Editorial de la revue Diérèse N° 96 (printemps-été 2026)
La poésie dans tous ses états
ou du poème en prose
Poésie : vers (comptés, rimés, libres) ou poème en prose, prose poétique, proème, prosème ? Nous pouvons adopter, sur le sujet, toutes sortes de positions, plus ou moins tranchées, réservées ou sceptiques… Pourtant, l’évolution de la pratique poétique, son émancipation (certains diront sa « libération »), voire son rejet des règles prosodiques ou des contraintes du vers (même « libre » !), au cours des précédentes décennies, montre que la question de la légitimité ou de la prééminence d’une forme sur l’autre n’a plus lieu d’être et ne se pose plus depuis longtemps dans des termes qui la réduisent à des oppositions ou à des considérations trop simplificatrices.
Il est en tout cas évident que la poésie est, de nos jours, plus que jamais peut-être, aux prises avec la prose. Non tant pour l’embellir dans une démarche de « poétisation », mais pour se défaire des contraintes (bien souvent stériles) du vers (fût-il libre) et se mesurer avec le langage dévoué à sa seule fonction de communication. Si Aloysius Bertrand, avec Gaspard de la nuit, suivi par Baudelaire avec Le Spleen de Paris, ou le Comte de Lautréamont avec ses Chants de Maldoror lui ont largement ouvert la voie, Rimbaud, qui n’en est pas l’inventeur, est certainement de ceux qui ont le plus contribué, au XIXème siècle, à moderniser la poésie et mené incontestablement à la reconnaissance du poème en prose comme forme de poésie à part entière, au même titre que les formes fixes de la poésie classique qui obéit aux règles prosodiques, rythmiques et euphoniques dont on peut encore aujourd’hui, bien évidemment et fructueusement, faire usage.
Si dès la fin du XIXème siècle quelques autres poètes, comme Stéphane Mallarmé, se sont frottés ou ont plus résolument usé de la forme du poème en prose (Tristan Corbière, Charles Cros), c’est surtout dans la première moitié du XXème que celui-ci sera plus largement utilisé (André Breton, Max Jacob, Francis Ponge, Pierre-Jean Jouve…). Et force est de constater que dès le début des années 1940 nombreux seront les poètes, et en vérité la plupart, qui se sont essayés au poème en prose, lui faisant encore gagner du terrain. Parmi ceux-ci (et la liste est loin d’être exhaustive), René Char, Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, Henri Michaux, André du Bouchet, Philippe Jaccottet, James Sacré, Jacques Réda, Marcel Béalu, etc… Nombre d’autres poètes contemporains (Jean-Michel Maulpoix, Gil Jouanard, Jacques Ancet, Gérard le Gouic, Jean-Paul Bota, Jacques Boise, pour ne citer que ceux-là parmi tellement d’autres) l’ont résolument adopté ou pratiquent indifféremment le genre du poème en prose et celui du vers libre.
Nous sommes pourtant bien conscient que ce genre poétique, autant chez les poètes eux-mêmes que chez les essayistes, les théoriciens de la littérature ou les universitaires peut prêter à s’interroger, à analyser, à débattre. Il suffit de lire, par exemple, parmi bien d’autres, les interventions, articles et ouvrages de ces deux professeurs d’université que sont Michel Sandas (Idées de la poésie, idées de la prose) ou de Jean-Marie Gleize, également poète (D’une prose en prose, Séminaire « Poésie en prose au XXe siècle », 2011) pour se convaincre que le poème en prose, communément accepté (par leurs auteurs comme par les lecteurs) comme « genre » à part entière, n’est pas sans poser de questions, voire de problèmes théoriques et esthétiques. De même qu’en pose, au demeurant, l’utilisation du vers libre qui, bien souvent (bien trop souvent ?), s’apparente à la transcription de proses disposées en vers, irréguliers ou non. Comme si le retour à la ligne donnait valeur de vers au segment syntaxique qu’il découpe arbitrairement. Et là-dessus, également, on pourrait longuement discuter.
Mais l’espace de cette rubrique ne nous permet pas d’entrer plus avant dans des considérations littéraires qui, chez certains, prêtent à polémiques, ou tout du moins à discussion. Contentons-nous de citer ces mots de Jean-Michel Maulpoix : « Diverse, la poésie française contemporaine offre un paysage très contrasté au regard du lecteur d’anthologie. Comme s’il se trouvait mis en présence de tous les « styles » d’écritures possibles et voyait se côtoyer les formes apparemment les plus opposées : vers réguliers ou libres, proses lyriques ou littéralistes, minimalisme ou ampleur, oralité ou spatialisme, modernité affichée et militante ou jeu avec les formes fixes héritées de la tradition, mise en cause de la notion de genre ou resserrement sur cet ancien signe distinctif qu’est le vers… La poésie contemporaine se donne à lire dans tous ses états. » Et il ajoute, aussitôt après : « Diverse et fluctuante, la poésie est à l’image du présent. »
Diverse et fluctuante, faisons nôtres ces mots qui rendent comptent, à eux seuls, de la pluralité des formes et des styles que la poésie, aujourd’hui, est en mesure d’adopter. Avec plus ou moins de bonheur. Mais revenons à notre « poème en prose », genre toujours mal défini, quelquefois contesté, pour lequel il faut convenir qu’il n’y a pas de théorie (ou si peu !) qui précède son écriture, pas de « système » et pas de règles véritablement établies. La poésie, quand il s’en trouve et qu’elle voit le jour, ne peut s’y fonder sur autre chose que le travail de la langue, au sein du texte lui-même et dans la matière des mots. Travail qui puise, certes, dans le répertoire des moyens usuels du poète (comparaisons, images métaphoriques, figures de style, associations des mots, répétitions, jeux sur les rythmes, les sonorités, assonances, euphonies, etc…), mais travail qui, pour reprendre une formule de René Char, « n’est précédé d’aucun testament », et place le poète, aujourd’hui encore, en situation de perpétuelle initiation. L’écriture cesse d’être alors d’être un chemin plus ou moins balisé pour être le lieu où se reformule un autre, et peut-être nouveau rapport à la langue, c’est-à-dire au monde et au sens. Espace d’écriture inquiète, perplexe et à la fois chercheuse qui met plus directement le poète aux prises avec son propre langage. Et c’est peut-être justement cette absence de règles héritées de la tradition, cet espace ouvert et sans garde-fous, presque son « impossibilité », qui fait que le poème en prose peut prendre tout son sens, revendiquer, avec ses faiblesses, ses failles, ses insuffisances, toute sa place dans l’histoire de la modernité.
En fait, puisqu’il nous faut conclure en quelques mots, la poésie, poème comme prose, n’est poésie que si la langue nous fait sentir combien c’est le rythme et sa musique qui font sous-sol et, avant même le sens qu’elle contient, font exister cette parole et lui donnent sa résonance.
Michel Diaz, 13/01/2026