Le terrain vague – Michel Lamart

Le terrain vague (en mémoire d’Île)

Roman-poème

Michel Lamart

Préface de Daniel Leuwers

Editions Unicité (2025)

Note de lecture publiée in Chemins de traverse N° 67 (décembre 2025)

         Dans sa recension de l’ouvrage (in La Cause littéraire, 09.10.25), Marc Wetzel le resitue dans le contexte de son écriture : « L’œuvre, écrite au début des années 2000 (au temps de Loft Story, du 11 septembre, des crises encore normales et pacifiques du capitalisme, du tout-début de l’auto-claustration des banlieues etc.), ne trouve éditeur qu’à présent, plus de vingt ans après. Michel Lamart n’en retouche alors rien, sollicitant seulement l’ajout d’une (excellente) préface de Daniel Leuwers. »

         « Roman », le livre de Michel Lamart peut entrer dans ce genre, s’il suffit de le définir, ainsi qu’habituellement on le fait : un texte narratif, écrit en prose, qui raconte une histoire le plus souvent fictive, centrée sur un ou plusieurs personnages entraînés malgré eux dans des aventures ou engagés dans une quête. Un récit où l’auteur peint généralement les mœurs, les caractères, les passions de l’être humain et le fonctionnement de la société. A partir de cela, le projet de l’auteur du terrain vague, son imagination et son esprit frondeur aidant, peut s’accorder toutes les libertés, jusqu’à celle de miner, de l’intérieur, en les contestant ou les détournant (comme « le nouveau roman » l’a fait tout à fait autrement en son temps), les principes canoniques du genre. Et Michel Lamart ne s’en prive pas, en homme qui ne se laisse pas facilement enfermer dans le carcan des règles littéraires et les cadres de la pensée : son écriture poético-onirique, limpide et exigeante, se montre volontiers acerbe et la plupart du temps critique à l’égard d’un monde que les puissants s’emploient à rendre si peu et si mal habitable, et d’une société qui broie l’identité de l’homme en le tenant aux marges de lui-même et en le privant des moyens de sa propre émancipation.

         Mais de quoi s’agit-il dans ce livre ? Je cède à la tentation de reprendre ce que Marc Wetzel en dit si efficacement : « Une jeune Claire, qui n’a jamais connu son père, soutient maladroitement sa mère alcoolique, et ne fréquente volontiers que son propre chien Caillou, rencontre dans un « terrain vague » proche un errant, cultivé et amnésique, qui l’aidera (de loin, et avec pudeur) à mieux comprendre ses choix (de travail et de relations), comme à accepter autrement sa vie. » Nous ajouterons seulement qu’une amie de lycée, Mirabelle, propose un jour à Claire de jouer avec elle une pièce de Huysmans, sous la direction de leur professeur, M. Rabeau. Mais Claire, peu encline à la discipline scolaire, mais surtout bien peu attiré par le rôle qu’on lui propose, hésitera longtemps. Puis elle (provisoirement), par la suite, et l’inconnu du terrain vague se perdront, en dépit de leur volonté d’étreindre au plus près de leur être les beautés simples de la vie, dans « les noirceurs de la vie citadine dont les détritus, ainsi que l’écrit Daniel Leuwers, sont le singulier miroir ». On ne s’étonnera d’ailleurs pas de trouver, dans ce livre, bien des allusions au Huymans d’A rebours et à son personnage, Des esseintes, ni que la pièce proposée aux deux jeunes filles, Les sœurs Vatard, soit l’adaptation d’un texte de cet auteur : Michel Lamart l’a choisi pour sujet de sa thèse, Huysmans ou le mal à l’œuvre, et a publié dans les revues Europe et Brèves des dossiers consacrés à Joris-Karl Huysmans et à Auguste de Villiers de l’Isle-Adam. Et cela n’est pas sans rapport avec le ton critique général du Terrain vague puisque « L’un et l’autre se portaient une estime réciproque. Ils partageaient les mêmes fureurs et les mêmes dégoûts, le même tourment de l’idéal, le même sens du grotesque, la même haine du positivisme et de l’esprit mercantile. Tous deux aiguisaient leurs griffes pour assassiner un même monstre : le bourgeois » (in Europe, août-sept. 2025).

         Ce roman, son auteur nous le donne à lire comme s’il l’écrivait, page après page, ou ligne à ligne sous nos yeux, en l’arrachant au conformisme de sa forme littéraire : J’ai une confession à vous faire : je n’en sais pas plus que vous sur mes personnages. Ça vous surprend ? Il n’est même pas sûr que j’aie envie de raconter cette histoire. Il faudrait bien, en effet, en passer par une liaison amoureuse pour être crédible et intéresser un tant soit peu le lecteur qui ne souhaite pas que l’on bouscule ses habitudes. Et il ajoute un peu plus loin : Je vous préviens en tout cas : j’arrêterai si je sens que la pâte ne lève pas. Ou si le plat manque de saveur. Votre temps est aussi précieux que le mien, non ? Voilà donc un roman qui se révèle, à ciel ouvert, comme une œuvre en train de se faire, sans certitude qu’elle aboutira, sans dessein vraiment établi, sans itinéraire prévu d’avance et qui, par conséquent, invitant le lecteur à y participer ou tout du moins à être le témoin de son élaboration, nous rend visibles les arcanes de la création : questionnements, doutes, hésitations, choix des chemins à emprunter à tel ou tel moment du récit, intrusions récurrentes du conducteur du texte : J’ai un aveu à vous faire : j’ai la tentation de m’identifier à Île. Non que j’aie son sexe et son âge. Il me semble, bien plutôt, que sa position est, pour moi, plus facile à tenir. […] Puis-je m’identifier à Claire ? Sans doute, puisqu’elle hésite à choisir un rôle. La démarche du romancier sera de composer un texte polyphonique, de le partager entre plusieurs voix : celle de l’auteur (du livre) qu’il nous faut distinguer de celle du narrateur (de l’histoire), celle de son personnage féminin, Claire, et de son personnage masculin, Île De varier aussi les angles de la narration en alternant les points de vue, interne, externe ou omniscient, celui des personnages et celui de l’auteur/narrateur. Se déploie alors, au fil des pages, selon ces différentes perspectives et niveaux de lecture, comme un raccommodage des moments de la narration, une tapisserie qui trouve, en fin de compte, et sa cohérence et son unité, bien que la malice de l’auteur nous réserve, au début de chaque chapitre, la surprise de nous faire entendre telle voix, que l’on prend d’abord pour une autre et que quelques indices nous permettent d’identifier, nous laissant le soin de la replacer à la bonne place du puzzle. Il faudrait ajouter à ces voix celle du chien Caillou, à qui la parole n’est pas donnée, mais qui, ainsi que l’analyse si pertinemment Marc Wetzel, « est comme le récit d’une poésie de l’homme détachée de l’homme, lui qui disparaîtra sans même que la fin du livre ne s’en inquiète ». Des voix, des personnages qui, à certains moments du livre, et vivant par eux-mêmes, semblent même inventer leur auteur, lui donner existence, conscience et pensée.

         Mais, dans ce livre, au-delà de ce que l’on pourrait d’abord seulement considérer comme un jeu destiné à bousculer les règles du roman, au-delà de ses réflexions sur le monde malade que la soif du profit nous a fait, de ses critiques bien senties (et si pleines d’humour !) sur notre système d’enseignement, l’écriture de Michel Lamart, nous donne à réfléchir sur ce qui est l’un de ses véritables enjeux, le rapport qu’entretiennent certains écrivains à l’acte d’écriture : Je voudrais vivre. Ne pouvant vivre, me voilà réduit à écrire. […] Ma façon de vivre, à moi, c’est d’écrire. // C’est-à-dire d’oublier de vivre. En m’inventant d’autres vies. Au fond, je pourrai dire un jour : je meurs de n’avoir pas vécu. // […] L’écriture rachètera-t-elle cette vie gâchée ? Qui peut le dire ? Mon œuvre ? Encore faudrait-il que ce ne soit pas un cénotaphe ! Et il poursuit ainsi sa réflexion : Qu’est-ce qu’une œuvre ? Un cimetière d’idées esquissées à gros traits ? Un brouillon ? Un laboratoire ? Une mémoire ? Une île, à coup sûr ! Toute œuvre qui ne réfléchit pas sur les modalités de son élaboration n’est pas une œuvre : c’est un miroir qui flatte en gommant les rides… C’est en cela que la démarche d’écriture de Michel Lamart, en s’interrogeant sur le matériau qui la fonde, rejoint celle de l’écriture poétique, comme aussi, ainsi que le souligne si justement encore Marc Wetzel, « en faisant retentir et chanter par eux-mêmes des aspects de l’expérience même des choses, de pures tonalités internes du flux du réel ». Ou comme l’a écrit aussi Jean-Louis Bernard, dans un texte inédit : écrivant, donner sens à sa vie en essayant de donner sens « à cette quête vaine et inlassable (vaine parce qu’inlassable ?), assumer l’échec mélancolique, le manque essentiel, l’insuffisance des mots et la cruauté des silences, et résister cependant, malgré l’éphémère de nos traces… Arracher à l’indistinct un détail qui puisse engendrer un songe, trouer l’ombre pour que puisse passer la mémoire…»

         Cela dit, quels que soient nos âges ou l’époque, nous avons besoin de fables, et ce livre en est une, dans le meilleur sens du terme. Il y a dans la fable quelque chose de primitif et d’universel, qui nous met en garde contre les dangers du monde : la fabulation est ce qui se propose de nous accompagner dans les menaces qui nous cernent de toutes parts. Certes, le personnage d’Île, mais surtout le lieu où il s’est réfugié, ce terrain vague jonché des déchets de notre société de gaspillage, surconsommatrice de biens, la plupart d’entre eux inutiles, peut nous faire penser (et l’auteur le signale lui-même) au Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Mais il n’y a pas ici de naufrage (sinon allégorique) et pas de Robinson : il n’y a que ce Vendredi, cet Indien de terrain vague, aux yeux limpides, rincés souvent, à la grande eau des larmes, venu se réfugier sur cette « île », cette friche isolée au milieu des terres, cernée de H.L.M. et des miasmes lourds de la ville.

         Et derrière la voix de Claire, cette jeune fille égarée, en proie à ses détresses d’âme et en quête éperdue d’elle-même (qui trouve cependant dans une église, à un précieux moment, l’apaisement dans l’abandon à des élans mystique, et comme la révélation de l’Absolu et, dans ce cas, à elle-même), c’est surtout celle d’Ile qu’on entend, cet amnésique qui n’ayant ni feu ni lieu, comme absent à lui-même, n’a aucun repère à trahir ni aucun illusion à défendre, même pas celle de pouvoir exister quelque part ou de pouvoir rendre sa part au rêve  : Notre époque a tué les fées. Le virtuel est devenu une norme imposée qui nous incite à tenir compte de l’irrationnel bien davantage que jadis où l’on savait pertinemment qu’elles n’existaient pas mais qu’il fallait, d’une certaine façon, nommer l’inexprimable. Oui, c’est bien cela que l’on entend, une échappée hors de la langue usée dans le roulis des mots qui nous submergent, une voix qui devient bâton pour assurer la marche de la frêle Claire (qui aspire pourtant intensément à vivre) dans un monde devenu toujours plus dangereux, de moins en moins compréhensible, où règne la solitude des nantis comme des malheureux et des laissés pour compte qui poussent leur pas sans bâton autre que celui qui, invisible, s’enfonce douloureusement dans leurs reins, les jetant dans un en-avant éperdu dans un monde que l’on s’évertue à détruire un peu plus chaque jour.

         Mais, enfin, ne devrait-on pas ajouter, à ces voix que l’auteur a tiré des fonds de leur silence, celle-là qui habite le romancier et qui est, sans nul doute, la seule qui lui donne quelque raison objective de continuer à vivre : Il faudra écrire, chuchote la petite voix en moi, ne rien perdre de ces miettes pour que tout soit enfin vécu. Sans risque inutile mais avec le courage d’une fantaisie débridée.

         Michel Diaz, 20/10/2025

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