marchant dans l’air qui craque et se fissure sous le poids du soleil, guetté par cette buse aux yeux de lune noire qui t’attend posée sur un vieux piquet de clôture, te faut-il entreprendre de dire, encore, dire, en prenant à l’argile de la parole ce qu’elle ne sait faire des mots ? désavouer, toujours, ce bruit de goutte qui résonne en toi sur la pierre d’évier du silence ?
pourtant que faire d’autre pour continuer d’arracher le moindre soupçon d’être légitimement vivant à la nuit matricielle qui hante ta mémoire ? – un ciel de bleu sur ce massif, habité jusque sous tes pieds par l’esprit d’un dieu du tonnerre, ne suffirait-il pas à réparer la déchirure par où a fui tout ce qui faisait l’ancien ordre de l’univers ?
demeure au creux des os, dans le secret des nerfs et la lassitude des muscles, le rêve nostalgique d’un vieux temps hors du temps, plus serein que les fonds de la mer, seulement caressé d’ombres fluides et d’algues, les traces d’un sommeil épargné d’une absurde conscience que délabrent, jour après jour, la pluie acide des pensées, leur affairement vénéneux et leurs obsédantes questions
Massif du Tanargue, Ardèche
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c’est dans le nœud obscur du ventre que vivre coïncide avec l’origine du cri, comme le fer et la blessure : et comment habiter un corps où se creuse la route, quand l’être tout entier n’est qu’une crampe offerte à la parole en pure perte, une douleur assujettie à la conspiration du temps ?
peut-être ne s’habitue-t-on jamais à l’usage du monde, mais s’efforce-t-on seulement dents serrées de surmonter ce goût d’acier qui prend toute la bouche et déchire la langue, d’avancer entre deux parois où clame ce qui s’est tramé dans les linges du sang, pour devenir ce naufragé qu’aucune promesse de rive ne sauvera jamais
– et voilà que ce monde même est une fièvre bourgeonnante, une turbulence qui va toujours s’opacifiant dans un paysage d’imprécations, fait de laves brûlantes et d’une terre suffoquant d’un feu désespéré, et c’est à chaque pas que l’enfer peut surgir, que les flammes menacent, dans le tremblement exultant de l’air, d’insinuer leurs ongles jusqu’au fond de nos os :
on ne sait rien finalement de nous que nos contrées de nuit fatale ne dévorent, rien de ce que l’on a essayé de semer sur la pierre et les eaux, sous les lampes d’un jour sans remède, orphelines d’une lumière éternellement rudoyée
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tu ne sais plus ce qui, revenant si souvent des arcanes de ta mémoire, d’un gémissement initial et du déchirement originel, dépose sur tes mains la trace minutieuse d’une ancienne peur, une moiteur qui glisse sur ta peau, épousant les lignes des veines, jusqu’à l’extrémité des doigts où le monde n’est plus qu’un lointain sans substance
tu es là, te dis-tu, la plupart du temps, et pas là, avec eux, mais ailleurs, séparé par un voile de brume irrésolue, dans l’incertain de la distance, vivant sans être vraiment né, présence frauduleuse dans un pâle décor d’existence où, le masque tombé, disloqué à tes pieds, tu te balances sur un fil, entre deux morts, dans un souffle semblable à l’extrême rétractation de la mer au jusant
ta face obscure est là, tôt venue des plis de la nuit, que tourmente cette dérive dans les eaux tourbeuses de l’être, et que la fatalité du réel blesse comme un rocher auquel désespérément on s’agrippe pour ne pas se noyer, les paumes déchirées et la parole en sang, mais les yeux implorant cet amer qu’est la balbutiante lampe du jour
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faudrait-il donc te résigner à voir le soir descendre sur les ruines du jour, t’accommoder de cette strangulante et froide sensation de n’exister presque toujours qu’à côté de toi-même, d’en être la copie éternellement défaillante, ne percevant du monde que ce qu’il veut bien consentir à donner entre deux lames de persienne close ?
aussi, dis-tu, tu n’attends ni ne cherches exactement la mort, mais rien qu’une timide paix qu’aucune pensée n’alourdit, qu’aucune neige n’abandonne, et travailleras à découdre, point à point, le pesant manteau qui te couvre, sous lequel, avec toi dans ta chair, brûle vive l’inanité d’une flamme intenable, nourrie d’une passion indéfinie