Jean-Yves Dupuy – Le souffle du sacré

Lecture de « Le souffle du sacré », par Jean-Yves Dupuy.

Le Souffle du sacré

Michel DiazPatrice Delory

Peintures de Patrice Delory — Postface de Claude Louis-Combet

Éditions Unicité, 2026

Dans le paysage de la poésie contemporaine, Le Souffle du sacré, de Michel Diaz et Patrice Delory, paru en mai 2026 aux éditions Unicité, avec une postface de Claude Louis-Combet, est un livre rare et singulier, et rare parce que singulier. À la croisée de la poésie, de la peinture et de la réflexion métaphysique, il propose un dialogue entre les textes de Michel Diaz et les œuvres de Patrice Delory. Mais il ne s’agit ni d’un recueil illustré ni d’un catalogue commenté : peinture et poésie cherchent ici ensemble à approcher quelque chose qui demeure difficile à nommer.

Le premier mérite du livre est de ne pas réduire le « sacré » à la religion. Chez Diaz et Delory, il désigne plutôt ce qui, dans l’homme, résiste à la profanation, à la violence, à la disparition et à la banalisation de l’existence. Le sacré devient ainsi une nécessité intérieure : quelque chose qu’il faut préserver précisément parce que l’être humain est capable de le détruire lui-même. C’est ce qu’écrit Marc Wetzel, dans Traversées, qui insiste sur cette fonction presque défensive du sacré, comme si l’homme avait besoin de protéger en lui une part d’inviolable.

Le mot « souffle » prend alors toute sa force. Il évoque une présence fragile, invisible, mais vivante. Le sacré n’est pas une vérité figée : c’est un souffle à entretenir, capable aussi bien d’apaiser que de raviver une braise, nous dit encore Marc Watzel.

Cette recherche passe essentiellement par le visage. Michel Diaz regarde les tableaux de Delory et tente de mettre en mots ce que leur silence contient. Les visages deviennent des lieux de tension entre présence et absence, apparition et effacement, identité et dissolution. Le poème ne vient jamais simplement commenter ni expliquer l’image ; il lui oppose une autre manière de penser.

Et surtout, les visages nous regardent.

C’est une expérience essentielle du livre : celui qui croit regarder l’œuvre découvre progressivement qu’il est lui-même regardé par elle. Le spectateur cesse d’être extérieur au tableau. Le visage peint devient alors une sorte de miroir paradoxal : il ne nous renvoie pas notre apparence, mais notre propre vulnérabilité.

Cette idée rejoint une autre intuition forte de Marc Wetzel : Delory ne peint pas seulement des individus, mais, plus profondément, la difficulté d’être quelqu’un, d’habiter une identité tout en sachant qu’elle est fragile et mortelle.

L’art ne vainc pas l’effacement, mais il lui résiste. La peinture donne une forme à ce qui menace de ne plus en avoir ; la poésie donne une parole à ce qui risquerait de rester silencieux. C’est peut-être aussi en cela que réside le « sacré » du livre : dans cette tentative de sauver quelque chose de la disparition.

Mais cette conception du sacré permet d’aller plus loin. Une question demeure en effet : le sacré est-il dans l’œuvre, ou naît-il dans le regard que nous lui portons ?

La question n’est pas secondaire, car Le Souffle du sacré semble progressivement déplacer le centre de gravité de l’œuvre vers celui qui la reçoit. Les tableaux de Delory ne demandent pas seulement à être interprétés ; ils demandent à être éprouvés. Le lecteur-spectateur n’est pas un observateur extérieur : son regard devient une partie de l’expérience esthétique et spirituelle proposée par le livre.

Lorsque le visage peint nous regarde, quelque chose se déplace. Nous ne sommes plus simplement devant une représentation ; nous sommes pris dans une relation. Le sacré pourrait alors désigner moins un objet qu’une expérience, moins une essence qu’un événement. Il ne serait pas seulement contenu dans le tableau ou dans le poème : il surgirait dans l’espace de rencontre entre l’œuvre et celui qui accepte de s’y exposer.

Cette hypothèse donne également un sens particulier au mot « souffle ». Le souffle n’est pas une chose que l’on pourrait saisir ou posséder. Il circule. Il passe d’une œuvre à l’autre, du peintre au poète, du texte au lecteur, du regard à ce qui est regardé. Le « souffle du sacré » pourrait ainsi être ce qui advient dans cette circulation fragile.

L’incertitude qui caractérise les peintures de Delory prend alors une dimension nouvelle. Les visages qui apparaissent ou disparaissent, les zones d’ombre, les figures inachevées et les silences ne constituent pas seulement une esthétique de l’effacement. Ils empêchent le lecteur de posséder complètement ce qu’il regarde. L’œuvre conserve une part d’inaccessibilité. Et c’est peut-être précisément cette impossibilité de la réduire à un sens qui lui confère sa dimension sacrée.

Le sacré ne serait donc pas nécessairement ce qui se montre pleinement, mais ce qui résiste à la possession, à l’explication définitive et au regard qui voudrait tout maîtriser. Le spectateur découvre alors que regarder véritablement une œuvre suppose aussi d’accepter de ne pas la posséder.

On pourrait ainsi formuler l’une des questions les plus fécondes que suscite Le Souffle du sacré : que se passe-t-il lorsqu’une œuvre cesse d’être simplement regardée pour devenir une expérience qui nous regarde ? Le livre semble répondre que c’est peut-être dans cet instant de déstabilisation que quelque chose du sacré devient sensible.

La postface de Claude Louis-Combet apporte une troisième voix à cette rencontre. Elle accentue la dimension mystique et métaphysique de la démarche et son « exigence d’absolu ». Jean-Pierre Boulic, dans sa recension de l’ouvrage, souligne de son côté la capacité de Diaz à chercher, derrière les apparences, ce « foyer de clarté autour duquel s’ordonne toute vie ». Le lecteur, lui, est invité à entrer dans cet espace de recherche et à y inscrire sa propre expérience.

C’est finalement ce qui me paraît le plus réussi dans Le Souffle du sacré. Le livre ne nous dit pas ce qu’est le sacré ; il crée les conditions pour que nous en éprouvions quelque chose. Il nous demande de regarder plus longtemps, de ne pas chercher immédiatement à comprendre, d’accepter l’incertitude, et il cherche à nous faire éprouver ce qui, dans l’art et dans l’homme, demeure mystérieux et inviolable.

Mais son enjeu pourrait être plus radical encore : il ne s’agit peut-être pas seulement de préserver le sacré, mais de comprendre dans quelles conditions il peut encore advenir dans une expérience esthétique contemporaine. Le sacré ne résiderait alors ni exclusivement dans le sujet représenté, ni dans la tradition religieuse à laquelle certaines images renvoient, mais dans la relation qui se noue entre une œuvre vulnérable, un regard et une conscience elle-même vulnérable.

C’est dans cet espace d’incertitude, entre présence et absence, visible et invisible, solitude et rencontre, entre l’œuvre qui se donne à voir et le regard qui accepte de se laisser atteindre, que se fait entendre le « souffle du sacré ».

Jean-Yves Dupuy

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