Parmi eux – Maxence Amiel

Parmi eux

Maxence Amiel

Dessins Alain Dulac

L’herbe qui tremble (2025)

Article publié in Diérèse N° 94 (Automne 2025)

         Ce recueil se divise en trois sections : la première, parmi eux, et la troisième, parmi eux [reprise], composées pour la plupart de onzains en alexandrins, encadrent comme entre parenthèses la seconde, les douves, et ses neuf poèmes en vers libres. Les dessins d’Alain Dulac qui accompagnent cet ouvrage, l’ouvrent, le ferment et le ponctuent, jouant du noir, du bistre, du bleu, du rouge, sont autant de formes dansantes jaillies sur la page, expression dépouillée d’un lyrisme libre et joyeux qui peut faire penser aux papiers découpés de Matisse, à leurs formes fluides et aériennes qui semblent obéir à la libre improvisation du geste.

         Les poèmes de ce recueil, nous dit le texte de quatrième de couverture, sont les poèmes du « retour à une enfance inventée, mythifiée, qui s’attache moins à l’enfant lui-même qu’à ceux qui l’entourent ». Mais, écrit le poète, « les traces que sont les poèmes n’en restent pas moins réelles ». Et, explicitant sa démarche il ajoute : « Je prête une grande attention, ici, à former des silhouettes qui un jour furent les miennes, et peu importe, au moment de les partager, qu’elles ne le soient plus tout à fait : on garde toujours auprès de soi le fantôme de celui que l’on a été ». En cela, ce nouvel opus de Maxence Amiel s’inscrit dans une démarche entamée dans ses précédents ouvrages où il s’attachait, à partir d’impressions et d’images suscitées par les objets de son environnement, à construire un espace intérieur pour y convoquer celles et ceux qui peuplent son monde et qui habitent sa mémoire, celle aussi d’une enfance toujours revisitée par un questionnement qui ne la trahit pourtant pas, mais y revient pour l’éclairer de feux nouveaux et renouer avec ce qu’on ne connaît pas.

         Et dans cette démarche, il est toujours questions de mots, de ceux qu’il faut creuser et explorer, mettre à l’épreuve, faire tomber comme des murs. Les premiers mots du recueil nous le disent assez explicitement : Nous avons certainement nombre de mots / en reste qui nous coûtent de n’être jamais / dits ou même soufflés (ou même imaginés) / nous avons dans les glottes des murs de / béton et des affaires à suivre… Le tempo de l’écriture des trois parties qui composent ce livre ne diffère pas, malgré la rupture de forme qu’introduit la seconde : parmi eux est un texte qui fait des souvenirs et des présences oniriques qui le peuplent, ces présences qui hantent les mots, mais du silence aussi et du secret, de l’attente, du mystère et de l’oubli, son sujet. Sujet aussi, cette souffrance secrète de qui, comme égaré dans son présent, cherche sa place dans un monde où tout n’est que jeu d’ombres, lumière intermittente, errance dans les plis du temps, et paradis perdu : Rien ne dit viens j’attends et je reste / cet enfant affaibli par l’amour et le pain / ai-je le droit de chanter la place que je prends / de signaler partout que mon regard existe. Quelque chose se tient caché dans ce texte, quelque chose qui est ignoré en partie du texte lui-même. C’est dans cette terre là que l’écriture fouille. Là est son chantier. C’est là qu’elle réinvente chemins et lieux tels qu’apparaisse là ce qui n’a jamais tout à fait existé ailleurs, et n’existera jamais autrement. On ne sent jamais là pourtant de poignante mélancolie, à peine çà ou là, une brise de nostalgie : Hier ne raconte qu’hier : / il n’y a plus de vérité. / C’était la maison trop longue et / le tour à faire à pieds. / […] // J’y ai trop vécu : qui peut l’entendre ? / Trop laissé mes pleurs et / de mes rires il en reste / collés aux vieilles gouttières qui tombaient chaque été // j’ai trop vécu hier. Mais ce que ce texte nous dit, c’est qu’il croit savoir ce que c’est que d’aimer : Je ne parle jamais parmi eux de ces ombres / qui colorent en lambeaux les histoires que j’écris / pourtant […] je chante à perdre corps / et comme de bas-fonds pour leur dire que j’aime / et que j’aime les traces qu’ils ont laissées en moi / et que d’eux je ne prends que ce qu’ils m’ont offert.

         Si le « récit », ébauché dans ces vers (on peut oser ce mot), est bien le lieu de la mémoire, si raconter, c’est bien conserver ou tâcher de ressusciter le passé, maintenir au plus près ce qui fut vécu, parmi eux nous conte l’histoire d’une perte. Ce qui a été vécu, la mémoire même du narrateur se trouve dans la tentative de le reconstituer, le réinventant, le mythifiant même, pour reprendre les mots de l’auteur. De là, son apparence décousue, labyrinthique, ces pans de narration que le narrateur s’efforce en même temps de comprendre et d’interpréter afin d’en faire apparaître la part de vérité. Ruines d’une écriture rompue, en miettes, en charpie, mais toujours recousue par la grâce des mots et le miracle du poème.

         L’écriture de Maxence Amiel, ses modulations développent un phrasé, un tempo qui tend un fil invisible entre ces moments de vie. C’est lui qui fait tenir debout ces moments disparates dans lesquels circule ce courant énergique de vie sur lequel, nous dit-il, je veux peindre une histoire inventée / murmurée à l’oreille […] Parce qu’il y a des pleurs et que rien ne les chante / des chagrins dont personne n’aura vent ou écho. Ces moments-là de vie, ces fantômes ressuscités, ce sera au lecteur de les disposer dans le propre espace intérieur qu’il aura su ouvrir pour les accueillir et les faire siens en les superposant à son propre récit de vie. Et ainsi que Mélanie Leblanc l’écrivait à propos d’un autre recueil du poète, pour prendre feu, et qui reste tout à fait pertinent pour ce présent ouvrage : « ce livre ouvre d’autres possibles, des alternatives aux dystopies qui colonisent nos esprits ». Et c’est bien le rôle assigné aussi à la poésie. Par lequel il en va d’une part de notre salut.

         Michel Diaz, 26/04/2025

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