
Note de lecture publiée in Diérèse N° 96 (printemps-été 2026)
L’homme bleu
et autres chemins de sorcières
Nouvelles
Jean Bensimon
Editions Constellations (2025)
Dans l’ouvrage intitulé « Critique et clinique », où il est question de Melville, Whitman, Beckett, Alfred Jarry, Lewis Carroll, D.H. Lawrence, Kafka, Deleuze utilise à plusieurs reprises ce qu’il appelle des « lignes de sorcière ». Ce qu’il entend par là, ainsi que l’explicite Didier Éribon, « c’est qu’un grand écrivain est toujours comme un étranger dans la langue où il s’exprime, même si c’est sa langue natale. A la limite, il prend ses forces dans une minorité muette, inconnue, qui n’appartient qu’à lui » (L’Obs, 2 sept. 1993).
Cette expression « lignes de sorcières », quelque peu éclairée par cette citation, nous permet peut-être de comprendre un peu mieux le choix du sous-titre du recueil de nouvelles de Jean Bensimon. Sous-titre d’abord assez intrigant et emprunt révélé, que la reformulation en « chemins de sorcières » réinvestit en partie d’un autre sens. Nous en trouvons l’explication dans le texte de quatrième de couverture : « D’emblée, le lecteur sera surpris par ces chemins de sorcières – pour reprendre l’expression de Gilles Deleuze – qu’empruntent les femmes et les hommes de ces treize nouvelles. Etranges, déroutants, ces itinéraires n’ont plus rien des anciens parcours initiatiques. […] Quel voyage entreprend celui qui s’aventure au-delà de sa propre existence ? Les antihéros de Jean Bensimon, égarés dans un monde vacillant, cherchent à inventer d’autres routes. »
Pour servir au mieux ce projet, Jean Bensimon, nouvelliste et poète, semble avant tout soucieux, dans ce recueil, en conteur avisé, de l’efficacité de sa narration. Pas de prétentions déplacées à la beauté formelle (et parfaite !) des phrases, aux jolis effets de style, aux formulations recherchées, à la syntaxe affectée, maniérée, tortueuse… Toute son écriture, traçant avec la force d’un couteau son chemin dans le texte, est subordonnée aux objectifs qu’il s’est fixés : raconter une histoire en la menant droit vers sa cible, et toucher au plus juste. Aussi use-t-il de phrases généralement courtes, nominales souvent, parfois lapidaires, d’ellipses, de raccourcis spatiaux ou temporels ou de sauts sémantiques… Une écriture en apparence aux « lignes claires », oserons-nous dire, comme on parle graphiquement de « la ligne claire », ligne éclairante de dessin dont le premier souci semble la netteté, obtenue par la sobriété des moyens, et visant au maximum de lisibilité. Mais écriture en vérité bien plus retorse, toujours en équilibre entre la « lisibilité » et un arrière-fond obscur, plein de menaces, de chausse-trappes, déstabilisant. Et c’est bien en cela que ce choix d’écriture s’avère on ne peut plus pertinent, car c’est bien cela qui permet à l’auteur de s’aventurer, sans nous en prévenir, dans le monde complexe de l’intériorité de l’être, sans sombrer dans le charabia psychologico-psychanalytique ni céder aux appels d’une intellectualisation qui affaiblirait le tracé de sa narration. Car si l’écriture de Jean Bensimon se lit sans grande difficulté apparente, ce n’est que pour servir mieux, plus efficacement, sans nous en distraire ni nous arrêter, le contenu de son propos, qui ne se prive pas de nous inviter au vertige, voire de nous faire sombrer dans les plis très obscurs de l’être.
Et il nous faut bien, pour comprendre mieux les desseins de l’auteur, revenir très rapidement à Deleuze qui se refusait à considérer le sujet comme une entité unifiée, et manifestait son opposition à la façon dont la psychanalyse traditionnelle considère l’individu, à savoir sous la forme d’un sujet. « Sujets » au moi instable, fracturé, à la conscience travaillée par le questionnement apeuré sur eux-mêmes et le monde qui les entoure, victimes décontenancées d’une réalité indéchiffrable et labyrinthique, se sentant faibles, lâches, et presque toujours impuissants, les personnages de Jean Bensimon se perdent volontiers dans les impasses de leur personnalité, ne sachant trop quel sens attribuer à leurs propres perceptions, traduisant par là leurs désorientations internes. Dans quelques-unes de ces nouvelles, le personnage marche devant lui, de nuit, ou de jour, dans des paysages stériles, des déserts caillouteux ou des bords de rivière, harcelé par des voix, des présences fantômes, des visions qui l’accablent, des hallucinations, suant, pleurant et suffoquant (La requête, Le passage) Ou erre interminablement, désemparé, dans des couloirs qui se jettent dans d’autres couloirs, à la recherche d’un bureau occupé par un interlocuteur ou une interlocutrice à qui exposer sa requête (La conseillère). Mais c’est aussi cet homme bleu de peau qui finit par comprendre que la peur, depuis toujours, l’habite, peur originelle incrustée dans ses moindres cellules (L’homme bleu). Comme encore celui dont la figure de lui-même se trouve reproduite en « d’autres » dans lesquels il se reconnaît mais qui lui restent étrangers, comme finalement il est étranger à lui-même (D’autres). Ou celui-là qui se retrouve dans un tribunal, au banc de l’accusé, face à des magistrats qui doivent décider s’il a une âme et si, selon la loi, on peut le considérer comme un être humain (Sur les chemins de la perdition). Mais nous ne sommes pas ici dans le surnaturel, car comme nous pouvons encore le lire sur la quatrième de couverture, « Le surnaturel, ici, n’est que l’envers du réel, un miroir déformant où la quête se change en errance ».
Nous sommes, en vérité (et nous nous garderons de tout parallèle abusif), assez proches du monde de Beckett, celui de Godot ou de Fin de partie, assez proches aussi de celui des personnages de Kafka (on pense à Joseph K), en cela que la modalité de l’être découverte par le sujet n’est plus celle de l’identité, mais celle de l’étrangeté. Ainsi, chez les personnages de Jean Bensimon, le « je » du « je pense » ne s’identifie plus toujours à celui du « je suis », mais à un « je suis un autre que moi-même » (et l’on peut penser à la formule de Rimbaud), ou un « je suis exclu ». Exclu de son identité, du monde rationnel et descriptible, et peut-être du monde des hommes. Les chemins de soi à soi-même semblent bien compromis. Aussi l’auteur fait-il dire à l’un de ses personnages : Quelques ombres marchent ainsi sur les sentiers de ma mémoire, de plus en plus nombreuses à mesure que les années passent. Elles se bousculent. Et je vais vers l’avenir, poursuivi par d’autres qui prétendent être moi. (D’autres). Ou à un autre : Tourneboulé je découvre que je suis devenu Hervé. Ça alors ! […] Comment peut-on ainsi changer de rôle, plus encore être un autre ? Je m’en prends même à un timide qui ressemble à Raymond (Atmosphères).
Mais Deleuze, pour en revenir à lui, estimait aussi que la pensée, qui ne distingue pas spontanément l’important de l’accessoire, ne pense pas vraiment « tant que rien ne la force », que la bêtise, obstacle interne à la pensée, était bien plus à redouter que l’erreur, cet obstacle extérieur. Bêtise ou erreur ? C’est le cas de ce personnage, Florence, une jeune femme qui s’abandonne, par amour, à ne plus vivre que pour les nuages, ces fuyantes et insaisissables réalités, la passion exclusive de son amant (Nuages). C’est aussi le cas de Roger, cet autre personnage, qui cherche à corriger la trajectoire de sa vie en descendant au plus profond de lui, dans les entrailles de la terre et du temps, à la rencontre de ses origines, et ne trouve qu’ancêtres hostiles et brutaux (Le voyage en deçà). Mais « commenter un écrivain, écrit encore Didier Éribon, ce n’est [donc] pas, pour Deleuze, essayer de restituer son «moi» intime et profond. C’est essayer de dessiner l’ensemble des lignes de fuite et des forces qui se croisent en lui, de décrypter ce qui s’affirme au travers de son acte créateur ».
Ce sont ces lignes de fuite et ces forces qui se croisent, leurs enjeux, qu’une lecture plus attentive du recueil nous permet de saisir pleinement. Dans cet ouvrage, Jean Bensimon nous offre des nouvelles d’une grande diversité, qui commencent dans un réel qui tourne au mauvais rêve, voire au cauchemar, ou se déroulent dans un irréel qui cherche à prendre l’apparence du réel. Dans presque toutes, en tous les cas, il nous introduit dans un monde aux couleurs oniriques, nous invite à entrer dans les caves de la conscience, éclairées par la seule lumière d’une raison qui vacille et qui parfois perd pied. Nous y croisons des êtres, femmes et hommes qui nous ressemblent, qui prétendent parfois être nous, partager nos aspirations et vivre leurs désirs, mais prennent volontiers un visage inquiétant et hagard. Nous nous y regardons dans un miroir insidieusement déformant.
Ces nouvelles nous parlent seulement du mal existentiel qui nous taraude, quoi que nous fassions pour ne pas l’affronter, et se traduit ici par ces angoisses, ces plaintes, ces étouffements, ces tergiversations sur le chemin à suivre, cette impression d’être de perpétuels imposteurs, ce désir de trouver le passage impossible et de survivre au mieux à ses remords, ses mensonges, voire à ses infamies, ou bien de s’effacer aux yeux des autres et peut-être d’être oublié. Pourtant, parfois, aux heures basses de la nuit, peut-être les plus calmes, mais peut-être trompeuses, une voix douce et languissante murmure : « un chemin de pétales de rose. Qui conduit au pays sans difficultés, sans poison ni souffrances… […] Un chemin aisé. Sans rien qui blesse, un ciel d’été avec pour seul nuage un petit cumulus qui en souligne le bleu immense ; un espace où autrui est transparent, l’aisance d’aimer, la vie harmonieuse, une femme aux gestes empreints de douceur… » (Le chemin).
Michel Diaz, 11/02/2026