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La bonne vie – Jean-Pierre Otte

La bonne vie, Jean-Pierre Otte

Cactus inébranlable éditions (2021)

Lecture de Michel Diaz

         Ecrivain et peintre, Jean-Pierre Otte est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages ayant trait aux mythologies cosmogoniques du monde, aux rituels amoureux du monde animal et aux aventures de la vie aux bénéfices même de la présence au monde et du plaisir d’exister. Spécialiste des mythes de la création, Jean-Pierre Otte les a transcrits pendant une dizaine d’années dans Les Matins du monde. S’adonnant aussi à la botanique et à l’observation des insectes, il manifeste son allégresse de vivre dans ses Histoires du plaisir d’exister et la Petite tribu des femmes. Il a reçu le prix nature de la Fondation de France, décerné pour la rigueur scientifique et la qualité littéraire de ses travaux en botanique et en entomologie, ainsi que le prix Verdickt-Rijdams de l’Académie pour ses travaux en ethnographie.

         Ce préambule suffira pour que l’on accorde à ce dernier livre, La bonne vie, toute l’attention que l’on doit à un auteur dont on sait que la densité et la profondeur de la réflexion sont à même de nous éclairer utilement sur l’état maladif du monde et sur celui des hommes, tels qu’aujourd’hui nous sommes, c’est-à-dire en exil dans le monde et en exil dans nos propres existences, bannis, exclus du paradis, relégués dans les coulisses avec encore, absurdement, la nostalgie de l’Eden perdu. Car, nous dit encore Jean-Pierre Otte, nous ne sommes plus au monde mais dans des univers de substitution où, de surcroît, nous sommes substitués à nous-mêmes.

         Voilà donc, bienvenu, un très beau petit livre au propos on ne peut plus grave mais tout de même bien revigorant, véritable bouffée d’écriture, en ces temps de profonde inquiétude sur les dangers qui nous menacent, de grande incertitude sur le sort de l’homme, et de confinement morose sur fond de bien maligne pandémie.

La quatrième de couverture nous livre la manière dont cet ouvrage fut conçu : « L’hiver 2008, Jean-Pierre Otte avait recueilli chez lui un jeune Russe de 26 ans, originaire de Yalta en Crimée, du nom de Sergueï. Celui-ci se prit d’amitié pour les premiers livres de l’écrivain. Il les lisait, les relisait apparemment sans se lasser, presque au risque de l’addiction, en épinglant çà et là des phrases et des passages qu’il transcrivait dans un cahier auquel il attribua le titre de La bonne vie ». C’est ce cahier qui est publié aujourd’hui, avec, en couverture, une peinture à la cire de Jean-Pierre Otte. Cahier qui se présente comme un recueil de réflexions, de « pensées », comme l’on disait autrefois, et le plus souvent d’aphorismes.

André Gide écrivait, dans Les Nourritures terrestres : « Et quand tu m’auras lu, jette ce livre – et sors. Je voudrais qu’il t’eût donné le désir de sortir – sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. N’emporte pas mon livre avec toi. » C’est bien tout le contraire qu’il faudrait conseiller avec le livre de Jean-Pierre Otte, car c’est l’un de ces petits livres qu’il faudrait justement emmener avec soi, dans ses marches à travers la campagne, ou encore partout, tel un viatique pour notre voyage intérieur et notre chemin par le monde, comme on fait des Essais de Montaigne, et s’arrêter pour lire, au hasard de ses pages, assis sur un tronc d’arbre, sur le bord d’un talus ou le siège d’une salle d’attente.

         Faisons d’abord un sort au titre de ce livre. Qu’est-ce qu’une « vie bonne » ? Et jean-Pierre Otte de nous répondre : La bonne vie, c’est le présent merveilleux d’un homme qui en a fini avec l’espérance et toutes les nostalgies. Certes, mais que de chemin intérieur, tortueux et opaque, devons-nous, chacun de nous, encore parcourir pour espérer parvenir à un tel détachement ! Même si l’on sait, ou croit savoir, qu’il nous faudrait toujours, en cours de chemin, rester disponible aux invitations que la vie nous fait, puisque la vie ne devrait jamais cesser d’être une fiction imprévisible. Puisqu’il s’agirait tout autant encore de s’enraciner dans l’être que de se détacher, se dépayser, et d’aller au hasard. Et qu’au contraire de la solitude que l’on subit, cloisonnée, asséchante, en peau de chagrin, voilà celle, prodigieuse et profonde, que l’on choisit en optant en compagnonnage pour sa propre présence dans la jouissance même de la vie.

         Autrement dit, « la bonne vie » serait tout ce dont nous ne savons pas, hommes de notre époque, trouver la bonne voie (individuellement et collectivement) pour en jouir, tout ce aussi dont nous sommes présentement privés, et on ne sait plus trop pour quelle durée.

         Car Jean-Pierre Otte est lucide sur l’état du monde et sa (mauvaise) marche, boiteuse, qui semble nous conduire inéluctablement vers des désastres annoncés. Nous en connaissons les raisons initiales : une hiérarchie fort suspecte consacre l’homme au premier rang dans l’ordre des êtres vivants, au sommet même de toute création, ce qui est contraire à la vérité biologique (…) ; l’anthropocentrisme est une aberration de vanité. C’est pourquoi, observe-t-il encore, un esprit de panique empire tout et semble nous préparer au plus grand naufrage que l’humanité ait connu, à condition que personne n’en réchappe. Esprit de panique d’autant mieux entretenu que, quand l’heure est aux actualités, les images percolent dans l’espace intérieur, s’inoculent à la manière de venins ou de vaccins, et semblent nous prémunir, nous préparer à de plus grandes catastrophes qui pourraient subvenir.

         Images de l’état du monde, d’autant plus anxiogènes ou « immunisantes » contre ces catastrophes à venir, qu’elles envahissent nos têtes, pourrissent nos esprits, à l’heure où de faux sages et « experts » de tout poil auxquels les medias se soumettent (servilement) brouillent à leur aise la différence radicale entre croissance et civilisation, entre croissance, productivité des entreprises et qualité de l’existence. D’autant plus aberrantes aussi, ces images et « informations » que le fond de la caverne de Platon ne reçoit plus aujourd’hui qu’un remuement d’ombres choisies dans une tendance à tout négativiser. C’est le prêche du sombre et du sinistre. En le traversant, les actualités conforment et limitent le téléspectateur aux seules réalités dont elles relèvent : la politique, l’économie, la bourse, l’intervention militaire, la revendication sociale ou le résultat sportif. Car, écrit encore Jean-Pierre Otte, le monde est la proie des détenteurs de vérité, des dictateurs de conduite, de ceux qui tentent d’emprisonner les vérités permanentes de l’être dans un système de pensée qui n’a de cesse d’occulter notre vraie vocation sur cette terre.

         Et quelle est cette vocation ? Sinon celle d’acquérir, pour chacun d’entre nous, la certitude d’exister à titre d’exception, travailler à ne pas être n’importe qui dans un monde où les gens sont n’importe quoi, se convaincre aussi que nous sommes des arbres ambulants, des arbres baladeurs avec leurs racines rentrées, puisant à chaque printemps leur sève dans la nuit et l’abîme ?

         Ce constat de lucidité sur ce monde bien mal en point et sur l’esprit de l’homme en désastreuse discordance avec le milieu naturel, Jean-Pierre Otte se refuse pourtant à en faire la proie du pessimisme ambiant, de la résignation passive ou d’un désespoir somme toute assez confortable. Celui qui souffre du spectacle de la corruption, écrit-il, est un désespéré de la pire espèce, qui s’oppose à toute force, se pose en pourfendeur, s’interpose de tout côté. Le désespéré de ce monde ne serait alors, au contraire, que désespérément « contre-productif », puisque décédé depuis longtemps sans le savoir, contempteur d’un avenir qui ne serait pas la réplique fidèle du présent dont il tire ses privilèges, il s’efforce de ne pas distinguer les remous intempestifs qui bousculent son confort et échappent à son contrôle.

         Un monde sous nos yeux s’achève, n’en finit pas de s’achever, nous semble à l’agonie. Et alors ? Ce monde-là, qui continue d’imprégner nos esprits, nos mémoires, nos regards et nos gestes, cherchant à perdurer et à se poursuivre à travers nous, vaut-il qu’on le prolonge et cherche à le sauver tel que nous l’avons fait, dans la violence, la destruction systématique, au mépris de la vie humaine et de celle des autres espèces  ? Ne serait-il pas plutôt souhaitable d’en souhaiter la fin, la plus proche possible, et de tourner la page ? Car, enfin, comment un renouvellement pourrait-il s’opérer sans pourrissement préalable ? Plus profonde sera la décomposition, et plus grande sera la force de l’essor et de la nouveauté. La détérioration va laisser le champ libre à l’émergence de formes nouvelles. Et jean-Pierre Otte d’enfoncer le clou, comme si, en regard de la gravité des problèmes auxquels nous nous devons de faire face, en matière de dégradation on n’était jamais assez exigeant  : Au contraire de le déplorer, il faut se réjouir que le monde soit corrompu et qu’il se corrompe toujours davantage, que l’avilissement même, en sa sainte mission, se propage sur tous les plans et consacre l’avarie générale.

         « L’avarie générale » ne serait donc, sous la plume de Jean-Pierre Otte qu’un événement bénéfique au service d’un nouvel élan de l’humanité, et il nous invite à entretenir notre foi en l’évolution, et même en ses ratages, à sa fougue échevelée à créer sans cesse, même s’il nous semble qu’elle tarde à produire d’autres formes. Et si l’esprit humain lui-même tarde et hésite à se forger de nouvelles lois d’harmonie avec les règnes animal et végétal, comme avec les quatre éléments primitifs et le mouvement cosmique des mondes, tout, justement, n’est-il pas en train ? Les choses sont en plein chambardement. Le monde se modifiant nous modifie en retour, rattrapant tout retard.

         Espérance d’une ère nouvelle où le dépassement, écrit Jean-Pierre Otte, ne viendra que par l’aspiration, et la volonté de se libérer du connu, d’inaugurer d’autres voies, d’inventer et de vérifier d’autres merveilles de ce mystère ou de cette absence de mystère qui continue et continuera sans doute à jamais de décliner nos existences.

         A la lecture de ces lignes on pourrait éprouver le sentiment amer que cet auteur nous parle d’un monde disparu, d’un autre dont, peut-être, nous ne connaîtrons jamais l’avènement. Que peut-être, comme l’écrit Patrick Corneau, « l’ hédonisme léger, insouciant, confiant dans la puissance d’enchantement du monde de Jean-Pierre Otte, ne reviendra plus, ne relève plus que de l’élégie littéraire. »

         Nous reste à espérer (vœu pieux ?) que de pareils petits livres parviennent à planter leur germe dans le cœur universel de l’homme, car si personne n’est au monde comme l’affirmait Rimbaud, la gageure démesurée serait de retisser en profondeur nos liens avec le monde et toute la complexité de l’univers, de renaître à une autre vie en buveurs de vent, ivrognes de la fluidité, partisans inconditionnels du prodige ordinaire qui avive et revivifie le sang, aiguise les sens, délie et affine les pensées dans un luxe d’évidence, l’idée et le désir même d’une manière plus exaltante de se conjuguer au présent.

Michel Diaz, 25/04/2021