Afin que l’ombre éclaire – Sur la poésie de Roland Ladrière

Note de lecture publiée in Diérèse N° 96 (printemps-été 2026)

Afin que l’ombre éclaire

Sur la poésie de Roland Ladrière

– Ouvrage collectif –

L’Atelier du Grand Tétras (2025)

         Cet ouvrage est entièrement consacré à l’œuvre de Roland Ladrière, poète belge de langue française, né à Louvain en 1948. On y apprend qu’après des études de droit et de philosophie, il a exercé la profession d’avocat et de conseiller juridique. Auteur de recueils poétiques, de livres d’artistes, de récits et de textes critiques, il est aussi traducteur de la poésie italienne contemporaine, dont celle de Salvatore Quasimodo (prix Nobel 1959), celle aussi d’Elisa Biagini, Silvia Bre ou Franco Marcoaldi.

         On peut lire, au début de la note liminaire qui l’ouvre : « Ce livre offre au lecteur une ouverture sur l’œuvre de Roland Ladrière : elle se veut aussi large que possible, enrichie par des sensibilités d’auteurs que l’écriture de Ladrière interpelle. »

         Ouverture aussi large que possible, en effet. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la suite de la note : « Il contient des études générales consacrées à la voix singulière du poète : qu’on se réfère à l’analyse d’Éric Brogniet (Roland Ladrière, une voix vers l’inconnaissance), à celle de Pierre-Yves Soucy (D’une présence dérobée, la poésie de Roland Ladrière), ou encore de François Migeot (Roland Ladrière ou l’inconnaissance éblouie). Y figurent également des essais sur certains recueils : Thierry-Pierre Clément se penche sur Encres & tremblé, tandis qu’yves-Jaques Bouin pénètre dans La ville reflétée. »

         Après ces pages d’une grande densité, suivent, dans ce livre, des traductions de textes de Roland Ladrière : Aimer l’obscur, en espagnol et en anglais ; Un refuge chez Vermeer, en néerlandais et en espagnol. Le livre se termine avec des poèmes inédits, dédiés pour la plupart à Roland Ladrière, et signés par Eric Brogniet, Jean-Marie Corbusier, François Debluë, Emmanuel Godo, Serge Meurant, François Migeot, Anne Rothschild.

         Voilà donc un livre qui contribuera efficacement à conduire le lecteur à approcher, entrer, et aller plus avant dans le monde poétique de Roland Ladrière.

         S’il est difficile, ici, d’entrer dans le détail de ces études et essais, de s’attarder autant qu’on le souhaiterait sur les textes du poète, il est toutefois possible d’en extraire quelques réflexions essentielles, d’en souligner quelques lignes de force, de cerner ce qui fait la singularité de cette écriture.

         Ainsi, outre les réflexions d’Éric Brogniet sur la transcendance [qui] « n’est pas un mouvement du haut vers le bas, univoque et péremptoire, mais à travers la chair et l’existant, fugaces par nature, un appel à l’Ouvert », nous pouvons retenir que la poésie, pour Roland Ladrière, n’est pas un exercice sans conséquence, mais une expérience vitale. Il s’agit, en effet, pour lui, s’ouvrant chemin dans la matière de la langue, aussi obscure que l’est celle du monde, creusant sa voix dans la nuit opaque des mots, « de toucher le cœur de la lumière, et d’aller au-delà même de cette langue aiguë qu’est le feu ou le poème vers une forme plénière où la blancheur et le noir ne sont plus opposés mais désignent le mouvement même de la vie ». Réflexion que rejoint celle de Pierre-Yves Soucy parlant d’une œuvre qui « ne [renonce] à aucun moment à son aptitude et à sa capacité à rendre à nos représentations leur incandescence dans leurs tentatives de déchiffrement des énigmes, des incertitudes, et des inquiétudes propres à la condition humaine ». Nous nous contenterons de tirer ce seul fil, mais indispensable peut-être à la compréhension de l’œuvre du poète en reprenant ce qu’en dit aussi François Migeot : « … la poésie, avec Roland Ladrière, repose sur un oxymore : elle éblouit par ses trouvailles étoilées qui soulèvent le ciel de la page, que ce soit feu ou lumière, mais avec sa part irréductible d’obscurité qui est la matrice inaccessible de cette nuit des éclairs ».

         Ce fil rouge, que nous avons arbitrairement privilégié pour approcher la poésie de Roland Ladrière, nous le retrouvons dans les mots de Thierry-Pierre Clément, à propos de Aimer l’obscur : « Il arrive un moment où la lumière, ou son reflet, coïncide parfaitement avec la chose rêvée, la fait advenir à une sorte de réalité parallèle où l’invisible se révèle ». Et il ajoute, plus loin : « Par son art poétique, Roland Ladrière a choisi de marche[r] vers le côté le plus lumineux / de la nuit, n’ignorant rien de celle-ci puisque la mort ouvrière / est à l’œuvre. » Enfin, ces mots de Yves-Jaques Bouin, à propos de La ville reflétée, semblent légitimer le choix de notre entrée dans l’œuvre du poète : « Ce vers quoi le lecteur est conduit, ce sont des espaces de lumière ; inconnus de lui, dont il ne connaîtra que l’éclat lumineux. Ces dix poèmes de La ville reflétée font écho à l’ensemble qui précède qui, par son titre Inconnaissance éblouie, prépare à la lueur [qui] épuise les yeux ».

         Voilà donc le premier paradigme auquel nous avons adossé notre approche de l’œuvre : obscurité/lumière, nuit/clarté, invisible/visible, absence/présence, vide/plein, inconnu/connu, inconnaissance/connaissance, aveuglement/révélation … Explorant les failles de l’ombre, ses profonds creux de nuit d’où seuls peut jaillir la lumière, la poésie de Roland Ladrière semble n’avoir d’autre projet que d’approcher aussi près que possible ce qui, dissimulé dans l’obscurité du monde et celle de notre ignorance, dans les fonds de notre conscience, nous demeure à jamais inconnu. Que d’être, comme l’écrit encore Éric Brogniet, « l’instrument de mesure de notre passage, témoignant à autrui, comme pour soi-même, de la rencontre fulgurante d’un être avec la vie en sa fragile plénitude ».

         C’est cette part de nuit qui fonde notre jour que Roland Ladrière évoque dans les vers d’Aimer l’obscur. Mais toujours se dérobe aux mots et au sens ce que l’esprit veut enfermer. Car, écrit-il, une parole imprononcée fait le tour de la nuit,/ revient chargée d’ombre. Et, finalement, Nul secret n’est levé, / nul silence / dérangé. Ces figures et images de l’obscur, parlant au bord des choses, dans la mise à nu de soi-même et la tentative de mise au jour de quelque clarté, disent l’étrangeté de l’être-au-monde et le sentiment de l’exil. Le poète appelle pourtant en lui-même une plus dense présence au monde et un plus grand poids d’existence, car gésir n’est pas être. Mais c’est peut-être dans cette vision du monde qu’il peut espérer approcher quelque réalité tangible. Et la parole poétique, de si peu de recours, demeure malgré tout encore le seul salut possible, la seule bienfaitrice. Comme le laissent entendre ces vers : La nuit vient de profil / et ses oiseaux sans nom. / Une douceur imprègne / à cet endroit du feu / où vient rêver le rêve. / La demeure germe. Ou dans ceux-là : Aimer l’obscur, / la forme à naître / et l’origine / rejointes. / Dans la durée, / l’étoilement, / l’infime à force d’être.

         Nous trouvons, certes, dans le texte en prose, Un refuge chez Vermeer, consacré à « la jeune fille au turban », d’autres bien sombres ou bien amères notations, mais traversées ici d’une lumière d’aube, portée par un regard d’une profonde et discrète tendresse qui trace, autour de ce visage, un nimbe d’amitié, presque d’amour, le halo d’une eau fraîche où dormirait un soleil doux. Ainsi, peut-on lire : Tu prononçais parfois dans le sommeil le nom de l’être aimé ; et j’aiguisais ma jalousie à cette pierre inattendue, moi qui prenais à ton corps ma lumière et mon vin. Ou encore : J’ai traversé la nuit, moins pour elle que son souvenir ; pour garder sa couleur et son grain sur ma peau quand l’absurde soleil se lèvera. Et le poète ajoute : De telles images suscitent à l’infini le rêve. Il faut les contempler longtemps, les yeux mi-clos parfois, pour mieux en discerner les contrastes. Et de citer, en toute fin de texte, Yves Bonnefoy : « La fugue, l’irrémédiablement emporté, est le degré poétique de l’univers ».

         Nous nous résignerons enfin à ne garder, dans tous les poèmes réunis à la fin de l’ouvrage, que ces quelques vers d’Éric Brogniet qui nous semblent résumer la démarche de Roland Ladrière : « Parfois, de l’inerte surgit le mouvant / De l’opaque, la lumière // Alors la matière est un chant / Dans la danse éblouie de l’univers ».

         En dépit de ses doutes et de son incessant questionnement, et de sa trajectoire qu’il pourra juger incertaine, la poésie de Roland Ladrière circule entre les mots qui portent le drame d’être au monde. C’est par là qu’elle nous touche, au-delà des qualités propres à son écriture, de sa sobriété qui n’aspire qu’à l’essentiel. On y sent respirer la vie, authentiquement, de vers en vers, de souffle en souffle. Et cette volonté d’une écriture qui va seule, exposée, s’exposant, et partageant l’impartageable, au travers d’une vie qui va en se dépouillant, jusqu’au cœur du poème qui se consume de son propre feu, car Tout poème entame la destruction de la pureté. Un charme immatériel restitue l’immensité de la neige qui a porté sa trace. Ainsi son existence tient-elle du doute absolu.

         Michel Diaz, 04/02/2026

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