La vie extime – Laurent Faugeras

Note de lecture publiée in Diérèse N° 94 (Automne 2025).

La vie extime

Laurent Faugeras

Dessins Eliz Barbosa

L’Herbe qui tremble (2025)

         Le titre de ce recueil, superbement accompagné par les dessins aux couleurs si subtiles d’Eliz Barbosa, pourrait à première vue nous surprendre. On croirait un néologisme proposé par l’auteur. Il n’en est rien. Ce mot rare (heureuse et belle résurgence !), adjectif bien peu usité, jouit pourtant d’une très officielle définition empruntée au lexique de la théologie : « Externe, extérieur. En prise avec les éléments extérieurs, par opposition à intime. Qui porte à la connaissance d’autrui ce qui est généralement considéré comme relevant de l’intime ». Dans son Journal extime (2002), Michel Tournier justifiait ainsi son emploi à propos de son livre : « On peut parler de journal sans doute, mais il s’agit du contraire d’un journal intime. J’ai forgé pour le définir le mot extime ». N’en déplaise à cet auteur ! On trouve, entre autres, trace de ce mot sous la plume de Jules Fabre d’Envieu : « Sous le nom d’essence extime ou d’essence proprement dite, nous comprenons l’esséité (sic), la propriété d’être infiniment » (Cours de philosophie, Paris, 1866). Mais c’est précisément la fonction de la poésie que de réaliser cette correspondance entre intérieur et extérieur ; elle permet au poète de supprimer la distance qui existe entre le monde extérieur et son moi profond, inconnu de lui-même. Le recueil de Laurent Faugeras est donc une somme d’expériences sensibles, d’images et pensées tout autant intimes qu’extimes, ces ceux versants d’une expression qui se superposent sans peine et que leur auteur nous donne à partager. Impression que renforce l’emploi discret, presque effacé du « je » au profit du « tu-te-toi », du « nous », du « on » et de la forme impérative (sous forme de conseil ou de suggestion) qui peuvent aussi bien concerner l’auteur lui-même que les lecteurs que nous sommes. Ainsi peut-on lire : Laisse les fruits dériver à la lumière d’octobre / et la source s’emmêler aux queues-de-renard : / la photo clandestine te pourra plus te déchirer // […] Notre désir comme une barque / d’où nous plongeons chacun / notre pagaie le long des flancs. Ou encore : Ne va pas au cœur des choses / tu reviendrais bleu de nuit / Colore amèrement ta veine / avec la spirale d’un chou / et l’aubergine qui pardonne.

         Nous aurons déjà remarqué, avec ces deux seules citations, combien importe ici l’héritage de l’esthétique surréaliste, sensible encore dans ces quelques images glanées presque au hasard dans le recueil : Il y avait les avions comme / des vérités que rien n’arrête / et qu’on attend sur un quai de gare ; ou Il y a ce soir un orage de femme / qui court à toute nuit dans le ciel / qui coupe de sa peau douce / et recoud les morsures des fruits noirs ; ou aussi la menace lumineuse / sous des envolées de jambes / qui brisent les trottoirs… Mais la poésie de Laurent Faugeras, qui ne cède jamais aux images faciles et « enjoliveuses » est tout autant marquée par l’association récurrente d’éléments concrets et abstraits qui ouvrent sur d’inédites profondeurs de sens. Citons-en encore quelques-unes : le miroir où passe une idée du ciel ; le bol de café reflet de la nuit ; Les désœuvrements de l’amour / mordent comme du lait fermenté ; les peines tremblent devant le large / comme des lagunes maritimes ; la barre d’acier du vivre / qui se tord sur elle-même ; le fleuve ouvre ses coffres-forts

         Cependant, en dépit de ces constructions souvent déconcertantes, la langue du poète ne perd jamais de vue ce qui, autour de lui, constitue le monde sensible. Sa poésie côtoie le soleil et les ombres, les arbres, les oiseaux, les pierres, les chemins, le mouvement du vent dans les trembles, la lumière qui tord le ciel essoré, les saisons de la terre, les pommes tombées du pommier, fruits éclatés dans l’herbe, les champs de blé, les étoiles dont il ignore le nom… Poésie qui est celle d’un observateur de la vie, telle qu’elle va, d’un marcheur de grand air, d’un arpenteur d’espace. L’ange qui l’accompagne est du côté des ombres, des forêts, des plantes, des miroitements, des eaux légères, des effleurements, des ondes, des caresses imperceptibles. Il est moins le secret que ses abords multiples. Il y a dans la poésie de Laurent Faugeras, malgré les inévitables rais de lumière sombre qui tombent parfois sur ses vers, l’affirmation d’une forte présence au monde, jusque dans ce qu’il y a de plus âpre : la solitude, la perte, le déclin, la mort. On y retrouve l’écho de ce qui fait le chant du monde de Giono. Car aimer le monde, c’est aussi arriver à pouvoir dire oui à l’inacceptable et pourtant totalement invitable, celui de toute mort. Il est très tentant de citer ici cet émouvant poème dédié au philosophe Marcel Conche : Le silence comme le temps / ne va pas plus loin / que le prochain virage de la route // On dit qu’il retourne les pierres / pour tromper la solitude // Puis un jour ce venin vivant / cet épuisement d’avant la vie / nous laisse des mots // Mais les phrases n’iront pas plus loin / que le prochain virage de la route / alors je retourne ces silex de silence.

         Avec Laurent Faugeras, le poème ne célèbre pas. Ne décrit pas. Ne nomme pas. Le poème est intervention (et on ne peut s’empêcher d’entendre le « fini, maintenant j’interviendrai » d’Henri Michaux), ce qui suppose coupure et intervention. A Henri Meschonnic, on doit cette définition du poème : « il y a poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie ». Alors le poème, cet acte de langage qui toujours recommence, ce rythme particulier qu’il est rend visible notre rapport au monde. Et le rythme que l’on rencontre dans les poèmes de Laurent Faugeras (le « rythme » entendu aussi dans le sens de battement de l’esprit vital) se fait aussi pouls battant de notre présence aux choses : […] Les fleurs tombent dans nos yeux ouverts / les fleurs tombent dans nos pensées / les fleurs effeuillent nos regards // Le soir entre ses dents serre / les pétales roses pleins d’espace / et leur silence bavard // ce broyage vendangeur / de vierge sève / colore la nuit. Virginia Woolf écrit d’ailleurs à ce propos : « La nature du rythme, voilà qui est très profond et va bien au-delà des mots. Un spectacle, une émotion, déclenchent une vague dans l’esprit bien avant qu’ils ne suggèrent les mots qui s’y adapteront. C’est cet élan qu’il faut tenter de saisir quand on écrit, de mettre en mouvement (et qui n’a apparemment rien à voir avec les mots) et c’est au moment où cette vague déferle et s’écrase dans la tête que naissent les mots qui l’accompagnent. »

         Cette « vague qui déferle » et « s’extime », nous l’accueillons avec bonheur et avec l’amitié que l’on doit à un poète qui remplit si bien sa mission d’interprète du monde et de déchiffreur de signes.

         Michel Diaz, 01.05/2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *