l’infranchissable cloison de l’absence. Et la mort n’est rien d’autre que cette inconsolable absence que l’on peut essayer de tromper, sans illusion aucune, en agitant dans sa mémoire quelques hardes de vie : cette mort, dont il est question dans ce livre, nous invite à ouvrir une nuit dans la nuit, une parole dans la parole, pour en parler aux papillons qu’aimait tant l’aimée disparue, aux trois genêts offerts aux terres indomptées, aux trois sauges vouées à la purification des regards et l’apaisement des pensées, parce que c’est de ce côté-là, dans ce jardin, aujourd’hui abandonné et retourné à la friche originelle, que sont passés ceux qui sont morts.

         Ainsi Sur les murs est-il un chant de deuil, mais bientôt un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon. Aux cris de la douleur, de l’impuissance, ou à la minute de silence, Bernard Giusti préfère la voix de l’amour toujours ranimé, versée dans celle du poème : un chant qui relierait le sommeil et le silence des choses, et qui porterait la mort avec cet amour qui ne retient pas celle qui est partie mais l’accompagne avec cette délicatesse qui voit nos heures se repaître autant de l’essaim de (nos) larmes que du vol de l’oiseau / Qui fuit le ciel désert.

         Et c’est là le travail du poète : écarter et mettre à distance le silence, déplacer la mort. Aussi peut-il écrire : Un jour peut-être je pourrai enfin dire « tu m’aimais, je t’aimais ». Ce jour-là, je ne t’aurai pas oubliée, mais je me serai réconcilié avec la chair des vivants.

         On peut lire, dès la première page de ce livre : Partout des êtres broyés / Dans des mains gantées de fer : / Ils ne voient pas dans l’ombre / L’œil mécanique qui les surveille. Et plus loin : Le bruit des hommes / A serti le silence / Et plus personne n’entend / La musique des étoiles. Ou encore : Quelque chose en nous / S’écoule sans cesse / Vers d’invisibles profondeurs, ou Y a-t-il encore autre chose / Que le bruit et la fureur ?… Les courts poèmes de ce livre, indépendamment à coup sûr de la volonté et des intentions de l’auteur, usent d’une lyrique qui peut faire penser (mais cela n’engage que moi) à celle des psaumes bibliques, qui revêtent une allure de complainte individuelle représentant de manière tangible les sentiments de l’homme : la joie ou la tristesse, le renforcement ou la faiblesse, parfois le désespoir ou l’espérance du salut. Ainsi, pouvons-nous lire : « Jusques à quand, ô Éternel, m’oublieras-tu toujours ? Jusques à quand cacheras-tu ta face de moi ? » (Ps de David, 13). Ou encore : « J’ai vu tous les travaux qui se font sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite de vent. Ce qui est tordu ne peut être redressé, et ce qui manque ne peut plus être compté. » (L’Ecclésiaste, 1) Les mots de Bernard Giusti, tirés du fond de sa détresse, lancés certes vers un ciel vide, un improbable Esprit, aveugle, sourd, muet, n’en sont pas moins les mots désemparés d’un homme aux prises avec cet Inconnu dont semblent dépendre nos vies, ce quelque chose des mystères du monde auxquels nous n’avons pas accès : Ainsi vont les choses, écrit-il / En ce monde si obscur / Que les anges eux-mêmes / Semblent démons de noirceur. La poésie de Bernard Giusti, bien que solidement attachée en bannière aux poteaux d’angle de l’existence, concrète et matérielle, nous élève tout de même à du spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses. Car c’est à partir du physique que se dégage le spirituel. C’est au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en buées musicales, vapeurs tièdes sur les pensées, ombres sur un visage qui vont se dissipant. Passage d’un sourire dans le vent froid / Qui caresse les hautes herbes. Quelque chose chemine sans bruit, va discrètement son chemin dans les grands frissons / Des arbres de l’hiver.

         Il y a cependant, dans la personne de Bernard Giusti, ceux qui le connaissent le savent, constamment réaffirmée, une volonté de vivre au plus près des réalités du monde sensible et social et des forces qui le traversent – ce qui justifie son engagement militant au sein des luttes pour atteindre son idéal d’un meilleur avenir humain, parmi les discordes enflammées des hommes, pour plus de justice et de paix dans un monde où tout est sans dessus dessous, monde livré à l’argent-roi qui fait tomber sur les jours un hiver toujours plus féroce. Aussi ne sommes-nous pas étonnés que son livre s’achève, ou presque, sur l’évocation de ces incessants combats auxquels la femme aimée s’est jointe et dans lesquels elle l’a accompagné : et cela fait partie de l’hommage qui lui est rendu, le plus beau que Bernard Giusti pouvait rendre à sa camarade de route, à son individualité qui participait, dans ses intimes convictions, à envisager des temps fraternels et un horizon plus heureux de l’humanité. Ensemble, écrit-il, nous avons mené et aimé ces luttes, ensemble nous avons été parfois victorieux, et souvent déçus même dans la victoire. Qu’importe puisque nous avons toujours su qu’il n’y a d’avenir que dans la lutte, que si notre vie est une lutte perdue d’avance, nous devions avancer vers l’horizon lointain, inatteignable par définition, car nous savions que lorsqu’on s’arrête, on campe sur le néant… Oui, Pascale et Bernard savaient que lutter pour un monde plus juste serait peut-être vain, mais que l’un des sens de leur vie, ce serait, contre ce monde-là, mener une guerre sans merci pour soulever les paupières douloureuses du siècle.

         Et Bernard Giusti écrit encore, en toute fin d’ouvrage : Il y aura d’autres mois de mai, d’autres printemps ravissants et d’autres étés torrides. Il y aura la valse des saisons :je la danserai seul et je m’étourdirai de ton absence. En écrivant ces derniers mots, Bernard Giusti sait ne pas ajouter de la mort à la mort. Il sait, peut-être l’a-t-il déjà appris, porter la mort de celle qui a emmené avec elle le plancher, le plafond et les murs d’une bienheureuse maison, en a déserté le jardin, lieu où tous deux ont appris à voir pousser les fleurs, à y semer leurs rires, à écouter les arbres, et assis tous les deux côte à côte sur les marches du perron, à regarder tomber la nuit, dans la moiteur des soirs d’été ou dans les bourrasques de l’hiver. Et cela suppose une autre façon de regarder la vie, et son obscur envers, apprendre l’absence et le rien qui naissent à l’intérieur de chaque chose, désolidariser la désormais absente du brouillard et de l’ombre, la confier au nuage qui se défait pour être nuage et mémoire de nuage, au souffle du vent, aux sentiers pierreux, aux chemins dans les herbes, pour poser un visage sur le velours des cieux.

         On referme le livre. On écoute. Le monde est toujours là, où on entend un chant d’amour. Par-delà le silence.

         Michel Diaz, 30/09/2025

Sous l’étoile du jour

« Sous l’étoile du jour », lecture de Marie-Christine Guidon.

Sous l’étoile du jour

de Michel DIAZ

Rosa Canina Éditions publie principalement des écrits poétiques ancrés dans le vécu et cet ouvrage préfacé par Alain Freixe en est la vibrante démonstration. En effet, dans le recueil de Michel Diaz, « s’évide le poème aux limites d’un cri »…

Les pensées peuplées de failles et de déchirures, se dessinent et s’enroulent, s’apprivoisent et se dérobent « sous l’étoile du jour ». Le chemin d’exil qu’emprunte l’auteur est souvent éclairé de « la flamme obscure des confins ». Dans une « marche qui défie le vide », il évoque son « jardin perdu » avec une « douloureuse nostalgie ». Il va puiser aux racines ce qu’il subsiste de sève pour résister encore.

Telle une étoile filante, venue d’un horizon lointain, « royaume défunt », Michel Diaz se risque à chercher « dans l’ombre des pierres », « entre allégresse et désarroi », une aube prometteuse « juste pour éprouver comme un sentiment d’avenir ».

Sa plume sublime le prosaïque et pétrit le verbe avec une puissance démiurgique. Il écrit « pour donner vie à tout ce qui n’est pas, et chair à l’invisible » poursuivant inlassablement sa quête éperdue sur des sentes jalonnées de solitude, de poussière et de cendre, nous laissant face à une « phrase inachevée sur le blanc du papier » mais les yeux rivés sur un lointain, un possible à réinventer…

À cette heure où tout n’est qu’impermanence et incertitude, Michel Diaz, à n’en pas douter, écrit « un canif enfoncé dans le cœur » !

Marie-Christine Guidon

A propos des œuvres de Pascal Lemoine

A propos des œuvres de Pascal Lemoine

         Sur le site de l’artiste verrier-sculpteur Pascal Lemoine, on peut lire : « Ma connivence avec le verre a débuté par la réalisation d’urnes funéraire sur lesquelles étaient gravés des palimpsestes. Doutes et interrogations s’immisçaient dans la matière, jouant aux rythmes cursifs de poèmes de Breton et d’Eluard. Sur certains de ces vases clos, était inscrit « Carpe diem » en braille. Une gravure, un silence qui évoque l’existence et l’interrogation de ce qui lui succède. Les premiers cailloux qui m’ont paru jalonner ce chemin étaient « Le Nœud des Miroirs » de Breton, le « Tao te King » de Lao Tseu et une très forte envie de vivre ce lien particulier à l’instant que révèle le travail d’un matériau en fusion. »

         On le voit, « le monde » de Pascal Lemoine (car son œuvre en est un, dans le sens où, comme chez tout authentique artiste, les productions d’une démarche originale sont sources d’émotions, de réflexions, de sentiments, de spiritualité, de sublimations et de transcendances) est en étroite relation avec l’élément feu et son intérêt pour la poésie. C’est-à-dire avec la mémoire d’un passé éruptif, d’un magma subitement pétrifié, et le langage poétique qui peut, plus que tout autre, être pétri jusqu’à l’obsession, contenant en lui-même cet élément de vie et de mort, principe qui ne saurait tarir aucun rêve, lieu-dit de la question métaphysique essentielle, celle de l’existence. On peut donc avancer que dans la démarche de cet artiste ont partie liée le travail du verre en fusion et l’esprit même de la poésie.

         Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’indéchiffrable, de l’intransmissible, peut-on se demander en regardant les œuvres de Pascal Lemoine, alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche ? En vérité, ce n’est pas seulement dans les objets qu’il nous propose de regarder mais bien tout entre les mots que nous posons sur eux, en les laissant venir, dans ces « trous d’air » de la pensée que se glisse le sens, y compris dans l’émoi, cette manière singulière qu’a l’artiste d’arpenter le monde et le temps du monde, ses espaces les plus arides comme les plus fertiles.

         Alors que l’argent-roi et ses dévastations, guerre ici et là, massacres et famines, nihilisme généralisé, perte générale du sens courbent toujours plus l’humain en nous, pour Pascal Lemoine, il ne semble y avoir qu’un unique objectif, celui de retrouver la mémoire perdue de l’homme et celle tout autant perdue de son ancienne dignité. Il semble que, pour lui, il est de toute nécessité de résister à ses sourdes, pernicieuses, brutales et violentes poussées et aider au désenvoûtement du monde et des consciences en se faisant ramasseur et colporteur de rêve, passeur de poésie.

         Immédiatement, en présence des œuvres de l’artiste, c’est une absence qui nous arrête, celle du comparé : à quoi ressemblent ces objets et à quoi se réfèrent-ils ? Amphores aux usages oubliés ou urnes funéraires, idoles archaïques aux formes épurées ou stèles silencieuses, outils énigmatiques d’une civilisation disparue ou fragments de météorites exhibés dans d’anciens rituels ? Tous objets jouant l’ambiguïté de ce qui était, de ce qui est et de ce qui sera… On se dit que quelque chose a été perdu, relégué sous les strates du temps. Et très vite l’on s’aperçoit, pour peu que l’on se laisse aller aux appels de l’imaginaire, que regarder ces œuvres, c’est ouvrir un chemin de lecture et ainsi, chemin faisant, nous saurons que le mystère se tient ailleurs que dans les objets présentés, que c’est l’ombre, bien plus grande que celle d’un arbre ou d’un montagne, l’ombre d’un souvenir d’avant toute mémoire même qui se lève derrière nos yeux comme une lune noire.

         Comment faire voir ce que nous avons oublié, là à même la matière des choses ? Non pas derrière, au-delà, caché en quelque arrière-monde, mais là dans le mystère de sa présence. Telle est la force et la beauté de ces œuvres, un regard qui ne conquiert pas, ne revendique aucune certitude, ne prétend apporter aucune réponse, résoudre quelque énigme, mais qui se laisse dessaisir de son saisissement et passe derrière les mots qui font écran, comme rendu à la virginité de son innocence première, au langage d’avant la parole.

         Pascal Lemoine semble penser ses œuvres en termes d’influx, de corrélation, de circulation, de respiration, de « révélation » de ce qu’avec nos simples yeux nous ne saurions saisir, si penser de la sorte c’est moins s’intéresser à ce que sont les choses qu’à ce qu’elles produisent sur nous, à comment elles se branchent sur notre mémoire archaïque, ce qui demeure en nous de plus authentiquement vital, comment elles réveillent notre sentiment d’exister quand se défait la coupure entre le sensible et le spirituel et que, nous oubliant nous-mêmes, perdus enfin, on comprenne que ce que nous nommions « la réalité » est le plus implacable des masques.

         Et, en effet, les œuvres de Pascal Lemoine nous ouvrent au spirituel, mais depuis le cœur même du monde et des choses, celui qui nous demeure mystérieux et insaisissable, où se tient ce qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et que nous appelons sentiment du sacré. Car c’est à partir du physique et de la matière que se dégage le spirituel, que se donne à sentir le sacré, au sein du fini que s’ouvre l’infini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en clartés musicales, vapeurs tièdes de troublantes réminiscences, ombres sur des contours d’une terre et d’un sable passés au feu, qui vont se dissipant. Passages de souffles et d’indistinctes voix. Quelque chose, dans ces objets, nous parle sans parole et chemine sans bruit, va discrètement son chemin et avec lenteur chez celui qui, les regardant, se dit : « avec les mots qu’ils me confient, j’apprends à voir, je réapprends l’humanité, et je réapprends à marcher ».

Michel Diaz, 24/09/2025

Francis Bacon, le lieu du visage

Lecture de Elisabeth Beyrie-Soulassol; note de lecture publiée in le site Sitaudis (21 juillet 2025)

Michel Diaz, Francis Bacon – le lieu du visage par Élisabeth Beyrie-Soulassol


Le recueil de douze poèmes de Michel Diaz commence comme une provocation,
reprenant en le déviant – ou en le suivant ? – de sa route biblique, le début de
l’Évangile de Jean : « Au commencement n’était pas le Verbe, mais le Visage ».
En effet, il s’agit bien de commencer l’aventure poétique par l’étude du lieu du
visage, celui de Francis Bacon, qui, dans un autoportrait, se peint tel qu’il se voit
de l’intérieur. Visage « Qui, déjà contenait sa fin. Et, entre deux, l’inachevé dans
quoi nous cheminons ». Le Visage nous appelle « Mais répondre à l’appel, aller
vers l’Autre, son visage, est chemin de neige et de brume, de sable et de boue.
Comme venir du sien au nôtre est mêmement chemin de tâtonnement et
d’éternelle incertitude. // Et entre deux, l’épreuve capitale du dévoilement » à
l’instar du texte de l’Apocalypse de Jean.
C’est par ces premiers mots que le poète nous entraîne à regarder et pénétrer
dans le lieu de ce visage et à le suivre dans une sorte de chemin de croix, de
déchiffrement de la douleur composé de douze poèmes/stations en prose.
Ce visage « captif de la geôle de ses tourments » est surtout « un couteau planté
au cœur de nos questions ». Ce visage de douleur, de lèvres calcinées et fermées,
retient l’irrépressible cri, quelque chose à dire, mais on n’entend que du silence.
Mais si les lèvres sont fermées, par les brèches ouvertes, l’injonction se fait jour,
celle de pénétrer dans le sommeil de notre propre mémoire, de boire aux sources
de ce silence malgré les frontières infranchissables « aux dents d’acier »,
d’entrer dans un monde intérieur apocalyptique, aller jusqu’à l’étouffement.
Puis, le regard nous appelle. Notre humanité est en perpétuelle souffrance. Est
ce « une faute ancienne, une déchéance génétiquement provoquée », « une
promesse d’extinction » ? L’homme aurait-il « les yeux remplis de Nuit » ? Ce
visage/masque, « noire énigme qui nous tient lieu de nom » est aussi le « juste
miroir de nous-mêmes », notre image. Cette « embrasure de parole nue » nous
« enjoint de nous tenir debout ». Il existe. Il est là. Comment le toucher, qui est
il ? Qui suis-je ? « Entre nous deux s’étend un si vaste désert de silence et de
solitude ! » Mais il ne faut pas laisser le désespoir nous envahir, car il y a des
traces, des voix. Pour écouter ce que ce visage veut dire, il faut « quitter le lieu
connu. » Est-il « visage du Rien. Ou de tous les visages des Autres, rassemblés
en un seul » ? N’est-ce pas le mien ? « perdu et retrouvé. Ou entraperçu
seulement…Indéfiniment retrouvé. Et indéfiniment perdu. Et indéfiniment
sauvé ». Ce visage est-il une trace humaine ou divine ?
Suivant le poète, « sur l’autel silencieux de l’amour et de la bonté », regardons
ce visage au « regard insaisissable » :
qui en nous, déchire en même temps ce qu’il éclaire :
l’insoutenable permission de contempler, entre extase et bonheur, ce
Visage qui n’apparaît que dans le plus profond du noir et dans la souveraineté
de la plus aveuglante lumière.
Car le chemin vers l’autre n’est que chemin de vie.


Le commentaire de sitaudis.fr
Interprétation au crayon d’un autoportrait de Francis Bacon par Catherine
Bruneau
Encres Vives n°552, 2025
20 p.
6,60 €