Traverser l’obscur
Michel Diaz
préface de Jean-Louis Bernard
éditions Musimot, 2024
Note de lecture publiée in Poésie sur Seine N° 113 (septembre 2024)
La réflexion de Michel Diaz est essentiellement un art poétique, dans le sens où il questionne sans cesse le langage et son rapport à la langue afin de trouver une réponse ontologique.
Le poème, ici, est incarné, véritablement, dans le corps ; le poète se compare même à un ruminant : « un silence/ où l’on mâche sa langue ». Le rapport à la langue s’effectue par le silence sans que ce soit un paradoxe ; c’est en rêvant, en contemplant, en réfléchissant que le poète se prépare à l’écriture : « il faut poser son front/ sur le front du silence/ pour entendre le sang du monde/ geindre au creux de nos veines » ; « il faut/ consentir à se perdre/ pour apprendre à se taire/ devenir peut-être muet ». On entend la modulation du « peut-être » qui laisse une porte ouverte. Jean-Louis Bernard, le préfacier, parle même de « nomadisation poétique ».
Il s’agit d’entendre et d’écouter ce qui se passe en soi avec « le regard du dedans » comme une référence à Henri Michaux.
De Michaux et des surréalistes, Michel Diaz retient la leçon des images qui sont souvent surprenantes : « déraison des horloges », « la terre des jours », « bracelets aux pluies […] la pierre des nuits », « la barque d’un visage »; « autant d’images/ évidentes et mystérieuses » dit-il, dont il faut chercher la signification dans le processus d’« une écriture qui n’en finit pas/ dont on ne sait pas lire/ ce qui est écrit ».
Ces images viennent du plus loin de soi où « notre mémoire/ est plus ancienne que nous-même »; c’est pourquoi Michel Diaz interroge les ancêtres : « vous seriez -/ qui n’êtes plus/ présences de si peu de poids/ les fantômes de toutes les guerres » pour une simple leçon : « il n’y a en fait d’aventure/ que celle de rester vivant » à « écouter simplement/ le bruissement de l’eau / le crissement du sable ».
L’entreprise serait assurément facile si la contemplation était possible, si elle suffisait ; mais les mots se présentent et avec eux le combat dans la douleur pour trouver l’expression qui résumerait le mieux le sentiment. Devant cette difficulté, le poète demeure dans une certaine « mélancolie créatrice », cherchant à « être libre sans jamais/ trouver la clé du livre/ qui devrait le délivrer »; au-delà des jeux sonores, mais avec eux, c’est précisément l’exploration du grain de la langue à laquelle Michel Diaz se voue et dans laquelle il espère trouver la formule.
C’est pourquoi à travers les titres, se dessine une expérience existentielle et donc poétique, celle des « leçons de ténèbres » quand il s’agit de « traverser l’obscur » en soi pour « Être là », « Comme une porte au vent », « Quand l’ombre dissout les pierres ». Demeure la lumière atteinte, acquise, accessible, à l’instar de la photographie de Marie-Pierre Forrat qui englobe la couverture du livre.
Bernard Fournier, juillet 2024