Michel Diaz, Éloge des eaux murmurantes, avec les gravures de Lionel Balard, Éditions La Simarre, 2024, 84 pages, 25€.
Par Marie-Claude San Juan
Article publié in L’Intranquille, 2ème semestre 2025 (octobre)
En quatrième de couverture Léon Bralda invite à entrer dans « une eau secrète », le mystère de ce que le livre offre entre « le rêve et le Réel ».
Les gravures, esthétique d’encre noire, font suivre des rives bordant des rivières comme des chemins, dans la solitude des feuillages et des arbres, le silence d’une nature sans humains, si ce n’est la silhouette de cabanes, dans une des pages.
Michel Diaz (poète aux nombreuses publications) offre la dédicace de ce recueil aux fleuves qu’il aime, qu’il visite en marcheur. En exergue, René Char, un fragment du Poème pulvérisé, sur poésie et « eaux claires ».
Les gravures, qu’on aime contempler, donnent l’impression d’entrer dans le monde des contes, de pénétrer de l’autre côté d’un secret à peine révélé. Puis on lit les poèmes en prose de Michel Diaz, sans ponctuation forte, seules les virgules marquent des respirations. Les fragments qui composent un texte sont séparés par un double interligne, marquant parfois un espacement plus important encore, pauses accentuant la suspension du regard, la lenteur de l’inscription d’une sorte d’écoute des cours d’eau visités, des épaisseurs végétales qui les bordent. Et cela figure aussi visuellement la présence horizontale de ces bords. Puis on voit la source, ce qui affleure au début, un « murmure de clair silence ». Et on l’entend, cependant un peu plus, ensuite : « à l’origine un pleur à peine, ce chuintement, s’exfiltrant de la pierre ». Dans la venue d’entre les pierres, l’auteur saisit une leçon de création : « … Il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons de ses doutes et affronter de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre radieuse ». Alors on suit, pages suivantes, « la trajectoire du poème » autant que celle de l’eau. Ce qui ne se voit pas dans l’ombre des feuillages ne se sait pas encore dans les mots. Mais la même lumière apparaît au creux de ce qui est peut-être une forêt, et dans la trame cachée de l’écriture ce qui fait advenir le sens : « clarté, comme un éclair de nuit ». Autant dans la nature que dans les textes se découvre, et c’est sa force, « une pensée sans objet, qui n’appartiendrait à personne ». Serait-ce « une voix de l’outre-silence » ?
Car ce qui s’écrit est en marge de savoirs têtus. C’est au contraire « au seuil de notre espace et de toute pensée, en bordure de temps et d’haleine, ce lieu d’incertitude où germe le poème ». Horizontalité des fleuves et des phrases, verticalité des arbres des gravures, dressés parfois comme des flammes, et matière « sans plus de contours et de forme qu’une âme ». Mais ce qui relie horizontalité et verticalité c’est le jeu entre ombre et lumière, et l’eau, son « errance », « cette blessure irréparable ouverte sur le vide ». Comme pour le fil de l’eau, sa fuite vers l’inconnu, le poème interroge « la ligne de partage qui sépare l’ici d’un ailleurs, quelque chose d’une ombre qui n’avoue pas son nom ». Regardant les eaux et leurs rives, la méditation porte sur ce réel concret mais la pensée déchiffre les correspondances entre ces cheminements naturels et ce qu’ils symbolisent : « l’aveu d’une blessure où se dit l’origine du monde, de toute douleur à venir, comme de toute vie ». Cet ouvrage révèle ce qu’un parcours sur des chemins peut offrir, à partir du regard et d’une intense attention, une autre dimension, pour méditer sur ce qu’est l’écriture et ce qu’elle aide à révéler sur « toute vie ».