
Mes anticorps
Jean-Pierre Otte
Le temps qu’il fait (2023)
Note de lecture publiée in Diérèse N° 92 (hiver 2024)
Ce livre se présente sous la forme d’un recueil de pensées et de réflexions (quelquefois d’aphorismes), distribuées en 37 sections, portant chacune un titre dont nous ne citerons que quelques-uns, pris au hasard, susceptibles d’attirer d’abord l’attention du lecteur : Bonheur, Inventer sa vie, Amour, Femme, Livres, Âme, Création, La mort, les maux, Vivre au mieux, Paradis, Identité et déité, Animalité, Nature et culture, Corps, Sciences, Pouvoir poétique, Mythologie… Nous avons pris soin de distinguer les deux termes, « pensée » et « réflexion », ces deux démarches étant également présentes dans cet ouvrage, mais pas toujours issues de la même opération intellectuelle, et pas exactement destinées au même usage : la pensée ne pouvant nous mener que jusqu’à un certain point (et c’est parfois le facteur principal qui nous retient), quand la réflexion, en revanche est le fruit d’un travail intérieur où il s’agit de laisser parler son cœur et son âme. Et cela nécessite alors, comme le préconise l’auteur, d’abandonner l’esprit rationnel, d’entrer dans notre vie intérieure et d’écouter. C’est pourquoi ce livre, qui offre à son lecteur la liberté de l’aborder par où il le voudra, ne lui impose aucun mode de lecture. Il relève d’une démarche littéraire qui prône et se constitue en mouvements, comme ceux qui assurent nos pas, qui réclament aussi un certain équilibre ainsi que le requiert la marche à pied, de laquelle naissent les fruits de notre réflexion, puisque la marche est le moment propice à cette activité mouvante de l’esprit pendant laquelle nos idées se libèrent, notre cerveau prend le temps de s’échapper vers de nouvelles réflexions, souvent objets de descriptions spirituelles. Et c’est l’auteur qui lui-même donne, dans la courte introduction à son ouvrage, les sources de son inspiration : « La plupart de ces aphorismes, phrases et passages, furent écrits, promptement et sans retouches, à des retours de promenade. Tantôt la marche est une manière d’exploration ou de reconnaissance : on s’aventure, les sens effilés, attentif à tout ; tantôt, on s’en remet au mouvement métronomique des jambes et insensiblement on s’oublie, on perd sa matérialité, et nous voilà tel un petit espace égaré dans l’espace ».
Mais si la pensée incisive est ce fer ardent que l’auteur, çà et là, plante dans notre esprit (La curiosité est notre première contribution à la beauté tantôt merveilleuse, tantôt monstrueuse du monde), la réflexion est ce nerf à vif qui parcourt tout le livre, sachant que lorsqu’on se risque à l’intérieur des livres de Jean-Pierre Otte, on est bien vite confronté à ses propres limites, appelé à les dépasser. On sait que se dessine vite une frontière entre notre « vie ordinaire », ce qui nous est habituel et convenu, routinier et conforme aux normes que nous avons intégrées, et ce qui ne l’est pas, ouvert sur autre chose, un territoire de la vie et de la pensée où nous sommes bien mal armés pour nous aventurer. Car il s’agit, pour « vivre au mieux », travaillant à la progression de soi, d’éprouver sa propre pesanteur, l’agrément d’être en mouvement (…) et partager au présent de minuscules prodiges ordinaires au gré des expériences, tel le souffle qui fume en hiver, la peau en chair de poule dans l’effroi ou la douce-intense brûlure du soleil au visage alors qu’on a les yeux fermés. Il nous faut, pour cela, renoncer à notre confort de vie et d’habitudes, quitter notre « bourgeoise et bien pensante vie » d’êtres machinaux qui n’habitent plus que des formes vides, sortes de morts-vivants qui ne s’agitent plus qu’en vain, dans l’indifférence d’un monde que nous avons voué au malheur. Mais, nous dit Jean-Pierre Otte : Dans le programme de devenir ce que l’on est, l’aspiration se liant à l’aptitude, la perspective du succès est par avance dans les préparatifs et la disposition. Le désir qui s’aimante en nous provoque le concours de circonstances permettant son accomplissement. Encore faut-il, et ce n’est pas le moindre des préalables, avoir déjà fait en soi ce bout de chemin qui nous permettrait de nous dépasser et nous hasarder en dehors de soi, d’accéder au dehors, se mouvoir ailleurs pour se frotter à d’autres réalités et d’autres cultures, partager d’autres couleurs et d’autres goûts, s’enrichir des différences et s’enivrer de l’étrangeté en omettant jamais que l’on constitue en même temps un étranger pour l’autre. Vaste programme en ces temps de rétrécissement de l’âme et exigeant défi que nous lance l’auteur, et qui est, à lui-même un programme de vie : « Dans le constat d’un monde malade, lit-on, dans la présentation en ligne de l’ouvrage, où nous souffrons du même mal, nous à nous-mêmes vilainement substitués, Jean-Pierre Otte crée et partage ses anticorps dans un élan où esthétique et éthique ne font qu’un. L’immunité est dans le recours à l’intime et le désir de se recréer diversement, quand celui qui explore et exploite ses propres possibilités devient l’artiste de sa vie ».
Oui, ce monde est malade (la vie n’y est plus saine, la liberté est frelatée et le désir dérisoire), comme l’homme l’est aussi de ce monde qu’il a œuvré à rendre tel : Blet désormais, corrompu, parties de pourriture, altéré par la décomposition progressive, le fruit démesuré n’en finit pas de se désagréger. Et c’est le premier constat de l’auteur, qui écrit encore : Nous sommes sous hypnose, plongés dans un malheur indifférent, avec le sentiment d’être dépassés et de ne pouvoir de toute manière rien y changer. Ajoutant aussitôt, dans les lignes suivantes : Nous vivons dans l’attente et la terreur d’une catastrophe, et cette attente-terreur nous entretient dans un état dépressif et aride de non-créativité agissant à la manière d’une névrose dont Jung décrit si bien comment elle empêche l’être qui la subit est subjugué par elle, de se réaliser, en même temps qu’elle fournit « une bonne raison » de « ne pas aller jusqu’au bout de soi ». Et il achève sa réflexion par cette question, que l’on peut trouver essentielle, et qui a des accents nietzschéens : La grande tâche de l’homme moderne n’est-elle pas d’explorer le mal afin qu’il n’y subsiste plus aucun mystère ni aucun attrait ?
Oui, le monde est certes malade de nous-mêmes, mais Jean-Pierre Otte nous rappelle à l’envi que dans notre petit monde, cette planète minuscule, il est possible et souhaitable de se déplacer, qu’on peut aimer y découvrir des paysages, des sociétés, des cultures différentes. Oui, insiste-t-il, tout au long de ces pages, cette vie en général – issue de la matière dont nous savons qu’elle n’est pas « inerte » comme on le croyait naguère –, celle des êtres unicellulaires, aussi bien que celle des insectes, des animaux, des corps-cerveaux singuliers de l’homo sapiens-sapiens, ne devrait que nous passionner. Mais il est vrai, nous dit encore Jean-Pierre Otte que le chemin que, pour certains, nous pensons avoir parcouru et continuerons encore à parcourir (tant que nous le permettront les lois éternelles de la Nature, comme aurait dit Spinoza) n’est pas seulement celui de la nature sans bornes et des cultures de notre globe, mais aussi celui de l’expérience de l’individu que nous sommes (sans confondre « individualisme » et « individualité »), et encore celui de la réflexion et de nos connaissances humaines relatives, bien sûr, à nos sens et à nos cerveaux. Aussi Jean-Pierre Otte peut-il écrire : Le bonheur, dans la présence à soi, est d’abord dans la capacité de s’éprouver en vie dans la vie, de se connaître et reconnaître comme partie intégrante d’un ensemble, et de partager le monde dans toutes ses manifestations. Et encore : Celui qui ne s’égaye pas, se sépare du monde et de lui-même, se met en tort ou en travers, se racornit en peau de chagrin dans l’âme quand la vie nous est offerte pour que nous en profitions au mieux. Celui qui prend plaisir à vivre n’est pas disposé à nuire au monde, n’est pas porté à faire du mal ni aux autres ni à lui-même. Car il s’agit surtout, et avant tout, de se mettre au diapason du monde et d’accorder son cœur aux grandes pulsations de l’univers, d’accorder notre propre expansion à celle qu’il poursuit lui-même dans l’infini du temps et de l’espace.
Il est bien entendu que ce cheminement que dessine l’auteur est celui d’une meilleure connaissance de soi-même et d’un travail de développement personnel en vue d’une plus grande ouverture d’esprit, d’une fluidité, d’une souplesse faites d’une capacité d’adaptation à ce que nous ne pouvons pas changer, d’une perception de la complexité et des nuances infinies de ce que nous pouvons approcher et percevoir de la nature infinie ; la perception du fait que notre connaissance de la Réalité restera toujours relative à nos sens et à notre cerveau ; d’un désir de distinguer les causes des effets et de les comprendre. De l’ambition enfin d’assumer, parmi tous, le fait d’être seul face à son propre destin, même s’il est biologiquement, socialement lié à celui de tous les autres.
Mais nous laisserons le dernier mot à l’auteur qui, même s’il ne voit pas de nouveau soleil se lever et de monde nouveau apparaître, se refuse pourtant à laisser place au pessimisme ni à désarmer ce qui peut en nous demeurer d’espérance, puisqu’il est encore en notre pouvoir d’imaginer les fables de notre devenir et les mythes de notre futur : Il s’agit d’inaugurer en pensée d’autres voies, de jeter des éclairs dans les ténèbres, de s’aventurer plus profondément dans le connu et l’inconnu, d’inventer et de vérifier d’autres merveilles de ce mystère ou de cette absence de mystère qui continue et continuera sans doute à jamais de décliner nos existences.
Michel Diaz, 22/06/2024