Bernard Fournier : un chant d’innocence et de détresse

Présentation du poète Bernard Fournier, en introduction au dossier qui lui est consacré dans la revue Poésie sur Seine (à paraître en décembre2021)

Bernard Fournier : un chant d’innocence et de détresse

« J’interroge l’homme / j’interroge son silence, sa misère […] // J’interroge l’homme / fort, plein d’assurance / qui impose le silence / même aux oiseaux, même au ciel, / même à la lumière qui siffle aux mufles des bêtes. » (Silences)

            Toute la poésie de Bernard Fournier pourrait être placée sous le regard de cette obsédante interrogation, car le poète questionne l’homme, obstinément, comme il interroge Hémon et Antigone, le paysan des Causses qui secoue sur sa cuisse la poussière de son béret, ou tel autre « cloué sous les ailes de son chapeau / comme un crucifié aux portes des étables. »

Bernard Fournier est un poète qui ne cesse d’interroger : les paysages qu’il traverse et ceux où il revient, leurs pierres levées qui l’intriguent, les vaches fortes et douces qui ruminent dans les pâtures, les collines, les arbres, « les paroles inédites / retenues au fond des gorges ». Comme il écoute et interroge le silence, la langue où il écrit, celle jamais apprise, le vent, les murs, les âmes, « les yeux qui parlent », la « lumière tranchante / qui lacère l’ombre », le grand-père taiseux qui parle « depuis sa mort »… A quoi bon écrire alors puisque, nous confie-t-il, il y a « tant de choses à dire qu’aussitôt je m’arrête / devant le silence / dans le silence. // Condamné, peut-être, par les pères / au silence. »

            En vérité, la poésie, comme le fait celle de Bernard Fournier, nous situe d’emblée dans le paradoxe propre au langage poétique, puisqu’il nous faut associer à la poésie ce silence qu’il interroge. Car si le silence fait obstacle à la communication usuelle, un « meurtre » nous dit le poète, il est en même temps la condition indispensable de la démarche poétique. Mais quel sens donner à ce silence dans son association avec la poésie ? Rilke et Hölderlin nous mettent sur la voie d’une autre caractéristique du langage humain en tant qu’il s’oppose au langage poétique : non seulement il est bruyant, discordant, fait violence à l’harmonie et au silence, mais il est langage de l’entendement, qui nomme, distingue, comprend, délimite, « paroles trop bruyantes / qui giflent et griffent le silence / l’épaississent et le durcissent » nous dit Bernard Fournier. Ainsi, le silence poétique dont il veut surtout nous parler serait silence de la nature, de la vie intérieure et de l’innommé du langage, dans lequel peut résonner l’harmonie respectueuse de ce silence, qui serait silence du sens, silence de l’entendement.

            « Le chemin secret va vers l’intérieur » écrivait Novalis. Et comme le feu est dans le bois, le mot se tapit dans le silence. Ainsi Bernard Fournier travaille-t-il sa langue en transformations successives, laboure le champ/chant de l’intériorité, les yeux résolument fixés pourtant, et toujours attentifs, sur les choses du monde, et nous apparaît alors l’entrée du chemin, la voie avec tous ses dangers, ses ombres, ces riens qui sont merveilles de la Vie, et ses métamorphoses : « Même si tombent les pétales / Au moins aurons-nous vécu / Plus que le temps de cette chute et d’un nouveau printemps : / Un été à rêver les soirs où le jour appelle ». Ne serait-ce point alors le corps et la voix du silence que le poète troue avec des lèvres suturées, pour aller vers ce désir latent où tout s’efface ? La poésie de Bernard Fournier est celle d’un homme en prise étroite avec le monde mais dont la parole travaille incessamment à libérer cela qui en nous cherche à aller plus loin que nos toujours étroites déterminations, pour qu’allégés nous remontions vers un clair de terre en faisant nôtre cette injonction : « Au monde, il faut répondre par la lenteur / Le silence qui préside à l’aube, / Le silence qui attend midi et le calme du soir ».

            Le parcours de vie et de littérature de Bernard Fournier n’est pas de ceux qui, naissant dans une langue dont on leur transmet aussitôt les codes, baignés des mots des contes qu’on leur lit le soir et entourés de livres, entrent déjà armés d’un savoir familial dans le giron d’une institution scolaire qui fera bien vite son tri, héritiers qu’ils sont, sans même s’en douter, d’une culture qui privilégie les siens. Le petit paysan des campagnes de l’Aveyron, comme celui de nos profonds terroirs, de nos quartiers déshérités, devra faire ses preuves bien plus qu’un autre. Le recueil Marches II nous apparaît ainsi, chargé de ces paroles que l’on reconnaît comme autant de confidences autobiographiques. Car Bernard Fournier n’oublie rien et ne renie rien de ses origines. «Il est venu des hautes terres par-delà les terres hautes des Causses / […] par-delà les volcans qui forment un cercle comme une entrée dans un monde fantastique. » Voyageur sous d’autres climats, il est d’abord, et demeure l’enfant d’un pays ingrat où « au-delà, c’est encore le causse sec et long où paissent les moutons ». Un pays de pierres dressées et sculptées, Statues-menhirs, Vigiles des villages, comme s’intitulent deux autres recueils de l’auteur, ces pierres millénaires qui défient les orages, les vents et le temps, et où les hommes, plus que sur d’autres terres, doivent peiner pour assurer leur pain. Car, ainsi qu’il l’écrit : « Terre d’exil, terre aride, terre rude, tu ne nourris pas tes hommes : / Ils partent vers la capitale ou l’Amérique ».

            Exil aussi que celui du futur poète, soudainement plongé dans un autre monde, « … projeté, sonné, dans la banlieue plate de la métropole, des terres grillagées aux chemins goudronnés (…) ». Là, qu’il « a vu des rues et des usines, des champs féconds peuplés de béton, / Des palissades où pendaient des affiches usées de pluie ».

            Autre silence encore, vécu dans la souffrance tue, que celui d’un jeune homme qui se sait ignorant de tout et se sent démuni face à la tâche qui l’attend, et qu’il se promet d’accomplir : obtenir des diplômes, acquérir un savoir universitaire, se confronter à l’écriture et réduire la différence avec ceux qui, de loin et de haut, ne le considèrent pas comme de leur espèce. Légitime combat de qui cherche à trouver sa place dans un monde qui n’est pas le sien, où il sentira toujours illégitime (et où on lui fait comprendre qu’il l’est) et toujours mal assimilé. Apprendre alors, et étudier encore, « tout savoir, tout connaître, du nom de l’épiphylle à la théorie des quanta, / Les règles de la Mourre et celles du cricket, / la vie des abeilles, / les molécules dont il est fait, tous les os de corps // […] Et les langues, mon dieu, les langues». Puis, plus tard, quelque peu allégé de ce « poids d’ignorance et de naïveté » qui courbait ses épaules, entrer en poésie, et s’autoriser à écrire, à parler, et « si ses vers sont un chant, qu’il soit léger », et « que son poème soit une naissance au monde ».

            Cet immense et long effort de soi, sur soi, pour exister plus amplement, s’extraire de la gangue de sa condition originelle et du sentiment douloureux de son inachèvement, nous le trouvons aussi, traduit dans les poèmes réunis sous le titre L’Homme de marbre. Superbe suite métaphorique qui associe le destin du poète à l’image de ces statues que l’on a commencé à extraire de la carrière et que les ciseaux du sculpteur n’ont jamais qu’ébauchées, « bel éphèbe incomplet, inachevé devant les étoiles », dieu grec ou romain « mal équarri, gardé, tenu, retenu », « raidi, coincé, carré, / […] corps engoncé », pieds lourds, incapable « d’un pas hors du cadre qui l’incarcère autant qu’il le révèle ». Tout est dit, dans ces pages, l’essentiel en tout cas de ce que sur lui-même veut bien nous confier le poète, que nous savons présent derrière la figure de ce qui aspirait à jaillir de l’informe. Une créature incomplète, comme un être (pourtant à venir) que « l’horizon incarcère », n’est pas encore né, mais qui, dans sa prison de pierre, sait recevoir pourtant le « baiser de feu » des étés, ce baiser « d’air et d’or que le soleil offre à sa peau de grain minéral ». Pourtant, écrit encore Bernard Fournier, « sait-on quel cœur peut trembler dans ce marbre ?» Et quelle voix y veille qu’on ne peut pas encore entendre ? « Entendra-t-on jamais ce chant de sous la terre ? »

            Mais cette voix s’est faite chant, et l’homme de marbre poète, et « son destin ouvre la forêt, à la mer, à l’écume d’oliviers aux mille grains ». Pourtant, si le pays demeure, bien présent, dans les poèmes de Bernard Fournier, que l’on peut à peu près retrouver tel qu’il fut dans ses années d’enfance, s’insinue dans les mots du poète une incurable nostalgie : celle d’être, aussi charnellement que sentimentalement, enfant d’un pays dont on l’a privé de la langue. Aussi est-ce dans Loin la langue que se poursuit cette interrogation sur le silence et sur cette langue des origines, non transmise, « étrange, singulière (…) / révélant des tindouls, des avens, des puits secs et cassants / Des mondes telluriques, des monstres chtoniens », Langue du pays d’Olt. Loin cette langue, écrit l’auteur, « Ma langue étrangère, ma langue défendue / à jamais obsolète, prise dans les fougères, / retenue par les chênes, tenue par la rivière ». Alors surgissent ces questions : « Quelle est ma langue ? Quel est cet idiome qui m’est étranger / qu’on ne m’a pas transmis ? » Alors, pour ceux qui l’en ont dépossédé mais lui ont cependant transmis cet amour de la terre natale, comment « trouver les mots, trouver le rythme, trouver la manière de chanter, trouver ce langage qui dirait leur histoire ? » Bernard Fournier a su trouver sa langue de poète, forgée mot après mot, à la seule force du chant.

            « Il n’a jamais rien appris que l’esprit de la marche, celui qui fait croire en des aurores ignorées, en des songes d’enfant et à des routes infinies. » Voilà qui ressemblerait presque à un programme d’existence. Il n’est donc pas inutile de souligner que trois des recueils de Bernard Fournier portent le titre de Marches, Marches II, Marches III. Car si Bernard Fournier interroge toutes choses du monde, il est aussi un « homme qui marche ». Et que pouvons-nous entendre par là ? Au-delà de la marche, celle qui, à chaque enjambée, nous projette plus loin vers l’avant, dans l’espace et le temps, il y a d’abord une démarche de (sur)vie. Et si « les pas de l’homme peuvent être lourds / Il s’agit d’avancer toujours », car « il faut bien vivre » et « garder un cap », comme dans Germinal, le personnage de zola, avançant dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, sur la grande route de Marchiennes, ou l’homme de Giacometti, « réduit à l’empan de ses jambes ».

            Cependant, s’il faut au poète, en dépit de tout, avancer comme avance cet « homme qui marche », celui-là qui arrache ses pieds de la terre comme à l’impossible des pas, regarde droit vers l’horizon, scrutant son devenir, s’il lui faut s’efforcer de vivre, tel un homme debout, marchant et vivant, lui faut-il donc sans cesse tout réinventer ? Même l’espoir ? Et toujours au bord de l’effondrement qui, chaque matin nous menace ? Mais la verticalité humaine, à « nous qui peinons tant à lutter avec le jour » est position difficile à tenir.

            Mais le désir pourtant de perdurer dans l’espace incertain (si souvent hostile) du monde ! Et de s’y établir un peu de temps au moins, comme un arbre déplie ses feuilles, s’efforce de « hausser la vie au-dessus de la terre, / Au-dessus des corps ». Ecrire alors, et malgré tout, au sang de ses poignets, nœud coulant autour de la gorge, et travailler, puisque « le monde est long à construire », à accorder « longue vie aux rêves / Qui demeurent comme les brouillards d’après-midi sur les pentes boisées ».

            Oui, cet homme sait bien qu’avancer, d’un pas si hasardeux, c’est aussi s’arrêter, au matin, près d’un arbre, regarder tomber de ses branches ce qui reste d’étoiles, regarder se lever, par cette embrasure du temps, un grand bonheur furtif, et penser, avec raison, qu’en cet instant au moins nous avons fait partie du tout : « Pour cela il faut croire au printemps : / Répondre à chaque feuille tombée ».

            Le lyrisme toujours contenu, presque discret dans sa sobriété, mais présent toujours dans son écriture, n’autorise jamais Bernard Fournier à se risquer, plus qu’il pourrait se le permettre, à quelque épanchement trop personnel. Il est celui d’un être qui, bien qu’habité par une opiniâtre énergie de conquête sur lui-même et brûlant du feu de la vie, a d’abord éprouvé bien des difficultés à s’inscrire sur la ligne de l’existence, à s’accepter et à s’aimer. Mais s’il est toujours, dans ces textes et dans un certain nombre d’autres poèmes, le même sujet sous la forme du « je », du « tu » ou du « il », ce n’est jamais que dans la volonté de se tenir à mi-chemin entre le « moi » et le monde objectif dont il n’est que l’un des actants. Pas moins important que ceux de la réalité concrète des choses de ce monde, mais pas plus important non plus que le torrent roulant sur ses cailloux, tel arbre se dressant au détour du chemin ou tel oiseau traçant sa route dans l’espace du ciel. Dans la démarche poétique de Bernard Fournier, il y a quelque chose de l’animisme (et je risquerai la formule, d’une vigoureuse pensée archaïque) qui nous rappelle à chaque instant, et presque à chaque vers, que nous appartenons au tout, comme se tiennent entre eux les maillons de la chaîne. Aussi aspire-t-il, dans ce regard qu’il nous propose, à être au plus près de la présence énigmatique et de la force élémentaire, primordiale, des pierres, des arbres, de l’eau, dans cette profonde empathie qui le conduirait à faire corps et matière avec elles : « Naître de l’eau […] / Etre cette écume battue. / Epaules qui se roulent et se moulent dans l’eau […] // Naître chamois sautant de rocher en rocher, dauphin volant l’air pour de sourdes plongées». A faire corps encore avec la vache, ce presque totémique animal dont il parle si bien : « Ah ! vivre un moment la rumination du corps auprès de la demeure ! / Endosser le vêtement de lin dont est issu le château / Pour vivre sur son cuir l’air immobile, / Faire partie du paysage».

            « Un chant d’innocence et de détresse, une plainte commune et singulière » écrit justement Pierre Oster à propos des poèmes qui composent le recueil Marches II. En effet, ces poèmes, comme la plupart de ceux qu’a écrit Bernard Fournier, sont autant de textes qui naissent de ses heurts avec le monde, celui de tous les jours avec son cortège d’injustices et de violences, de malheurs, de douleurs, mais aussi de surprises et de joies, celles des paysages aimés, des pierres millénaires caressées dans la toujours neuve émotion, des vaches si magnifiquement chantées, et de ces menues merveilles du monde, bois, collines, torrents ou ciels d’orage, dont il sait s’emparer. Ses livres sont une tentative pour coller ces morceaux épars que sont nos existences, nouer tous ces fils épars. Et moins échafauder un sens et donner des réponses que trouver une issue, s’en sortir, sans jamais sortir de ce monde qui, ainsi que l’écrivait Lorca « est notre probable paradis perdu ». Les poèmes de Bernard Fournier sont alors autant de chemins qui cartographient une véritable traversée de soi où il s’agit d’apprendre, comprendre et aimer tout ce qui se tient entre nous, sous nos yeux et nos pas, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule. Et rendre aussi « à l’homme sa part d’éternité ».

Michel Diaz

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *