Le Verger abandonné – Bernard Fournier

Michel Diaz, Le Verger abandonné, préface de David Le Breton, éd. Musimot, 2020.

Lecture par Bernard Fournier. Note à paraître dans le N° 77 de Poésie/première

Revisiter les mythes est une tentation littéraire des plus anciennes. Sans doute aussi vieille que les mythes eux-mêmes. Le poète contemporain trouve donc dans les légendes archaïques des éléments pour éclairer notre présent et peut-être aussi notre avenir.

Michel Diaz revient ainsi sur l’Odyssée, sur le personnage d’Ulysse, de sa femme Pénélope, de son fils Télémaque et de son père Laërte. A part ces noms, nous n’avons aucun décor, un peu de mer, peut-être, une île, rarement des dieux, et pas de guerre. C’est dire que l’Odyssée de Michel Diaz est tout intérieure. Il s’agit d’une réflexion sur la fin d’une vie, sur la fin d’un voyage, sur la fin d’une errance qui prend la forme d’un recueil épistolaire. Sept lettres à Pénélope, six à Laërte, cinq à Télémaque. Et c’est Ulysse, bien évidemment, qui parle, qui s’entretient avec ses êtres aimés.

Un lieu, cependant, se révèle important, c’est le verger d’Ulysse, mis en valeur dès le titre, dont on ne se souvient pas qu’il en soit beaucoup question dans L’Odyssée qui en est même son contraire. À part quelques évocations de fruits ou d’arbres, Homèren’est pas vraiment prolixe dans l’art de la fructification. On a là un parti pris radicalement opposé à celui d’Homère et l’on voit mal Ulysse se transformer en arboriculteur. Mais il est vrai qu’à la fin de L’Odyssée, on voit Ulysse avec une rame sur l’épaule étonner les paysans qui n’ont jamais vu la mer. Mais que fait-il après, jusqu’à la fin de sa vie ? Cultive-t-il son jardin ? La question ne se pose pas plus chez Homère que chez Diaz.

Ce verger est aussi celui du jardin d’Éden auquel on ne peut pas ne pas penser. Il est abandonné, voué aux ravages du temps ; simplement laissé à l’avenir du fils qui en fera ce qu’il voudra. Les pommes qui viendront auront toujours ce goût de la connaissance. Ce n’est plus un paradis, mais une friche prête pour l’avenir.

Michel Diaz, alors, nous propose sa propre lecture du mythe pour nous intéresser à ce verger qu’Ulysse a laissé dans son Ithaque. Il est vrai qu’Ulysse est roi dans son pays et qu’il avait pour charge de le faire prospérer. On s’interrogera à bon droit de cette « fausse route » si je puis m’exprimer ainsi, de cette déviation par rapporte à l’original, de cette déviance. Ainsi la part de liberté de l’auteur vis-à-vis du premier texte est-elle grande, que ce soit dans cette déviance ou dans la forme quand Ulysse parle par lettres interposées.

Mais alors, de quoi ce verger est-il le nom ? Il fonctionne comme une métaphore : érotique vis-à-vis de Pénélope, jardin en friches qui ne reçoit plus les soins de son maître ; mobilière vis-à-vis de Télémaque qui le reçoit en héritage ; et philosophique vis-à-vis de Laërte auprès de qui il revendique sa liberté.

Serait-il davantage amoureux de son verger que de Pénélope ? On pourrait le penser tant il avertit Pénélope que d’abord il pense à cette terre. « J’ai besoin de mes arbres, entends-tu ?… Un besoin absolu qui bat au fond de tout mon être comme les ailes d’un oiseau nocturne. » Ce sont eux qui seront le messager de ses pensées. Et pourtant Ulysse les abandonne, il laisse son verger et sa femme à la merci du temps. Et pourtant Ulysse demeure amoureux : « si faible est la distance entre nos corps malgré le temps qui nous sépare. » Il abolit l’espace. Il abolit le temps : « les années sont là, non entre nous, mais en nous rassemblés ». C’est un bel effet de style que de faire ainsi du temps non une adversité mais un atout pour le couple qui se construit au fur et à mesure des années, même si, comme Ulysse, le temps l’emporte loin du foyer. L’élément primordial demeure la fidélité de la pensée qui dépasse les frontières temporelles. C’est pourquoi c’est Ulysse l’exilé qui parle ici. L’exilé, le banni des Dieux, le rejeté des hommes. Mais pas l’oublieux.

Ces lettres s’offrent alors comme une réflexion intérieure ; Ulysse s’adresse à lui-même plutôt qu’à ses êtres chers : « Fin du jour et commencement de la solitude sont ici les bornes égales auxquelles le regard se blesse, au risque de son cri. » Bien sûr, c’est le poète qui parle derrière Ulysse et ses mots nous emmènent vers une autre odyssée, tout intérieure et tout à fait contemporaine : « le chemin qui nous mène d’un bout à l’autre n’est-il pas fait pour qu’on pose toujours les mêmes questions, qu’on sonde dans la même et toujours douloureuse recherche de Soi et de l’Autre ? … » Cette réflexion est à vrai dire universelle, intemporelle, qu’elle provienne d’Ulysse ou de Michel Diaz.

Elle se termine par cette réflexion désabusée : « Vivre, après tout, n’est sûrement rien d’autre que suivre ce chemin qui va de nulle part à nulle part. » Voyager est inutile. Inutiles sont les paysages. Vivre n’est rien et n’apporte aucune connaissance : « je n’ai pas plus appris que ce que l’on apprend à côté d’une source sans eau. » Il faudrait donc tout un livre pour aboutir à cette négation de la vie ? N’y aurait-il rien d’autre à faire qu’à imiter l’ermite et le sédentaire ? La nuit tombe, « Fin du jour et commencement de la solitude sont ici les bornes égales auxquelles le regard se blesse, au risque de son cri. » Le poète s’enferme entre les quatre coins du jour, du mur et de son esprit. La voix se brise aux angles et le cri se déchire aux fenêtres.

Dans cette chambre obscure Ulysse atteint, perçoit le monde infernal : « Car nous sommes ici du côté des fantômes, des mots qu’ils nous adressent. » Les âmes qui nous parlent et à qui nous ne savons pas répondre parce que nous ne sommes pas du même monde, nous les aimons autant qu’elles ne sont plus là. Mais Ulysse est bien déjà dans cet autre monde, et c’est pourquoi il entend ces voix d’outre-tombe.

Cependant, le poète quand il parvient à sortir de sa chambre, de son bureau, de son cabinet, est sauvé par les mots qui construisent et bornent son paysage : « Je te livre ces réflexions telles qu’elles sont venues à mon esprit à mesure que j’avançais, mais se consolidaient comme un muret que l’on bâtit contre le vent, pierre sur pierre. » Le poète est un marcheur, un errant comme Ulysse, infatigable, obstiné, et cette marche rythme la parole, l’écriture. Même si cette progression est tout intérieure, le rythme est là qui fait progresser l’écriture.

Mais il y a encore davantage quand le poète nous surprend à la fin livre : Ulysse ne reviendra pas. Voilà en effet une fameuse invention de la part du poète que d’imaginer le non-retour d’Ulysse alors que les belles pages de l’Odyssée nous montrent le chien Argos retrouvant son maître malgré son déguisement, et surtout le tragique meurtre des prétendants. Et l’on comprend mieux alors l’abandon du verger, l’abandon des siens, l’abandon d’une partie de soi. Ulysse demeure seul, restera seul ; en effet dans l’imaginaire de la réception de L’Odyssée, il n’est question que de la solitude du héros, certes avec le but de rejoindre sa patrie et sa femme, mais d’une solitude accrue par l’errance quand ce n’est pas l’errance elle-même qui la conforte et la constitue. Malgré cette déviance, il y a une réelle fidélité au mythe.

Michel Diaz invente même une nouvelle aventure pour le héros d’Homère, celle de la découverte d’une autre île « ultime lieu d’avant cette lumière ». Et cette île elle-même devient alors le symbole même de l’errance qui n’est pas une fuite mais bien plutôt une quête, territoriale, temporelle et identitaire, littéralement une utopie. Quête vivifiée par l’amour qui offre de « déposer la cendre de nos yeux et celle de nos gestes dans la boîte en argent du temps » pour sauver la mort.

En réalité, Ulysse et ses voyages sont la métaphore même, le symbole de l’interrogation humaine, existentielle. Et comme cette interrogation dépasse toutes les frontières, l’homme se doit à une réinvention. Chez Michel Diaz, il y a d’abord cette focalisation sur le verger, qui n’est pas des moindres. Mais, davantage, et tout simplement j’allais dire, il y a le style. Nous avons affaire ici à un véritable poème. En prose, mais poème tout de même, sensible par le rythme, le vocabulaire et les effets prosodiques : « Le jour est si étroit pourtant qu’à grand peine s’y glisse la voix, s’y faufilent les gestes, s’y épuisent les yeux. » On retient ici le rythme ternaire qui soutient une métaphore entre la clarté et les sens.

David Le Breton nous rappelle dans sa préface le mot d’Edmond Jabès : « Le lieu, véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? » et nous dit : « Telle est l’incise du texte de Michel Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre qui en fait tout le prix. »

Bernard Fournier, novembre 2020

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