Une forêt de noms – Ian Boyden

Note de lecture publiée in Diérèse N° 96 (printemps-été 2026)

Une forêt de noms

Ian Boyden

L’Herbe qui tremble (2025)

         Voilà ce que nous dit la quatrième de couverture de l’ouvrage : « Le 12 mai 2008 à 2 h 28, un tremblement de terre de magnitude 8 a ravagé la province du Sichuan occidental en Chine, jetant des millions de personnes sur les routes et tuant des dizaines de milliers d’autres. Ce fut l’un des séismes les plus meurtriers de l’histoire de l’humanité. Il devint rapidement patent qu’il y avait parmi les victimes un nombre effarant d’écoliers, ensevelis sous les décombres de leurs écoles construites par le gouvernement… » Nous y trouvons encore cette information qui résume les intentions de l’auteur : « Ian Boyden, plasticien, sinologue et poète américain né en 1971, s’est inspiré du travail de l’artiste chinois Ai Weiwei pour évoquer à son tour la mémoire de 108 des enfants disparus lors du séisme de 2008. Chaque poème est un hommage. »

         C’est là un livre dont il faut, pour en mesurer vraiment la teneur et en saisir tout l’intérêt, non seulement comprendre ce qui en a motivé l’écriture, en a décidé de la forme et en a conduit le projet, mais le processus d’élaboration qui, dans sa démarche de conceptualisation, en fait un objet qui véritablement relève du travail d’un artiste. Et l’une des caractéristiques du travail plastique de Ian Boyden, ainsi que son traducteur, Alexis Bernaut, l’explique dans la postface à l’ouvrage, « c’est la recherche de communication interne au sein d’une même œuvre de toutes ses composantes, du début à la fin du processus créateur, jusqu’au dialogue qui se noue avec le lecteur ou le spectateur ».

         Mais avant d’entrer précisément dans la complexité de cette démarche (d’une érudition certaine), retournons aux faits : ce séisme qui, en 2008, a conduit l’artiste Ai Weiwei, en dépit des obstacles dressés par les responsables chinois, à consacrer une exposition qui traitait à la fois de cette catastrophe humaine et de l’incurie d’un gouvernement avant tout soucieux de ne pas révéler au grand jour l’infection de la corruption, ces causes du désastre, et de jeter sur tout cela la chape du silence. L’une des œuvres exposées alors était la liste des 5196 noms des écoliers (avec leur âge, leur sexe, leur date de naissance, l’école qu’ils fréquentaient) : 21 rouleaux de papiers d’une longueur totale de 13 mètres. Parmi tous ces noms, Ian Boyden, alors conservateur de l’exposition, n’en a retenu que 108, s’arrêtant, pour point de départ poétique, sur l’étymologie de chacun d’eux. « Je m’émerveillais, écrit-il, de la poésie du nom de ces enfants : « Première lueur de l’aube », « Épigrammes sans nuage », « Disposition d’une aile », « Empathie du fer ». […] Pour moi, l’enjeu consistait à doter ces noms d’une manière de langage par lequel ils pourraient continuer à parler. »

         Chacun de ces 108 poèmes porte en titre le nom d’un enfant. Chacun d’eux, aux résonances toujours poétiques, porte une émotion, traduite en quelques mots ou quelques vers qui cherchent, en le prolongeant, à en exprimer ce qu’il recelait de rêves, d’espoir en l’avenir, de confiance en la vie. Ainsi, par exemple, de Fëifëi, Ailes à profusion : Son nom un oiseau invisible / qui depuis chaque bouche l’ayant un jour appelé // attend de prendre son envol. Ou de Shuangshuang, Double paire : Elle rêva d’un arbre et se réveilla / deux oiseaux nichant dans sa main gauche / et deux dans sa main droite. Ou encore de Qiuman, Automne vaste et beau : Les canards nageaient parmi / les reflets des arbres et la spartine / sans songer un instant à voler vers le sud. Et ajoutons cet autre : Lù, Éclaircie : Il fit le poirier / et à son grand étonnement / vit les nuages mûrir / comme des champs de céréales.

         Attentif au calendrier des cycles lunaire et solaire, à leurs révolutions dans le ciel de nos destinées, Ian Boyden a écrit chacun de ces poèmes lors du jour de l’anniversaire de celle ou de celui à qui il rend hommage. Il nous faut ajouter, comme il le dit dans l’épilogue à l’ouvrage, que le nombre 108 du titre du livre n’est pas dû au hasard, puisque c’est un « nombre qui apparaît régulièrement dans le cosmos bouddhiste ». Et il ajoute : « Il symbolise la complétude de notre existence et l’étendue de nos émotions. Il faut comprendre ces 108 émotions comme la totalité de notre conscience […]. Ces 108 noms évoquent l’infini de notre expérience ». Ajouter encore, en citant Alexis Bernaut, que « lecteur de Gaston Bachelard, l’auteur sait que la forêt est un état d’âme. Les poètes le savent. » Mais son traducteur nous apprend encore que les poèmes de Ian Boyden s’inscrivent dans une tradition ancienne de la linguistique chinoise, « à savoir la notion confucéenne de rectification des noms laquelle pose que l’harmonie sociale ne peut être atteinte qu’à condition que chaque nom désigne une vérité donnée ». Ces vers, dédiés à Zhijun, Seigneur du banc de sable, en sont une des multiples illustrations : Les rebords de son cœur, / tracés par les empreintes des pluviers, ancrés par l’amour, lavés par la pluie. Ou ceux à Xuelian, Lotus des neiges : Aux cigales, aux moustiques, / aux ailes cliquetantes de l’air humide / – la boue fait l’offrande / de mains pures et blanches. Tous enfants nés dans les vallées de la rivière Min, coulant depuis la source dans laquelle Ian Boyden a bu, lui donnant l’impression, quand il écrivait ces poèmes, que c’était la rivière qui coulait en lui, y sentant quelque chose de l’esprit de ces jeunes morts.

         Ce livre, Une forêt de noms, pourrait aussi bien être lu comme un recueil nous conviant à la méditation. A la récitation-profération transformatrice qui déjoue l’oubli. Car refuser l’oubli, c’est faire venir sur le devant de la scène du poème, où les mots disent les absences, et entre les mots l’absence elle-même. Mais c’est dans cet acte de dire que la parole du poète affronte le silence pour redonner présence à ce qui n’en a plus. C’est-à-dire une forme de résurrection et de pérennité. Dans une matérialité sonore et visuelle. Dans une langue qui nous donne à éprouver que ces enfants aux noms si beaux sont bien une partie de nous.

         Michel Diaz, 16/12/2025

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