La Petite Plage, suivi de Brest, rivage de l’ailleurs – Marie-Hélène Prouteau

La Petite Plage

Suivi de Brest, rivage de l’ailleurs

Marie-Hélène Prouteau

Editions La Part commune (2024)

Note de lecture publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)

         J’écris l’histoire de la petite plage de sable blanc, nous annonce l’auteure dès la première page. Une histoire qui dure. Une histoire d’enfance, mais qui se prolonge, comme l’écume ne cesse de sourdre de la mer. Une plage où j’ai couru dans les vagues, joué sur le sable, ramassé des coquillages. Pareille au verger, au coin de rivière, au jardin public qui, pour d’autres, est le paysage premier.

         Dans cet ouvrage, composé de vingt-six courts chapitres, écrits dans une belle langue souple et lumineuse, souvent très proche de la prose poétique, Marie-Hélène Prouteau s’emploie à nous restituer la présence et l’empreinte de ce paysage premier qui a fait d’elle ce qu’elle est, jusqu’au cœur d’elle-même, fouillant ses mots, page après page, pour nous restituer ses chemins de mémoire et de vie, en une déambulation méditative, ancrée dans son impermutable port d’attache, mais attentive aussi aux rumeurs discordantes du monde. Démarche d’écriture où, foulant le sable de la petite plage, face à la mer, dialoguant avec les rochers ou suivant les sentiers côtiers, et conformément à la phrase d’Erri De Lucas citée en exergue, « il s’agit de l’autobiographie du lieu (où) les personnes sont des figurants ». Démarche d’écriture aussi, comme une « tentative d’épuisement d’un lieu », selon la formule de Georges Perec. Ecriture où présent et passé s’entrecroisent, parfois se superposent et se confondent presque, conférant à certains de ces textes comme un halo de brume qui laisse apparaître choses et êtres dans une atmosphère teintée d’onirisme.

         C’est, écrit l’auteure, dès le début du texte, mon pays de marées. Avec ses vagues au bord de l’hystérie, cette petite plage me fait dans le cœur un tatouage d’écume. Un pays sous la peau. Quelque part dans un finistère sans majuscule, rebelle au découpage en départements. Et elle ajoute, un peu plus loin, la décrivant, comme on le fait d’un personnage de roman : Elle me parle à voix basse, ma petite plage. Un anneau de granit est posé sur ses sables. Ses hauts rochers font abri dans la courbe protectrice de sa crique. […] A la fois rassurante, serrée sur son enceinte, mais aussi ouverte à l’inconnu, à la rage, aux fureurs. […] La petite plage est gardienne, c’est son pacte avec les oiseaux de mer et les rochers. Les chapitres de cet ouvrage sont autant de textes qui se nourrissent de ses marches et haltes rêveuses face à la mer, métamorphosée au fil des marées, naissent des souvenirs chers à l’enfance de l’auteure, où ressurgissent les fantômes de son histoire familiale (une grand-mère, un oncle, la Grande guerre…), de celle encore de ces travailleurs de la mer (pêcheurs, goémoniers, Hospitaliers-sauveteurs Bretons) dont elle connaît bien la misère et les peines. Textes qui naissent aussi de ses heurts avec le monde, celui de tous les jours avec son cortège de malheurs et de tragédies (le naufrage de L’Amoco-Cadiz, le drame de Lampedusa, les poèmes de résistance des femmes afghanes). Mais qui sont avant tout succession de surprises et de joies toujours neuves, celles du ballet des mouettes, du goût de sel des embruns, de l’odeur d’iode et de varechs, du mouvement perpétuel des vagues dont les éclaboussures de neige aérienne (…), ce n’est pas de l’écume, c’est une offrande joyeuse. Autant de chemins de sens et d’affects qui cartographient une véritable traversée de soi où l’on a tout appris, en tout cas l’essentiel, qu’il faut pourtant entretenir, où il s’agit de continuer à apprendre, comprendre, aimer tout ce qui entre en nous, que l’on porte moins qu’on ne s’y épaule et s’y réfugie, ces éléments d’un monde en continuel changement, impermanent dans ses aspects mais pourtant immuable, et ces images de « passants » qui ont laissé leurs traces dans ces lieux, ces fugaces figures ou ombres projetées que Marie-Hélène Prouteau convoque ou nous restitue parfois un instant, au détour d’une réflexion : Emile Bernard et sa sœur Madeleine, Paul Gauguin et Hokusai, Victor Segalen et François Cheng, Isabelle Eberhardt et Bob Dylan, Roland Doré et Yann Tiersen, Thoreau et Mandela, sans oublier le peintre chinois He Yifu.

         Ces textes sont donc cette tentative pour coller tous ces morceaux, ramasser toutes ces miettes, nouer ces fils épars qui, en vérité, rassemblés, n’en font qu’un, un fil de vie robuste, solidement noué à l’être de l’auteure, un fil initiatique qui la rattache autant au plus intime d’elle-même qu’au présent le plus immédiat et à ces strates d’un passé qui fondent son identité. Fil de vie qui l’amarre au monde, et à ce paysage maritime dont elle ne s’éloigne que pour mieux en retrouver la force, la saveur et la présence tutélaire, austère quelquefois, mais maternellement consolatrice : C’est peut-être cela, le sentiment de la « petite patrie ». Devant moi, la plage amarrée à ses rochers, dans sa lumière vaporisée. Et son odeur de goémon. Je me dis, je suis chez moi. Elle me protège, elle me garde. Les temps difficiles et les heures grises, comme par miracle, sont aspirées dans ses coulées de sable. Elle a ce pouvoir troublant.

         Ce livre, Marie-Hélène Prouteau le signe, « comme un certificat d’appartenance commune, nous dit Mona Ozouf, dans sa préface, comme un précieux talisman à remonter le temps ». Mais en confiant à ces rouleaux d’algues mon histoire, écrit encore l’auteure, je voudrais faire comme elle me l’apprit. Recueillir ce qui multiplie et élargit la vie. Réflexion qu’Angèle Paoli commente ainsi dans la note qu’elle a consacrée à l’ouvrage : « Accueillir/recueillir. Ces deux verbes reviennent en écho dans les pages de La Petite Plage. C’est sans doute dans ce double élan qui façonne la sensibilité de la poète que l’on trouve les clés de son écriture et son talent. » Et c’est la même réflexion, autrement formulée, que l’on retrouve dans l’un des derniers textes : Après toutes ces années, j’ai le même appétit de vagues, d’iode et de rochers. Appétit plutôt que faim. C’est l’acte de se porter vers quelque chose de vital, d’essentiel et cela s’est tramé il y a longtemps.

         Et cet « essentiel », en effet, nous semble exprimé là. Marie-Hélène Prouteau est cette écrivaine attentive à ce qui dans le cœur battant d’un paysage se donne à entrevoir dans l’écoute attentive des sens et du cœur à l’affût, pour peu que nous sachions oublier de nous-mêmes ces dérisoires oripeaux qui tiennent lieu de moi, et nous abandonner à la connivence entre l’esprit humain et l’esprit du monde. C’est cela qui laisse trace, une vibration qui passe sur les choses, une lumière qui revient, lueur intermittente où les extrêmes se rejoignent, où le corps et l’esprit s’allègent de tout leur superflu, trouvant cette manière d’aller dans le monde avec légèreté, et porteurs d’un regard qui laisse venir jusqu’à eux les choses et les êtres du monde jusqu’à épanouir d’autres yeux dans nos yeux. C’est cette écriture fluide, fruit d’une lutte amoureuse au sein du langage, qui sait se rendre si poreuse aux sollicitations du dehors qui finit par affleurer entre les noirs de l’encre, que Marie-Hélène Prouteau nous donne à partager. Ce paysage, c’est de l’écriture, nous dit-elle encore. Il m’ouvre à la certitude chaude de la vie. C’est cette certitude que nous éprouvons aussi en lisant ces pages qu’elle a composées avec tant de sincère ferveur.

         Michel Diaz, 24/07/2024

On pourra lire cette note de lecture dans le N° 92 de Diérèse (automne 2024)

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